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Arts-chipels.fr

Penthésilée. Entre guerre et guerre des sexes, un déchirement d’amour et de violence.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

S'immiscer jusqu’à atteindre l’os du drame romantique d’Heinrich von Kleist est le propos de la mise en scène de Michael Thalheimer qui livre une version aussi épurée que forte de l’affrontement amoureux et guerrier de Penthésilée et d’Achille.

C’est en majesté, en haut d’un plan incliné argenté surmonté d’un immense dossier de même couleur qui se perd dans les hauteurs, que Penthésilée, la reine des Amazones, se lamente sur le corps d’Achille ensanglanté qu’elle tient dans ses bras.

C’est par la fin de l’histoire, en effet, que Michael Thalheimer a choisi de raconter le drame mythologique créé par Heinrich von Kleist. Une Femme, narratrice et chœur antique tout à la fois, invite le public à revenir au début de la fable. Cheminant d’un côté ou de l’autre de ce trône monumental, elle commente l’histoire en même temps que jouant tous les personnages extérieurs au duo des héros, elle tentera d’infléchir – en vain – le destin qui les conduit inexorablement vers la mort. Tout effet de suspense, de ressort dramatique, est désamorcé. C’est dans la relation entre les deux personnages, resserrée dans ce décor nu, volontairement vide, que se noue la tragédie.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une version volontairement déviée du récit mythologique

Kleist reprend l’une des versions des origines de Penthésilée en la rattachant à la tribu des Scythes, décimée par les Éthiopiens qui éliminent les hommes et violent les femmes. La reine de la tribu, mère de Penthésilée, contrainte de s’unir au roi des Éthiopiens, lui plonge un poignard dans le cœur et il revient à Arès, le dieu de la guerre, de consommer les noces dont Penthésilée sera le fruit. À la suite de la destruction du clan, composant le peuple des Amazones, les femmes, devenues guerrières, construiront une société sans homme, capturant des guerriers pour se reproduire et éliminant les nourrissons de sexe masculin.

Quant à la participation de Penthésilée à la guerre de Troie au côté des Troyens, Kleist adopte la version selon laquelle Penthésilée, meurtrière par accident de sa sœur Hippolité, fragilisée par la mort de sa mère et en butte aux Érinyes, divinités persécutrices, vient à Troie pour être purifiée par Priam. C’est donc en ennemie des Grecs qu’elle se retrouve face à Achille dans un combat au corps-à-corps. Un affrontement dans lequel tous deux se reconnaissent et se prennent de passion, au cours duquel, dit la mythologie, Penthésilée trouve la mort.

S’écartant du récit homérique de l’Iliade quant à la mort d’Achille tout comme des textes antiques qui font d’Achille le meurtrier de Penthésilée, l’auteur fait de la reine des Amazones, dans un accès de fureur meurtrière, celle qui tue sauvagement Achille, qui s’était cependant présenté à elle sans arme.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Masculin-féminin : une dualité complexe

La pièce d’Heinrich von Kleist met face à face deux figures emblématiques : celles du masculin et du féminin. Achille, guerrier triomphant, est le symbole par excellence de la masculinité. Sébastien Pouderoux marque bien, d’ailleurs, la face sex-symbol, assez machiste, de son personnage tout en rendant manifeste ce que Kleist veut en faire : un homme à genoux, terrassé par l’amour qu’il éprouve.

Penthésilée de son côté, défend l’image d’une société féminine et Kleist insiste dans le cours de la pièce sur le jardin fleuri et parfumé du royaume des Amazones où règnent la paix et l’harmonie. Mais sa féminité, par rapport aux critères traditionnels du genre, est transgressive. Penthésilée, issue d’Arès et placée sous la protection d’Artémis, la déesse vierge du monde sauvage, hérite de son environnement divin la férocité, l’attrait au combat et la fureur assassine. Conjuguant féminité et masculinité, elle est l’image d’une Autre Femme, libre, indomptée. Une femme en guerre, championne valeureuse et porte-enseigne de la liberté des femmes dont Suliane Brahim exprime la dimension paroxystique.

