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Arts-chipels.fr

Bestioles. Trois adolescentes dans la tourmente de la sortie de l'enfance, du sexe et du désir.

Léa Lopez, Mélissa Polonie et Marie Oppert © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Léa Lopez, Mélissa Polonie et Marie Oppert © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Écriture coup de poing et diffraction de la trame sont au menu de cette dérive adolescente tirée d’un fait divers.

Elles ont les allures surexcitées de jeunes ados qui se projettent avec force sur la scène après avoir traversé la salle à la course. Pantalon de survêt’ avec sa raie de côté, caraco ventre nu, petit blouson, baskets, elles ont l’attirail type de leur tranche d’âge. Et un vocabulaire et une syntaxe à faire frémir les puristes de la langue.

Ces jeunes filles-là ne viennent pas de n’importe où. Leur environnement, c’est une banlieue défavorisée de Sydney, qui ressemble à s’y méprendre à d’autres banlieues que nous connaissons. Un quartier hanté par la drogue où grandir, plus particulièrement pour une fille, tient de la lutte pour la survie.

Les deux jeunes filles qui ont déboulé sur scène, Bee et Elli, ont quatorze ans et déjà du répondant qui leur permet d’évoluer dans cette jungle. Leur univers, c’est la lutte pour s’imposer, par la séduction sexuelle ou par la force, dans un monde abreuvé de selfies mis en ligne, de tchats provocateurs et de vidéos imprudemment lâchées sur les réseaux sociaux, qui deviennent virales et se répandent sur la toile sans moyen de les arrêter. Leurs références, elles les tirent de la télé-réalité, des clips et de la pop culture.

Marie Oppert et Léa Lopez © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Marie Oppert et Léa Lopez © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une pièce de théâtre issue d’un fait divers

Auteur australien reconnu, ancien président, de 2012 à 2015, de l’Australian Writers’ Guild et directeur du programme pour écrivains émergents de l’Australian Theatre for Young People, lauréat de la bourse Fullbright, Lachlan Philpott s’inspire, pour écrire cette pièce, d’un fait divers survenu dans une banlieue populaire de Sydney, plaçant le projecteur sur deux très jeunes filles qui se prostituaient auprès de chauffeurs routiers.

À partir de là, il imagine une fable qui croise cet événement avec un portrait plus large d’une jeunesse en souffrance en imaginant plusieurs figures féminines, chacune emblématique de cet âge de mutation aux allures de cataclysme qu’est l’adolescence.

Il crée ainsi trois personnages de jeunes filles, Bee, Ellie et Freya, dont les différences d’attitudes sont présentées comme caractéristiques des perturbations de l’adolescence où se mêlent hésitations et défis, contradictions et certitudes. Bee, reine des abeilles, s’est toujours voulue libre, volontaire, sauvage et dictant sa loi. Son sex-appeal, elle le porte en bandoulière, le met en avant pour affirmer son pouvoir. Il n’empêche qu’elle voue une fidélité quasi maladive à un garçon, Trent, qui la traite comme sa chose et diffuse sur les réseaux les images qu’il lui réclame de son corps nu. Ellie, c’est le genre peluche d’un côté, allure belliqueuse de l’autre, un caractère agressif en public qui masque cependant une grande fragilité. Quant à Freya, la « nouvelle » qui rejoint le groupe des « poufes » formé par les deux autres, elle est d’origine indienne et d’une famille traditionnelle. Pour chacune, l’environnement pose problème. Parents séparés ou absents, situations familiales dégradées ou, pour Freya, décalage culturel qui crée une inadaptation, ce qui l’obligera à mentir, elles sont en situation de dérive.

Mélissa Polonie, Léa Lopez, Marie Oppert © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Mélissa Polonie, Léa Lopez, Marie Oppert © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

L’âge des révoltes

Le désir d’émancipation face aux diktats des adultes et la contestation de l’autorité, parentale ou professorale ont une caractéristique : leur caractère absolutiste, parfois dévastateur qui guide de la même manière l’absence de mesure en amitié. La « bande » devient ainsi l’aune suprême et, avec elle, l’excitation mutuelle, l’entraînement des unes par les autres dans des jeux du type « Action et Vérité » ou « Cap’, pas cap’ » qui conduisent à des dérapages de plus en plus accentués.

