30 Janvier 2026
Jean-François Sivadier met en scène l’une des pièces de jeunesse de l’auteur russe. Entre burlesque et drame, ce roman d’une société qui vacille et laisse sur le carreau tous ses inadaptés est traitée à la manière d’une farce tragique, braque et mouvementée.
C’est sur un plateau nu, avec les éléments de décor et les accessoires placés en fond de scène et à vue, qu’est installée une chaise sur laquelle va prendre place un homme, qui semble traîner sa vie derrière lui. Il entre, l’allure débraillée, pieds nus, en maillot de corps imprimé très contemporain – plus tard, il enfilera une tenue plus en accord avec son statut. Avachi, Ivanov étale sa culpabilité, son impuissance et son indécision aux yeux de ceux qui entrent. Propriétaire terrien, il s’enfonce dans un gouffre sans fin. Couvert de dettes, il ne cesse d’emprunter, encore et toujours, à des créanciers sans cesse plus rétifs.
Il est violemment pris à partie par Lvov, le médecin qui s’occupe de sa femme. Anna est phtisique et devrait aller soigner sa tuberculose en Crimée. Mais Ivanov n’a pas le quart d’un rouble pour l’y envoyer. Et puis, il ne l’aime plus et passe toutes ses soirées ailleurs. Pourtant, elle a tout quitté pour le suivre. D’origine juive, elle s’est convertie par amour. Sa famille l’a reniée et déshéritée. Elle n’est plus qu’un poids pour son mari. Pourtant, malgré les circonstances, l’atmosphère n’est pas au drame. Ivanov, dans sa manière de battre sa coulpe, mélange la drôlerie à l’humour noir et à l’ironie.
Nicolas Bouchaud, Zakariya Gouram, Frédéric Noaille, Yanis Bouferrache, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Agnès Sourdillon, Christian Esnay. Phot. © Jean-Louis Fernandez
Un monde fou, fou, fou qui vacille
Autour d’Ivanov et de son épouse gravitent le comte Chabelski, aristocrate ruiné qui vit aux crochets d’Ivanov et tient, en échange, compagnie à Anna, et Borkine, compagnon de beuverie du comte, marieur à l’occasion, qui voudrait arranger un mariage entre ce dernier et une riche veuve joyeuse, femmes d’affaires prospère par ailleurs, Babakine.
Face à eux, les débiteurs d’Ivanov : la famille de Lebedev, l’ami de toujours, flanqué d’une femme qui porte la culotte, Zinaïda, et d’une fille à marier, Sacha. Une famille enrichie par la spéculation, que gouverne Zinaïda, laquelle refuse la nouvelle demande d’emprunt d’Ivanov et rêve d’un grand mariage pour sa fille.
Sacha, jeune fille révoltée, est comme un double inversé d’Ivanov. Si le même refus d’une vie qui leur semble dénuée de sens les rassemble, ils sont aux deux extrémités de ce refus. Là où il s’abstrait, elle se révolte. Là où il n’est qu’hésitation et se condamne à l’immobilisme, elle est entêtée et volontaire, là où il baisse les bras et se laisse aller, elle est sans cesse en mouvement. Elle l’aime ou croit l’aimer et n’a de cesse d’épouser cet homme qui pourrait être son père, ce qu’elle obtiendra après la mort d’Anna.
Cette réunion de personnages emblématiques dresse le portrait d’une Russie en pleine mutation qui voit le déclin de l’aristocratie et de ses valeurs et la montée d’une nouvelle classe qui fait ses choux gras du déclin de l’autre tandis que le pouvoir est de plus en plus en proie à la contestation. Cette remise en cause est incarnée par Lvov, qui fustige avec vigueur l’état de la société – on le verra réapparaître sous d’autres visages, comme un étudiant par exemple, dans le théâtre de Tchekhov.
