26 Octobre 2025
Se trouver dépossédé de sa langue et de sa culture par l’exil est une blessure douloureuse qui peine à se cicatriser. Simon Grangeat explore cette « fissure entre deux mondes » dans un spectacle mi-arabe, mi-français.
Taym a dix-huit ans et s’apprête à demander sa carte d’identité française. Un acte qui n’a rien d’anodin car Syrien, il a fui la guerre neuf ans auparavant avec ses parents. Au moment d’adopter ce qui n’est pas seulement un papier qui l’autorise à avoir les mêmes droits que les autres dans le pays où il vit, ses souvenirs le ramènent au passé et à son arrivée, avec son père et sa mère, dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue. On suivra l’itinéraire qui le mène d’un attachement viscéral à sa culture d’origine, à l’exclusion de toute autre, jusqu’à l’identité qu’il se crée et qui passe par l’hybridation et l’échange.
Le déracinement à travers le regard d’un enfant
Le jeune homme replonge dans son enfance. Armé en tout et pour tout d’un magnétophone à cassettes, qui constitue son lien avec le monde qu’il a quitté, il évoque le souvenir d’un temps vécu comme un âge d’or : un père chanteur et musicien qui vivait de son art ; une grand-mère à histoires dont il attendait chaque conte avec autant d’impatience que de plaisir anticipé. Leurs enregistrements, il les a conservés et les écoute en boucle, comme le seul lien qui ait encore du sens. En France, ses parents sont coupés du monde. Ils ne parlent qu’arabe et le père de Taym ne chante plus. Il n’a pas non plus de travail, parce qu’il ne parle pas le français.
Aussi, lorsque l’enfant de neuf ans est inscrit à l’école, il n’entend que des sons dépourvus de sens. Mais il ne veut pas non plus leur en chercher un. Les tentatives des enseignants, ou les manœuvres de rapprochement que tente l’un de ses condisciples restent sans effet. Mieux – ou pire – c’est à une véritable grève du français, et plus généralement du langage, qu’il se livre. Il deviendra mutique, comme un acte ultime de protestation face à ce dont on l’a dépossédé, passant en boucle les petits cailloux sonores qui jalonnent son enfance.
Il faudra toute l’opiniâtreté de ses parents, qui trouvent un moyen d’échapper au flottement de leur statut de réfugiés sans emploi pour, d’une certaine manière, trouver une place dans la société, de ses enseignants qui vont chercher à établir un lien en l’amenant progressivement à briser le silence et de ses camarades qui tracent aussi un chemin vers lui pour qu’il comprenne qu’on peut jeter des ponts entre les cultures sans que l’une exclue l’autre.
Un spectacle en arabe et en français
Le point d’attache de Taym, c’est cette langue arabe à laquelle il reste rivé. Le comédien qui l’incarne, Omar Salem, est d’origine palestino-algérienne. La partie importante qu’occupe le texte en langue arabe dans le spectacle marque une forme de retournement de ce qu’on est accoutumé d’entendre. C’est sa beauté, mise en avant à travers les chansons de Khaled Aljaramani, les échanges entre les parents de Taym ou le lien ténu mais indestructible qui le relie aux contes de sa grand-mère, qui est mis en avant. Mais c’est aussi un arabe multiple : il est syrien, comme le pays d’où vient Taym, maghrébin, comme la langue dans laquelle s’exprime l’institutrice qui brisera la résistance du petit garçon, mais aussi littéraire, fusionnant toutes les expressions dialectales dans la langue qui les a fait naître.
Non sous-titrés, rarement traduits par les personnages, ces textes évoquent un paradis perdu où chant, danse et récit forment une bulle dans laquelle l’enfant se réfugie. La musique accompagne le voyage intérieur de ce petit garçon qui choisit de résister, d’une certaine manière, à ce qu’il perçoit comme un anéantissement. Dans la tête de Taym, le français n’est que balbutiements, borborygmes, découpages insipides en syllabes martelées, phrases dépourvues de réalités et d’envies, même quand il en perçoit le sens.
Une mise en scène minimaliste mais inventive
Pour évoquer ce voyage imaginaire dans la tête d’un enfant, le réalisme n’était pas de mise et Taym n’aura pour accessoires que le magnétophone à cassettes, point d’ancrage de toute l’histoire, son sac à dos d’écolier d’où il tire les éléments qui structurent son récit, des tissus couleur de sable qui seront tour à tour table sous laquelle il se cache, draps dans lesquels il s’enfouit mais aussi, tendus, castelet dans lequel il dialoguera avec une marionnette qu’il fabrique avec un autre morceau de tissu.
Car le magnétophone et ses cassettes forment tout son univers. Incarnation de la mémoire de Taym, ils sont aussi emblématiques de ces appareils et de ces moyens, anciens de notre point de vue d’aujourd’hui, qui font partie intégrante de l’imaginaire moyen-oriental de la musique.
Support par excellence, ils formeront aussi la matière avec laquelle jongle l’enfant. Les rubans filiformes des bandes magnétiques se métamorphoseront en personnages dialoguant, en chevelures flottant au vent exprimant la liberté ou l’abattement sous le souffle à géométrie variable des deux ventilateurs présents sur scène.
