31 Janvier 2026
Le solo phare du danseur et chorégraphe prend sa source dans les enregistrements radiophoniques de l’INA : Le ravissement de la parole. La danse épouse la voix de Marguerite Duras. Un enchantement de poésie et d’humour.
Une reprise opportune
Le festival de danse Faits d’hiver suit le travail de Thomas Lebrun depuis 2002, et a mis à l’affiche nombre de ses œuvres. Cette année, parmi les deux reprises de son programme, il nous offre de revoir le mémorable solo dansé par le chorégraphe en 2023. Heureuse initiative qui permet de retrouver des sensations éphémères et, pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le découvrir, de plonger dans l’atmosphère envoûtante de ce pas de deux entre une voix et un corps dansant. Espérons que Thomas Lebrun ne s’en tiendra pas aux deux uniques dates de ce revival.
Un cabaret de mots
Sous les lumières tendres ou contrastées de Françoise Michel, l’artiste, tunique noire, visage impénétrable, sort de l’ombre et traverse la scène. Royal, il évolue en gestes parcimonieux mais toujours tenus, mouvements de bras et pas comptés, léger en dépit de ses rondeurs. Il virevolte sur les mots vifs et précis de Marguerite Duras, souvent drôles. Le phrasé hypnotique de l’écrivaine, reconnaissable entre tous, fait de répétitions, son humour, ses piques mémorables, se mêlent aux questions des journalistes d’antan, tel Bernard Pivot animateur d’Apostrophes.
Duras charrie souvent ses interlocuteurs : « Moi je n’ai rien à dire sur moi ». Pourtant, elle ne se trouve jamais à court. Sa parole libre, sans concession, épingle le stalinisme du Parti Communiste français autant que les travers de ses contemporains, écrivains, journalistes, artistes ou anonymes. Elle aime à se rappeler des moments hilarants, des fous rires irrépressibles, mais c’est avec émotion qu’elle parle de son fils. « L’humour, c’est là où je me reconnais principalement », admet Thomas Lebrun. En effet, dans la première partie de la pièce, il garde une distance amusée, exhibe, en contrepoint, des affiches vantant des lieux de villégiature qu’elle cite, illustre les propos par quelque accessoire incongru ou commentaire inscrit sur des cartouches, comme au cinéma. Il déambule, affublé d’un costume de Nô, cet art japonais qui a tant ennuyé son égérie. La parodie n’est pas loin, le théâtre non plus.
L’art de la métamorphose
À mesure que le spectacle avance, l’artiste se travestit pour épouser son modèle. Il fusionne avec Duras et ses doubles fictionnels, convoqués à travers les bandes son des films. En particulier Hiroshima Mon amour et India Song. Ressuscitent ainsi Emmanuelle Riva (« Tu me tues, tu me fais du bien [...] Je t’en prie, dévore-moi »), Michael Lonsdale ou Delphine Seyrig.
Thomas Lebrun donne corps à ces fantômes. Un fourreau rouge, et voilà Anne-Marie Stretter devant nous ; une veste blanche, et c’est le Vice-Consul. Figures familières aux fans de Marguerite Duras, elles flottent encore, persistantes, dans les vêtements accrochés au vestiaire du danseur. Garde-robe d’où il exhume aussi les tenues noires et blanches de l’écrivaine. Il s’en revêt et la femme aux multiples visages apparaît devant nous, en majesté, jusqu’à sa voix, en playback sur les lèvres du danseur.
Pas un solo
Pour « trouver un état de danse à partir d’un état d’écriture », Thomas Lebrun a calé sa chorégraphie sur un fil conducteur constitué par les bandes audio. Lumières, mots, musiques et accessoires lui servent de cadre pour se laisser submerger, emporter ailleurs. Une valse lente, comme la mélopée obsédante d’India Song que l’on se surprend à fredonner en même temps que Jeanne Moreau: « Chanson/ Toi qui ne veux rien dire/ Toi qui me parles d'elle/ Et toi qui me dis tout/ Ô, toi/ Que nous dansions ensemble/ Toi qui me parlais d'elle/ De son nom oublié/ De son corps, de mon corps [...] De son corps effacé... »
On assiste à un corps à corps rêvé entre un homme de scène et une femme de plume. Un jeu de miroirs où chacun révèle l’autre. Tout comme Duras jette aux orties la bienséance, le danseur se libère des codes chorégraphiques. Avare de mots, il en fait sa porte parole : « Elle parle de l’écriture de ses livres comme j’aimerais parler de l’écriture de mes pièces [...] la musicalité de sa voix et le sens de ses discours sont semblables à ce que je ressens quand je suis au plateau. » Une symbiose jouissive.
L’Envahissement de l’être (danser avec Duras)
S Conception chorégraphie et interprétation Thomas Lebrun S Création lumières Françoise Michel S Création sonore Maxime Fabre S Création costumes Kite Vollard S Musiques Carlos D’Alessio, Georges Delerue, Giovanni Fusco, Fred Gouin, Jeanne Moreau, Genichiro Murakami, Maurizio Pollini, Franz Schubert, Toshiya Sukegawa, The Who, Gabriel Yared S Textes Marguerite Duras S Production Centre chorégraphique national de Tours Collaboration Institut national de l’audiovisuel – INA S L’Envahissement de l’être (danser avec Duras) a reçu le « Grand Prix » du meilleur spectacle chorégraphique de l’année 2022-2023 décerné par le Syndicat professionnel de la Critique théâtre, musique et danse S Durée 70 min.
Archives INA : Apostrophes, diff. A2 28/09/1984 (réal. Jean-Luc Léridon) ; Au cours de ces instants, diff. ORTF 19/03/1967 (réal. José Pivin) ; Les chemins de la connaissance, diff. ORTF 27/06/1974 (réal. Viviane Forrester) ; Atelier de création radiophonique, diff. ORTF 12/11/1974 (réal. Georges Peyrou) ; Les après-midi de France Culture, diff. RF 20/05/1975 ; Nuits magnétiques, diff. RF 28/10/1980 (réal. Jean-Pierre Ceton) ; Le bon plaisir, diff. RF 20/10/1984 (réal. Pamela Doussaud)
28 et 29 janvier 2026 au Carreau du Temple, Paris 75003
Dans le cadre du festival Faits d’hiver - du 19 janvier au 20 février 2026
Micadanses-Paris 20 rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris Tél. 01 71 60 67 93 info@faitsdhiver.com