Lucide, Lvov se penche sur les misères de la société et s’indigne de la corruption qui y règne, rappelant que Tchekhov, petit-fils d’un serf qui avait acheté son affranchissement, a connu, dans son enfance, la pauvreté. Compassionnel, il est médecin, comme l’auteur, et cherche à soigner les maux auxquels il est confronté – on rappellera que, dans son activité de médecin, Tchekhov ouvre des dispensaires, soigne gratuitement les pauvres et passe une année au bagne de Sakhaline pour témoigner des difficiles conditions d’existence des bagnards. Lvov s’opposera, ou tentera de le faire, au remariage d’Ivanov avec Sacha, provoquant, d’une manière qui reste mystérieuse, la mort de celui-ci.
Ce raccourci de société, largement antisémite à ses heures, vit et survit au milieu d’un petit peuple de moujiks, silhouettes silencieuses et maladroites qui s’affairent autour d’elles, réduites ici à l’essentiel.
L’avènement de l’argent-roi
On parle beaucoup d’argent dans Ivanov. De prêts, de gages et d’émoluments non réglés, mais aussi d’un argent qui pourrit tout, à commencer par les mariages. Ivanov a épousé Anna parce qu’il guignait la fortune de la jeune fille. C’est en partie pour le même motif, pour apurer ses dettes, qu’il acceptera finalement – comme on va à l’abattoir – d’épouser Sacha. Une fuite en avant pour tenter de combler un puits sans fond.
Quant au possible mariage du comte Chabelski avec Babakina, ourdi par Borkine, il est avant tout une affaire commerciale. Il ne résulte pas d’une attirance mutuelle – le Comte y va à reculons et s’enfuit à l’heure de sauter le pas – mais d’un gentle agreement entre deux parties : le Comte manque d’argent, il en trouvera auprès de Babakine. Elle veut un titre : elle l’obtiendra en l’épousant.
Zinaïda, enfin, soucieuse d’augmenter le bas de laine de sa famille qui est déjà un matelas bien épais, freine des quatre fers lorsqu’il est question d’unir Ivanov et Sacha car il lui en coûtera de l’argent au lieu de lui en rapporter.
« Parlez-moi d’amour » se réduit dangereusement dans Ivanov à « Parlez-moi d’argent » même si Sacha se livre dans la pièce, vis-à-vis d’Ivanov, à un véritable rentre-dedans dont la mise en scène exalte l’outrance.
Frédéric Noaille, Zakariya Gouram, Yanis Bouferrache, Gulliver Hecq, Christian Esnay. Phot. © Jean-Louis Fernandez
Entre farce et tragique
Jean-François Sivadier cultive ici une dimension souvent minorée du théâtre de Tchekhov : la veine comique. On écarte trop souvent le fait que Tchekhov ne fut pas seulement l’auteur de grandes pièces où il dissèque les troubles de l’âme humaine mais aussi l’auteur de farces – dans la grande tradition russe – comme l’Ours ou Une demande en mariage, en particulier dans la période qui suit Ivanov.
Ici, la mise en scène explore le burlesque avec un plaisir manifeste en dotant les personnages, hormis Ivanov, le maniaco-déprimé, d’une présence vibrionnante et excessive. Ils en font trop et ils le montrent en forçant la note, en jouant en permanence sur la frange du too much. Le Comte se cache, illusoirement, sous une chaise à l’arrivée de Babakine ; le serviteur chargé de remplir les verres vise maladroitement et en verse forcément à côté, la pleutrerie de Lebedev face à sa femme se répand comiquement au grand jour à travers ses dénégations. Vivacité et dérision en sont les mamelles.
Ces interventions burlesques forment le contrepoint d’une pièce où s’étale le goût du lucre, l’âpreté des négociations auxquelles se livrent les personnages et le cynisme calculateur qui les guide. Elles viennent aussi « pondérer », adoucir, d’une certaine manière, une situation, sur le fond dramatique, qui se solde par deux morts, celles d’Anna et d’Ivanov.
