8 Janvier 2026
Quand à la maison le lave-vaisselle a des ratés, c’est tout le couple qui tousse et crachouille dans un réjouissant tête-à-tête mené avec un féroce brio par deux comédiens-auteurs sarcastiques.
Difficile de catégoriser le couple qui nous fait face, dans un décor difficile à situer. Simplement, une large table sur laquelle repose toute une série d’objets et des lampes sans pedigree particulier. Un assemblage de bric et de broc au milieu duquel trône un cube blanc dont on comprendra bientôt qu’il est le motif, l’objet de tant de haine : un lave-vaisselle version jouet pour petites filles qui jouent à la parfaite maîtresse de maison en prenant le thé, thé que partageront aussi les personnages dans une vaisselle de porcelaine miniature qui permet de singer la respectabilité bourgeoise. D’emblée, voici le réel décalé comme il ne cessera de l’être tout au long du spectacle.
Un couple à la manœuvre
Ils sont chacun dans leur bulle, à des coins opposés de la scène quand les hostilités commencent. Pour pas grand-chose. Un appareil qui, après avoir glouglouté tranquillement, a des ratés. Horreur et tremblement ! Le lave-vaisselle est tombé en panne et l’homme accuse : c’est de sa faute à elle si ça ne marche pas. Lui est le rationnel, celui qui sait comment fonctionnent les appareils et elle l’incapable, qui ne fait rien – le désordre en témoigne – et ne sait rien gérer, pas même ce vulgaire lave-vaisselle pourtant pas sorcier à faire fonctionner si on respecte un certain nombre de règles.
Voilà la bonde qui lâche et le délit de lave-vaisselle se transforme bien vite en délitement de la vie de couple où tous deux, toute mesure abolie, déversent le trop-plein de leurs rancœurs accumulées dans des règlements de compte dont la violence, aussi disproportionnée que cocasse, va crescendo. Raison et sentiments, rêve et réalité s’affrontent dans cette dérive électroménagère poussée jusqu’au vertige où le manifeste cède la place au caché, où le détail ouvre sur des abîmes.
Une partie de pingpong oratoire
De cette situation d’une banalité à pleurer où l’on parle de prélavage des assiettes avant de les installer dans le lave-vaisselle et de couteaux placés à l’envers dont le positionnement inadéquat pourrait – qui sait – mener jusqu’au crime, Flor Lurienne et Frédéric de Golfiem, loin de toute interprétation naturaliste de leurs personnages, tirent un dialogue sans cesse décalé qui joue avec les doubles sens, affectionne les assonances qui entrechoquent les réflexions, se construit en glissements qui font émerger le non-dit.
Les épithètes fusent, grand aigle et primate se répondent, on ergote sur le temps monopolisé par le lave-vaisselle et son rapport avec le chiffre du diable, on cite même Deleuze en passant. Les vices, qui ne sont pas que de formes et de techniques, apparaissent à l’occasion d’un mauvais tour de vis en même temps que surgissent les problématiques du couple qui baignent dans l’eau de vaisselle : les enfants, le désir enfoui-enfui, les stratégies d’évitement…
La vaisselle prend des allures de linge sale qu’on lave en famille et, sur ce radeau de la Méduse en perdition, il ne restera plus au couple qu’à ramer pour tenter de sauver ce qui peut l’être. À soi seul, le lave-vaisselle est un microcosme dans lequel se définit et se dilue le couple…
Le Lave-vaisselle – De quel espoir fou avons-nous besoin ?
S Texte, mise en scène et jeu Flor Lurienne & Frédéric de Goldfiem S Scénographie, conception et réalisation Doriann Delaive, Frédéric de Goldfiem, Basile Pelletier, Flor Lurienne S Construction Yves Sery S Costumes Basile Pelletier S Son et musique Doriann Delaive S Production Deborah Galan S Durée 1h15
Du vendredi 9 janvier au vendredi 13 mars, les vendredis à 21h
Théâtre la Flèche - 77 rue de Charonne, 75011 Paris
Rés: info@theatrelafleche.fr 01 40 09 70 40