Véritables acteurs d’un théâtre d’objets, les ventilateurs, quant à eux, animeront des tissus devenus vêtements de femmes, ou symboliseront, avec les tissus, le mouvement du vent ou de l’eau dans lesquels l’enfant se débat. D’arrêts en reprises, d’habillages en replacements, ils fourniront leurs répliques à ce seul-en-scène.
Un projet dans un dispositif qui favorise la circulation et l'échange en même temps que la création
Ce spectacle s'intègre dans un dispositif porté par les Tréteaux de France, en collaboration avec La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, le Centre international de la langue française à Villers-Cotterêts et le Totem, une scène conventionnée Art, Enfance et Jeunesse à Avignon : 4 x 4.
Ils sont quatre partenaires pour un projet qui associera quatre intervenants. Pour chacun, il ya au départ une commande à un auteur ou à une auteure qui comporte des rencontres avec des habitants du territoire des quatre partenaires. De ces rencontres naît un texte dont le sujet devra concerner l'ensemble des partenaires. Une équipe artistique sera créée pour le monter, toujours en lien avec les habitants. Un lieu faisant partie du quotidien des habitants sera choisi pour la représentation ; salle des fêtes ou des mariages, gymnase, bibliothèque municipale, etc.
Un projet de longue haleine puisqu'il nécessite plus d'un an et demi pour être mené à bien : en février, sélection des trois auteurs ou autrices pressenti.es pour le projet ; d'avril à novembre, résidences d'écriture ; en décembre lecture publique des propositions et sélection du texte qui sera mis en scène ; la saison suivante, création.
Au bout de la langue est le troisième projet issue du diapositif. Deux autres spectacles ont déjà vu le jour et sont actuellement en tournée : FAIL (Fonce. Avance. Invincible. Loser) de Marjorie Fabre (mise en scène Jonathan Salmon) et Jnoun d'Anne Corté (mise en scène Julien Frégé). Le premier nous apprend à aimer nos grandeurs comme nos faiblesses ; le deuxième, dans une salle de classe de collège, interroge la masculinité toxique et les agressions sexuelles.
Au bout de la langue : à jouer hors les murs
Comme les autres spectacles du dispositif 4 x 4, Au bout de la langue , s'il peut être joué dans un théâtre, est surtout prévu pour être représenté dans d'autres lieux, comme des salles de mairie, par exemple – le lieu par excellence où se définit la question de l'identité –, ou dans une salle de classe. Aisément transportable – quelques valises –, sans décor, il est en prise avec la réalité, avec le quotidien.
Son questionnement touche largement le public auquel il s'adresse en donnant à voir les multiples facettes des migrations d'aujourd'hui. Non seulement la pièce place les spectateurs « français » dans la peau de celui qui arrive pour lui faire comprendre les difficultés auxquelles il se confronte mais elle invite aussi à réfléchir sur ce que devrait être l'intégration : un enrichissement et non une perte.
Un thème qui touche particulièrement la metteuse en scène Tal Reuveny, arrivée en France voici dix ans alors qu'elle ne parlait pas notre langue. « Je poursuis ici mon questionnement sur la manière dont la voix – présente ou absente, retrouvée ou perdue – façonne nos identités et nos liens aux autres. […] Ce spectacle […] interroge notre rapport à l'autre, à l'ailleurs, et à cette part d'étranger qui existe en chacun de nous. »
Le spectacle célèbre le non-renoncement à ce qui nous a pétri et qui fait notre force en même temps qu'il s'inscrit dans une ouverture mutuelle où l'écoute de la différence s'impose. Sa représentation hors les murs devrait ouvrir la route à un dialogue, pas seulement avec les enfants mais plus généralement avec les familles. Le bord plateau qui convient au spectacle assume aussi ce rôle.
Au bout de ma langue de Simon Grangeat (éd. Les Solitaires intempestifs)
S Mise en scène Tal Reuveny S Avec Omar Salem S Scénographie et costume Goni Shifron S Musique et création sonore Jonathan Lefèvre-Reich S Musique Khaled Aljaramani S Voix off Khaled Aljaramani, Samira Boufelghed, Soulafa Oueshek Helou, Elisa Poli S Production Tréteaux de France, Centre dramatique national S Coproduction TOTEM, Scène conventionnée Art Enfance Jeunesse, MAIF Social Club S Avec le soutien de la Direction de la culture de la Ville d’Aubervilliers S Spectacle créé dans le cadre du dispositif 4 x 4 impulsé par les Tréteaux de France S En collaboration avec les Centres culturels de rencontre, La Chartreuse et la Cité internationale de la langue française, le TOTEM, Scène conventionnée Art Enfance Jeunesse S Création octobre 2025 S JAUGE • 60 personnes maximum en scolaire • 100 personnes maximum en tout public. Attention, cette jauge dépend de la taille de l’espace de représentation choisi au sein de la mairie S Durée 50 min. environ S À partir de 9 ans
Spectacle vu au Théâtre de la Concorde, Paris. Prochaines dates
19 mars 2026 (19h30), 20 mars 2026 (19h), 21 mars 2026 (11h)
MAIF Social Club – 37, rue de Turenne, 75003 Paris