À l’aube du XIXe siècle – la pièce est écrite en 1808 – Kleist non seulement choisit de faire d’une femme l’héroïne d’une pièce de théâtre mais, au contraire de Médée ou d’Électre, qui, à la différence d’Antigone, par exemple, appartiennent au monde des vengeresses, il la place au centre de l’action sans en faire une victime de la société des hommes. Si Penthésilée succombe, c’est du fait de sa sujétion volontaire à la loi des femmes dont elle fait partie et sur lesquelles elle règne, les Amazones, qui interdit tout amour avec la gent masculine.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une fable de la déchirure

Ainsi, ces deux monstres vont vivre sur la scène leur relation-affrontement, face à face, sans qu’aucun autre personnage ne vienne s’immiscer. Les interventions des Amazones, des Grecs ou d’Ulysse, assumés de manière périphérique par la Femme, qui apparaît et disparaît tout au long de la pièce, resteront sans effet sur ce qui se joue sur le plateau.

La guerre entre Troyens et Grecs est devenue secondaire face aux déchirures qui traversent les personnages. L’espace lui-même dit l’inconfort du règne qui est échu à Penthésilée et Achille et qui leur pèse. Le plan incliné devient pente sur laquelle Achille, en proie à sa passion, roule et sur laquelle glisse et se traîne Penthésilée, traversée par le trouble et l’incertitude. L’ombre démesurée des personnages qui se projette sur le fond de scène renforce l’idée de ce dédoublement dont ils sont la proie.

Pour Achille, être vainqueur signifierait rentrer chez lui, abandonnant la guerre de Troie, en faisant de Penthésilée sa reine. Pour Penthésilée, accepter la défaite serait le moyen de vivre son amour. Mais le destin a perverti les cartes. Achille, victorieux, se mue en prisonnier volontaire et se livre à Penthésilée sans armes. Quant à celle-ci, prisonnière sans le savoir et prise au piège de la règle de son peuple qu’elle a fait sienne – l’interdiction de l’amour –, elle tue Achille avant de mourir à son tour.

Vision prémonitoire de l’histoire de l’auteur lui-même ? Amoureux d’une femme mariée atteinte d’un cancer, Henriette Vogel, musicienne avec qui il partage sa passion pour les beaux-arts, la poésie et la musique, Kleist lui donne rendez-vous au lac Wannsee, près de Potsdam, et tue Henriette avant de se donner la mort en retournant l’arme contre lui.

Une correspondance qui nous renvoie au romantisme « échevelé, livide au milieu des tempêtes » pour reprendre Victor Hugo. Si le thème reste emblématique de la tragédie romantique et de son lot d’amours malheureuses, si celui de la liberté de la femme atteint ici une acmé, on reste frappé de plein fouet par ce spectacle de la souffrance des sexes qui se cherchent une définition à travers les prédicats et impératifs en tous genres qui leurs sont attachés, sans parvenir à l’atteindre vraiment. Une actualité qui nous parle en ce temps de redéfinition des genres.

Mais de la même manière que « la vérité, c’est qu’on ne pouvait pas m’aider sur terre », comme l’écrit Kleist à sa demi-sœur au matin de son dernier jour, et que ce suicide échappe à l’histoire d’amour pour atteindre à un mal-être plus ontologique, le désespoir transparaît et transpire à travers les pores de Penthésilée. La mise en scène en explore aussi la beauté funeste.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Penthésilée
S D’après Heinrich von Kleist S Mise en scène Michael Thalheimer S Traduction Julien Gracq S Adaptation Sibylle Baschung et Michael Thalheimer S Scénographie Henrik Ahr S Costumes Michaela Barth S Lumières Stefan Bolliger S Musiques originales et son Bert Wrede S Collaboration à la traduction et assistanat à la mise en scène Ruth Orthmann S Assistanat aux costumes Aurélia Bonaque Ferrat S Avec la troupe de la Comédie-Française Clotilde de Bayser (la Femme), Suliane Brahim (Penthésilée), Sébastien Pouderoux (Achille) S La traduction de Penthésilée de Heinrich von Kleist par Julien Gracq est publiée aux Éditions Corti S L’adaptation originale en langue allemande est représentée par Felix Bloch Erben GmbH & Co. KG, Berlin, Allemagne S Durée 1h30 S À partir de 15 ans

Théâtre du Vieux-Colombier – 22, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris
Du 27 mai au 12 juillet 2026, mar. 19h, mer.-sam. 20h30, dim. 15h

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