31 Janvier 2026
Lorsque Primo Levi revient du camp d’extermination d’Auschwitz, témoigner lui semble essentiel. Afin que nul n’en ignore. Durant l’année 1946, il écrira un livre qui, plus qu’un témoignage, démonte la mécanique infernale des camps de concentration.
C’est un jeune homme de vingt-quatre ans, détenteur, malgré les lois antijuives italiennes, d’un doctorat en chimie et résistant, membre d’un groupe infiltré par les autorités fascistes et emprisonné par les autorités italiennes, qui est transféré, comme juif, dans un camp d’internement fin décembre 1943 avant d’être déporté à Auschwitz en février 1944. Il y restera jusqu’à l’arrivée des Russes en janvier 1945 et ne devra son salut qu’à la maladie – la scarlatine – qui le cloue dans le camp et empêche son « transfert ». Des 650 Italiens déportés, une vingtaine seulement reverra l’Italie.
Un récit autobiographique
Si c’est un homme est le récit, pas à pas, de l’expérience vécue par l’auteur. Primo Levi y évoque avec une précision glaçante les conditions de vie – ou plutôt de survie – qui forment le quotidien du camp.
Cela commence par l’appellation de « Stücke » (de « pièces ») qui qualifient les détenus, avant le tatouage du numéro qui constituera leur unique identité et contient leur histoire. Suivront l’humiliation de la nudité pour se soumettre à l’examen des SS et à la sélection qui sépare valides, qui seront envoyés au travail, et non valides ou trop vieux, envoyés dans les chambres à gaz. S’additionnent les vexations quotidiennes, sans raison, les conditions d’hygiène épouvantables, le froid, la faim, la soif – et cet épisode où un soldat arrache à Primo Levi le bloc de glace qu’il avait saisi pour se désaltérer et où, à la question de « pourquoi ? » lancée par le prisonnier, le soldat répond « Ici, il n’y a pas de pourquoi ».
L’ouvrage aborde enfin la déshumanisation, qui concerne aussi bien la manière dont sont traités les prisonniers, devenus esclaves, qu’une forme de contamination qui s’étend à la population de ces forçats malgré eux privés de droit et dont la seule obsession est de « survivre ». Mais il évoque aussi les quelques gestes d’humanité qui survivent encore dans ce monde rendu à la barbarie, chez certains soldats, parfois, comme chez les détenus, dont l’aide qu’apporte à Primo Levi un civil italien, Lorenzo Perrone, qui lui procure du pain et de la soupe.
Un système soigneusement pensé et organisé
Dans le récit que fait Primo Levi, au-delà des mauvais traitements et des persécutions quotidiennes, ce qui frappe c’est l’analyse qu’il en fait. Il ne les voit pas seulement comme des débordements ou des excès. Il regarde cette violence comme un travail de sape méthodique, pensé du début à la fin pour dénier aux déportés la qualité d’humains et normaliser la maltraitance à leur égard.
Réduits à l’état de matricules amenés à subir les pires avanies au son d’une musique de flonflons, humiliés d’avoir à se montrer nus devant leurs bourreaux qui évaluent leurs qualités physiques dans l’optique d’une aptitude au travail, obligés à un jeu qui leur fait bomber le torse pour éviter la chambre à gaz, considérés comme inférieurs même aux animaux, ils sont entrés dans un système qui les comptabilise, les manipule et les use jusqu’à épuisement, masse informe et hâve où s’en sortir revient parfois à marcher sur la tête des autres et devenir bourreau.
Sur le fond de scène sont projetées des images. Celle du portail d’entrée d’Auschwitz, par exemple, qui exhibe, ironie suprême, face à ces populations réduites aux travaux forcés, la maxime « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »), et ces tableaux d’Anselm Kieffer qui offrent des paysages dévastés à l’image de l’Allemagne au lendemain de la guerre et évoquent les cicatrices laissées par les méfaits de l’Holocauste. Un voyage en pays de cauchemar et d’abomination.
Un témoignage qui privilégie l'objectivité
C'est sur un fond sonore presque documentaire de bruits qui rappellent les conditions de la déportation – rumeurs de foule compacte, essieux qui grincent, portes des wagons à bestiaux qu'on referme, passages d'échangeurs, ralentissement des trains à leur arrivée, bruits de douches, musique ponctuant les stations des déportés dans la neige et le froid, etc. –, en suivant les étapes du long périple qui mènent les déportés à Auschwitz et les séquences de leur vie quotidienne, que se divise le récit de cette marche funèbre.
Le portrait terrifiant que fait l'auteur de la « logique » du camp de concentration va de paire avec sa volonté d'évacuer le pathos. C'est presque en scientifique qu'il décrit, jour après jour, ce qu'on fait subir aux prisonniers. Moyen, peut-être, de mettre à distance le souvenir insoutenable de la douleur, de la renonciation forcée à soi-même, parfois traversés de sursauts de résistance au milieu de l'obéissance. La musique de Jean-Sébastien Bach sublime la douleur, elle la sorte de l'individu, lui donne valeur universelle. Les larmes sont ravalées, elles ne s'en écoulent pas moins à l'intérieur.
Le comédien, proprement sanglé dans une veste classique, le verbe doux, sans emphase, sans lyrisme, sans débordement ni excès, le pathos remisé, se glisse dans la peau de ce personnage qui raconte l'horreur absolue. Ce que Gilbert Ponté fait ressortir – et qui est aussi le propos de l'auteur – c'est une croyance en l'homme qui émerge en dépit de tout, et l'affirmation qu'il peut résister à la machine qui le nie et le broie.
Mais la blessure, au fond de soi, ne cicatrisera pas pour les survivants des camps dont nombre se suicideront quelques années après leur libération, submergés par une horreur qu'ils ne parviendront pas à évacuer. Peut-être est-ce aussi le cas de Primo Levi – c'est la thèse qui conforterait du moins l'expertise du légiste chargé de l'examinateur, en 1987, à la suite d'une chute dans l'escalier de son immeuble. Mais suicide ou malaise provoqué par les antidépresseurs qu'il prend à l'époque ? il est difficile de trancher. Ce qui est sûr, c'est que les atrocités vécues ne l'ont pas laissées indemne.
Aujourd'hui, presque tous les survivants sont morts. Mais il faut entendre et continuer de faire entendre ces voix pour qu'on se souvienne de la barbarie, alors que les vieux démons remontent à la surface et reprennent de la vigueur. Et pour que l'Histoire soit encore en mesure de nous faire réfléchir sur le présent…
Si c'est un homme de Primo Levi (éd. Robert Laffont ou Pocket)
SMise en scène et jeu Gilbert Ponté SCréation lumière Antoine Le Gallo S Production La BirbaSDurée 1h15
Du 07 janvier 2025 au 01 avril 2026, les mardis et mercredis à 19h
Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris