10 Janvier 2026
Seul en scène, Victor de Oliveira nous emmène sur les pas d’un homme qui, enfant, a dû quitter son pays et, adulte, se retourne sur ce passé. Son parcours intime rejoint celui de tant et tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale. L’auteur comédien mêle ses mots à ceux de poètes pour raconter une histoire commune.
Partir c’est mourir un peu
Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « À partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères »,dit-il.
Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey), et il met à présent son talent de comédien au service de ce deuxième solo. Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis au Théâtre national de la Colline, a reçu le prix 2022 du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores.
De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ?/ Que va-t-il prendre ? [...] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie, terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »
La marche comme métaphore
Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs.
Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années.
L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune... Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien.
Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve des esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, et retrouve l’élan confisqué de son enfance.
Une Babel décoloniale
Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes d’Edward Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968) et Islands (1969) ou RevHaïti, publié en français par Mémoire d’encrier.
Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ».
Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Yao, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Sena, Chona, Tsonga, Ronga, Shangane, Angoni, Chope...
Le spectacle, encore frais lors de cette avant-première, est appelé à se déployer à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira.
Kumina
S Conception et interprétation Victor de Oliveira S Collaboration artistique Céline Langlois S Scénographie Margaux Nessi S Création lumière Diane Guérin S Création musicale Ailton José Matavela S Régie générale Camille Faure S Surtitres Katharina Bader S Production En Votre Compagnie, Paris S Coproduction Teatro do Bairro Alto – Lisbonne, Scène nationale de l’Essonne, Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne S Durée 1h15 S À̀ partir de 14 ans
Du 13 au 17 janvier 2026 Création au Théâtre des Quartiers d'Ivry - CDN du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat - Ivry-sur-Seine www.theatre-quartiers-ivry.com
Du 26 au 29 mars 2026 Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal)