19 Mars 2026
Sylvain Maurice adapte La Préparation du roman de Roland Barthes, transcription de ses derniers cours donnés au Collège de France : une déclaration d’amour à la littérature émaillée de confidences. Portée par Vincent Dissez, cette partition théâtrale dense et délectable traduit les fulgurances de la pensée et l’immense sensibilité du maître.
Une pensée magistrale ressuscitée
Entre décembre 1978 et février 1980, chaque samedi matin, Roland Barthes s’adresse au public du Collège de France avec pour sujet La Préparation du roman, espérant, à partir de ses cours, en faire une œuvre romanesque. Il n’en aura pas le temps : la mort le fauche le 25 février1980, au sortir d’un déjeuner, rue des Écoles, en face du Collège de France. Il est renversé par une camionnette quelques jours après la parution de La Chambre claire, qui traite tout particulièrement de la relation de la photographie avec la mort. Un thème qui traverse son ultime séminaire, entamé peu après le décès de sa mère. À partir de ce deuil douloureux et comme s’il pressentait sa propre disparition, l‘auteur du Degré zéro de l’écriture (1953) et de Fragments d’un discours amoureux (1977), titulaire de la chaire de sémiologie littéraire au Collège depuis 1977, dit vouloir changer de vie.
Avec une table, une chaise pour tout décor, Vincent Dissez se donne la contenance d’un conférencier et, pendant une heure dix, loin d’un best of de ces deux hivers de conférences, il nous entraîne dans la pensée butineuse de Roland Barthes : des fragments d’analyse littéraire ponctués de digressions, de souvenirs d’enfance, de remarques triviales. « C’est l’intime qui veut parler en moi, faire entendre son cri, face à la généralité », avouait Barthes à son auditoire lors d’une conférence, quelques semaines avant le début du séminaire. Sylvain Maurice compose une pièce sur mesure pour le comédien, réduisant à 40 pages cette publication posthume de 706 pages, transcription des enregistrements de ces ultimes leçons.
La Vita Nova
Vincent Dissez entame avec entrain ce voyage. Sans imiter Roland Barthes, il se glisse dans la peau de son discours. À commencer par une confidence du maître à son auditoire. « Je n’ai plus le temps d’essayer plusieurs vies, il faut que je choisisse ma dernière vie, ma vie nouvelle, Vita Nova comme dit Dante. Tout d’un coup se produit cette évidence : je dois sortir de cet état ténébreux. » À l’instar du poète de la Divine Comédie qui, « arrivé au milieu de sa vie », se trouve perdu « dans une forêt obscure », le sémiologue, dévasté par le deuil, dit vouloir rompre avec ses contraintes d’universitaire et se consacrer entièrement à la réalisation d’un roman. Concevant son cours comme la quête d’« une nouvelle écriture », le maître va s’appliquer à la trouver en cheminant avec ses romanciers favoris : Proust, Tolstoï, Flaubert... dont il dissèque les textes, en émaillant ses analyses d’exemples concrets, très personnels.
Mayonnaise et marcottage
Barthes voudrait faire comme la couturière à domicile de ses grands-parents, qui « coupe, assemble, faufile » au gré des maisons qui l’emploient. Il rappelle que Proust, comme lui, ne savait pas, au début de l’écriture d’À la recherche du temps perdu, s’il était en train d’écrire un roman ou « autre chose ». Pour Roland Barthes, La Recherche serait plutôt une « tierce forme », à l’instar de celle qu’il souhaite pour lui-même. Entre essai et roman, mais dialectiquement au-dessus de ces deux genres. Il conçoit la fabrique de La Recherche « comme une mayonnaise qui se lie, et n’a plus dès lors qu’à augmenter peu à peu ». Ça prend ! Proust procède par « marcottage », par ajout indéfini, offrant un feuilletage sans fin...
La scène, comme la table de l’écrivain
Dans l’un de ses cours, Roland Barthes s’interroge sur les conditions d’écriture du roman et parle de sa table comme d’une structure qui lui permet de concrétiser ses projets. Le prenant au mot, c’est à sa table, déplacée un peu en retrait, que, dans un deuxième temps, Vincent Dissez va s’assoir, comme si on suivait Roland Barthes dans son laboratoire d’écriture.
Mettant leurs pas dans ceux de Roland Barthes, le metteur en scène et l’acteur nous communiquent surtout son amour immodéré pour la littérature : « Moi j’écris par plaisir parce que j’ai lu ». Ils nous font partager ce plaisir dans un parcours sensible à travers La Préparation d’un roman. « Nous considérons notre version scénique comme une nouvelle partition. Nous créons ‘‘notre’’ Roland Barthes », dit Sylvain Maurice qui poursuit avec le comédien sa collaboration autour du monologue, déjà éprouvée avec Réparer les vivants de Maylis de Kérangal et Un jour je reviendrai de Jean-Luc Lagarce.
Dans ce solo, Vincent Dissez , avec une précision d’horloger, nous offre un festin d’intelligence où l’on perçoit les bruissements de la langue. Il épouse avec une infinie délicatesse, sans un geste de trop, la pensée en mouvement du sémiologue, avec ses digressions, ses traits d’esprit surprenants et ses anecdotes littéraires ou intimes. Il nous emmène au bord du Nil, avec un Gustave Flaubert en panne d’écriture, quand lui apparaît le nom de l’héroïne de son prochain roman : « Emma Bovary ». C’est le déclic. Il jalouse Proust qui « écrit au galop, directement du cerveau à la main ».
Et tant que la langue vivra !
On découvre aussi, au fil du spectacle, le perroquet de Chateaubriand : « Des peuplades de l'Orénoque, il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres. [...]. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris ».
Le théâtre se fait ici l’écho des craintes du conférencier : voir la littérature marginalisée, « s’abolir dans un monde d’images ». « Et tant que la langue vivra… !», écrivait Flaubert. Vive la langue !, nous dit Le Projet Barthes. Il nous invite à retourner aux œuvres du sémiologue et de son aréopage d’auteurs. Il faut souhaiter que le spectacle créé au Théâtre de l’Échangeur fasse carrière. Il n’y a rien d’aride et beaucoup de finesse dans ce joyau d’intelligence. Avis aux programmateurs…
Le Projet Barthes d’après La Préparation du roman de Roland Barthes (éd. du Seuil)
S Version scénique, scénographie & mise en scène Sylvain Maurice S Avec Vincent Dissez S Lumières Rodolphe Martin S Son Jean De Almeida S Régie Daniel Ferreira S Administration de production Delphine Teypaz S Production-diffusion Yolaine Flament S Production compagnie [Titre Provisoire] S Coréalisation et soutien en résidence Théâtre L’Échangeur – Cie Public Chéri S Durée 1h10 S Dès 15 ans
Du 11 au 21 mars 2026
L’Échangeur Théâtre de Bagnolet - 59 av du Général de Gaule, 93170 Bagnolet
T. 01 43 62 71 20