Le théâtre pour Tchekhov : autrement
Cette outrance qui ressemble à s’y méprendre à une réalité augmentée d’un cran rend évidente la volonté de l’auteur de s’écarter d’un certain théâtre qui occupe, en son temps, le devant du pavé. Il s’inscrit contre le naturalisme et en même temps contre un certain réalisme, passe au large du théâtre symboliste, démarque le vaudeville par le sérieux du sujet et le mélodrame par un traitement qui l’écarte par le rire de la sensiblerie et du pathos. Il se tient tout autant à l’écart des pièces « à thèse ». Son choix, c’est de montrer la vie « ordinaire » dans ces croisements de destins qui vont chacun dans leur propre sens, ce qui porte un coup fatal à la nécessité de fabriquer des héros au théâtre.
Ni supermen ni saints, et même parfois anti-héros comme Ivanov, ni tout à fait blancs ni complètements noirs, ils ne sont plus des êtres d’exception, dans le bien comme dans le mal, mais des individualités perdues dans un monde qui les dépasse, et qui se débattent comme ils le peuvent pour se maintenir la tête hors de l’eau. S’ils ont un point commun, c’est de n’être jamais complètement à leur place et de ne pas respirer le bonheur. Ils s’accommodent d’un état de fait, en tentant d’en tirer parti dans le meilleur des cas, de survivre dans le pire.
La comédie est dans le drame et le drame suscite la comédie. Ainsi se vivent les sociétés humaines.
Une œuvre de jeunesse au devenir proliférant
La première d’Ivanov a lieu à Moscou le 19 novembre 1887, avant d’être reprise, remaniée, en janvier 1889 à Saint-Pétersbourg. Elle est qualifiée de « délire cynique, insolent et immoral » par le critique Piotr Kitcheev, preuve, s’il en était besoin, du pouvoir contestataire qu’elle renferme à l’époque.
Son originalité, qui établit une tension entre l’observation de la vie comme elle vient et le « trop » que la pièce expose, alliée à son inachèvement formel, constitue une véritable révolution théâtrale que Tchekhov affinera et perfectionnera par la suite.
Dans Ivanov, le ton est plus vif, plus acerbe, plus direct, le schéma dramatique plus fruste, les personnages, hormis Ivanov, plus grossièrement campés que dans les pièces de la « grande » période. Mais dans cette œuvre d’un jeune homme de vingt-sept ans se jouent les indignations virulentes du roturier sorti du rang qui écrira, des années plus tard, à son éditeur : « montrez comment ce jeune homme extrait de lui goutte à goutte l’esclave, comment un beau matin, en se réveillant, il sent que dans ses veines coule non plus du sang d’esclave, mais un vrai sang d’homme ». Et si la pièce peut apparaître comme un pot-pourri de genres, un brouillon déliquescent, les thèmes et les esquisses de personnages qui hanteront le théâtre de Tchekhov, de la Mouette à la Cerisaie y sont déjà en germe.
Ivanov et Sacha : l’image de deux « puretés » ?
Un affrontement fondamental, qu’on retrouvera dans d’autres pièces, marque le déroulement d’Ivanov : celui des personnalités d’Ivanov et de Sacha. Car tous deux sortent de la demi-mesure pour exprimer de manière paroxystique leur besoin d’ailleurs, que procure la passion. Mais s’il est espoir et désir chez Sacha, il est désespérance et découragement chez Ivanov.
Ivanov, que Nicolas Bouchaud campe avec son inénarrable manière d’instaurer le décalage, de créer des personnages en porte-à-faux, jamais d’équerre, dont le comportement démentit les paroles, est ici à son affaire. Antithèse du héros romantique qui porte son mal-être en bandoulière, il rend vivantes les contradictions du personnage dans son corps, dans son jeu, dans une alternance entre une attitude, déprimée et impavide, et une rage désespérée.
Glissant, insaisissable, aussi antipathique qu’attendrissant et lucide, Ivanov est, physiquement comme mentalement, ambigu. Son mal de vivre va au-delà du conflit entre les valeurs morales héritées de sa caste et les compromissions, assorties de vénalité, qu’il endosse pour survivre.
