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Arts-chipels.fr

Les Carnets du sous-sol. « Je suis ma-la-de », clame Dostoïevski. Oui, mais de quoi, en vérité ?

Phot. © Clément Soyer

Phot. © Clément Soyer

Dans ce seul-en-scène, Christophe Laparra explore avec talent et à-propos toute la richesse et la portée philosophique de la « confession » de Dostoïevski qui précède l’écriture de Crime et châtiment, du Joueur et de l’Idiot.

L’aire, délimitée aux quatre coins par des objets de rien – un poêle à bois sur lequel repose un samovar, un prie-Dieu portant une icône de la Vierge, une petite baignoire en zinc et un garde-manger –, raconte, sur une surface rugueuse de toile de jute, la Russie et le dénuement. Chambre d’étudiant impécunieux, cellule de prison ou de moine, ou sous-sol sans fenêtre, le lieu est à l’image non seulement du dénuement dans lequel se trouve le personnage, mais plus globalement de sa décrépitude mentale. Le comédien, une pauvre chope de métal à la main, est assis près du poêle, replié frileusement sur lui-même.

Phot. © Clément Soyer

Phot. © Clément Soyer

La confession d’un laissé-pour-compte qui revendique son écart face a monde

« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir », affirme en préambule le personnage, qui explore avec une lucidité acide son statut de paria. Il se roule dans son malheur et s’y prélasse avec un plaisir masochiste comme d’une compagne de tous les jours qui justifie sa position à l’écart du monde.

Ancien fonctionnaire, méprisant et maltraitant ceux à qui il avait affaire, il a démissionné après avoir reçu un petit héritage, qui a fondu, et s’est réfugié dans son sous-sol, loin du monde et des hommes qu’il exécrait. Atrabilaire paranoïaque, il jette sur lui-même et sur la société un regard aussi lucide que pessimiste. Sa maladie, c’est la « conscience » qu’il a du monde, et il tire sa jouissance de l’ignominie de sa situation et de la médiocrité humaine.

Phot. © Clément Soyer

Phot. © Clément Soyer

Un « moi-je » qui renvoie à son auteur

Au moment où Dostoïevski écrit ce livre, l’auteur a traversé nombre d’épreuves. Emprisonné en 1849 pour avoir fréquenté les cercles révolutionnaires, condamné à mort et victime d’un simulacre d’exécution, commué au dernier moment en déportation dans un bagne de Sibérie, il n’en sortira que cinq ans plus tard. Mais ses démêlés avec la police secrète et la censure ne cesseront pas pour autant.

Son mariage, en 1857, s’achève en 1864 par la mort de sa première femme, Maria Dimitrievna Issaïeva, et la jeune Apollinaria Souslova, qu’il rencontre à Paris, refuse sa demande en mariage. Des crises d’épilepsie jalonnent aussi son parcours. Parallèlement, Dostoïevski, qui est un joueur compulsif, manque d’être ruiné.

Le pessimisme qui marque la première partie des Carnets du sous-sol, que Christophe Laparra choisit de monter, porte en arrière-plan les traces de cette accumulation d’épisodes malheureux.

Phot. © Clément Soyer

Phot. © Clément Soyer

Un monologue intérieur

C’est regard en dedans, même s’il fait face au public, que le comédien choisit de s’exprimer. Tantôt exalté, tantôt abattu, tantôt colérique, tantôt ironique, maniant le silence comme la précipitation des mots qui s’entrechoquent et se succèdent à rythme soutenu, Christophe Laparra fait de ce monologue le théâtre palpitant d’un monde chaotique et chahuté à l’image du mental du personnage.

Cette adresse à un auditeur imaginaire où il dit son orgueil du déclassement et de la solitude, c’est à lui-même que le personnage le fait. Dans sa cellule où il se déplace d’un coin à l’autre comme pour prendre possession de l’enfermement volontaire où il se trouve, c’est de lui-même qu’il explore les recoins, en lui-même qu’il fouille pour débusquer les méandres délétères de l’âme humaine et alimenter sa détestation des hommes. Le sous-sol, c’est le soubassement de sa pensée, le lieu métaphorique de son introspection mentale.

Phot. © Clément Soyer

Phot. © Clément Soyer

Une vision philosophique

Mais dans cette chambre d’aliéné coupée du monde extérieur, dans le désordre de sa pensée, celui qui aurait voulu devenir un insecte – on pense alors à Kafka – et est demeuré dans sa condition d’homme ne s’en attaque pas moins aux préceptes bien-pensants de la société. À la raison raisonnante qui régit « scientifiquement » les rapports entre les hommes, il oppose la volonté et le libre-arbitre qui, justement, l’amènent à choisir, parce que c’est son désir, son « caprice », la voie de l’irraisonnable, cette détestation orgueilleuse des hommes et de lui-même qu’il exprime.

La mise en scène traduit ce passage du crachat à son fondement philosophique. À mesure que le récit avance et que se dévoile le propos, le comédien se met à nu, physiquement, comme pour souligner son détachement des oripeaux dont la société nous affuble. Ce chemin vers l’intérieur qui conduit vers l’émergence du moi profond du personnage – on pense à Novalis –, s’accompagne d’une illumination que la lumière souligne.

Lorsque jeu du comédien et mise en scène concourent ainsi à traduire toute la complexité et la richesse d’un texte aussi tragique et inspiré que magnifique, on sort content. 

Les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski. Traduction André Markovicz (éd. Actes Sud/collection Babel)
S Mise en scène, scénographie & interprétation Christophe Laparra S Adaptation, dramaturgie & direction d’acteur Marie Ballet S Création lumières Xavier Bernard-Jaoul S Production Théâtre de Paille S Coproduction Comédie de Picardie – Amiens S Subventions DRAC Hauts-de-France, Conseil Régional Hauts-de-France, Conseil Départemental de L’Oise Spectacle créé en novembre 2019 S Soutiens/Résidences Le Pocket Théâtre - Nogent-sur-Marne, Théâtre Le Chevalet – Noyon, Académie des Arts Dramatiques – Chantilly, Théâtre Aleph à Ivry sur Seine, Perla Prod S Durée 1h15

Du 10 novembre 2025 au 20 janvier 2026, les lundis et mardis à 21h
Théâtre Essaïon - 6, rue Pierre-au-Lard, Paris 4e

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