Nicolas Bouchaud montre admirablement cette hésitation qui le fait flotter entre deux eaux – elle est aussi, sur un autre terrain, celle de Tchekhov pris entre la médecine et le théâtre, l’utilitaire et l’art –, cette indécision qui porte et amène le personnage à avoir ce regard sagace et désabusé sur lui-même comme sur les autres, cet écartèlement insoluble. Il est le dernier des hommes parce qu’il ne peut pas choisir et qu’il se laisse traverser, en toute conscience, par ce qu’il ne veut pas. Il n’est pas à sa place dans le monde et désespère de la trouver jamais.
À l’inverse, Sacha va de l’avant avec une énergie qui est autant une manière d’être au monde qu’une façon de s’auto-convaincre d’agir. En faisant d’elle une pasionaria bulldozer qui arase tout sur son passage, Tchekhov, augmenté par l’interprétation que Jean-François Sivadier fait porter à Charlotte Issaly, crée une autre figure de jusqu’au-boutisme qui vient s’emboîter dans le désespoir ontologique d’Ivanov parce qu’elle en est le complément exact. Là ou Ivanov hésite, tergiverse, se dérobe, Sacha ne s’encombre pas de ce qui la dérange, même si elle sait qu’elle n’a pas forcément raison. Petit taureau obstiné, elle trace sa route avec l’intransigeance de la jeunesse. Et si la réalité ne correspond pas à ses rêves, elle pliera la réalité pour la faire entrer dans le rêve qu’elle a formé. Elle n’en tombera finalement pas moins qu’Ivanov.
Cette multitude de lectures possibles, le metteur en scène ne les écarte pas. Il leur donne au contraire l’espace nu du plateau pour s’exprimer. Là où règne l’artifice. Là où se tient le théâtre, mais aussi là où la vie s’exprime.
Ivanov d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan (éd. Actes Sud, coll. « Babel »)
S Mise en scène Jean-François Sivadier S Avec Nicolas Bouchaud (Ivanov), Yanis Bouferrache (Kossykh), Christian Esnay (Chabelski), Zakariya Gouram (Lebedev), Gulliver Hecq (Lvov), Charlotte Issaly (Sacha), Jisca Kalvanda (Babakina), Norah Krief (Anna), Frédéric Noaille (Borkine), Agnès Sourdillon (Zinaïda) S Dramaturgie Véronique Timsit S Collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit S Scénographie Marguerite Bordat S Lumière Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin S Son Yohann Gabillard S Masques Loïc Nebreda S Costumes Virginie Gervaise avec la participation de l’atelier de costumes du TNP S Perruques et maquillage Mityl Brimeur S Régie générale Guillaume Jargot S Régie lumière Jean-Jacques Beaudouin S Régie son Yohann Gabillard S Régie plateau Christian Tirole S Accessoiriste Julien Le Moal S Habilleuse Valérie de Champchesnel S Décor les ateliers du TNP S Production déléguée Compagnie Italienne avec Orchestre S Coproduction Théâtre National Populaire ; Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN ; Théâtre de Carouge ; TAP, Théâtre Auditorium de Poitiers, scène nationale ; Théâtre National de Nice ; Le Quartz, scène nationale de Brest ; La Comédie de Saint-Étienne, CDN ; Tandem, scène nationale Douai-Arras ; L’Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry S Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National S Avec le soutien du ministère de la Culture (DRAC Ile-de-France), au titre de l’aide aux compagnies S Spectacle créé au Théâtre National Populaire en janvier 2026 S Durée estimée 2h40
Du 21 janvier au 6 février 2026, mar.-ven. 19 h 30, sam. 18 h, dim. 15 h 30, sf lun.
Théâtre National Populaire – 8, place du Dr Lazare Goujon, 69100 Villeurbanne
Rés. 04 78 03 30 00 billetterie@tnp-villeurbanne.com
TOURNÉE
• Du 18 au 20 mars 2026, Théâtre de Caen
• Les 1er et 2 avril, La Coursive Scène Nationale La Rochelle
• Du 21 avril au 10 mai 2026, Théâtre de Carouge, Suisse
• Les 20 et 21 mai 2026, L’Azimut – Théâtre La Piscine, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry
• Les 10 et 11 juin 2026, TAP – Scène nationale de Grand Poitiers