C’est ainsi que Bee et Ellie franchissent la limite en abordant, sur un parking d’autoroute, des chauffeurs routiers et en leur proposant de « faire quelque chose pour alléger [leur] trajet. » L’aventure poussée trop loin de deux jeunes filles de quatorze ans qui, bientôt, se retrouveront écartelées dans leur peau, victimes auto-immolées d’un système dans lequel elles se sont embringuées par volonté de s’opposer et besoin de se définir.

L’amour, le sexe et le désir

L’autre révolution qui s’opère est l’éveil de la sexualité, qui s’exerce à cet âge avec une force irrépressible. Chacune des trois amies vit ce bouleversement à sa manière. Bee, provocatrice hyper sexualisée, utilise tous les moyens pour affirmer son pouvoir par le sexe, n’hésitant pas à montrer ses seins pour « allumer » son mec, un lourd prix qui lui collera à la peau sans qu’elle puisse s’en défaire. Si la psychologue chargée de la faire parler ne lui est pas d’un grand secours, pense-t-elle, du moins elle lui permet de mieux comprendre qu’elle s’est laissé abuser, ce qui lui permet de s’en sortir.

Ellie, qui prend le chemin inverse, celui de l’hostilité face aux hommes avec une attitude non dénuée d’ambiguïté, prise au piège du jeu de la prostitution, en reçoit en partage une maladie vénérienne sur laquelle plane l’ombre du sida. Sa terreur lui servira à prendre la mesure des conséquences de son comportement et à grandir.

Freya, elle, aura plus de chance. Parce qu’au milieu de l’ivresse et de l’oubli de soi qu’elle trouve dans les fêtes, elle rencontrera, finalement, celui qui peut lui permettre de concilier son désir de liberté et les impératifs de sa culture et des valeurs inculquées par sa famille.

Charlie Fabert et Mélissa Polonie © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Charlie Fabert et Mélissa Polonie © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une pluralité de versions qui se télescopent

Dans un chassé-croisé qui alterne en permanence passé et présent, les différents récits qui sont autant de versions de chacune des jeunes filles et explorent les différentes situations selon le point de vue de chacune et les dialogues qui les confrontent aux personnages, on reconstitue peu à peu, en rassemblant les pièces éparses et dans le désordre, l’histoire et les devenirs de chacune. Une partition-puzzle à l’image de la culture zapping de ces jeunes filles et de leur perception d’une vie en miettes dont le sens leur échappe.

Rendez-vous chez le médecin pour Ellie, chez la psychologue pour Bee – deux personnages incarnés, ce n'est pas un hasard, par la même actrice qui incarnera aussi une mère –, plongée au cœur de l’intimité des jeunes filles dans leur chambre ou en famille, ou scènes de rue dans lesquelles rôdent, silhouettes fantomatiques et fantasmées, ces garçons – eux aussi incarnés par un seul comédien – qu’on croise, qu’on aime, qu’on désire ou qu’on fait payer, à la multitude de situations correspondront divers lieux qu’une scénographie efficace, réduite à sa dimension symbolique, met en place.

Trois blocs montés sur roulettes, qu'on peut tourner, offrent ainsi, à l’intérieur d’un des cubes, un portant rempli de vêtements qui évoquent la garde-robe d’une des jeunes filles ou, dans un autre, les accessoires médicaux qui renverront au cabinet du médecin. Une face du cube, dotée d'une surface réfléchissante, sera le miroir dans lequel se reflète le besoin d’identité des jeunes filles et la manière dont elles se regardent. Un autre bloc monté sur roulettes figurera, selon la face exposée, le bureau des spécialistes ou l’univers encore enfantin d’une des adolescentes.

Une écriture en boulet de canon

Le monde de ces très jeunes filles s’écrit en mimiques, dans l’outrance et dans une gestuelle du moi affronté aux autres. Les rapports sont physiques, dans l’amitié comme dans l’hostilité. La langue est crue, sans nuance, volontairement choquante, exagérée. Les phrases sont courtes, elliptiques, bombardées, crachées. Elles sont emblématiques de ce refus de « communiquer » qui caractérise les adolescentes. Ne pas accepter de parler comme les adultes fait partie intégrante de leur opposition.

D’où vient qu’on ne parvient pas à y croire ? qu'on se lasse assez vite ? Peut-être parce que ces jeunes filles sont « trop » et qu’elles ne sont, du coup, pas crédibles avec leur jeu poussé jusqu’à l’outrance. Peut-être aussi parce qu'une fois qu'on a compris, assez vite, le fonctionnement, leurs auto-confessions s'approchent de la redite. Sans doute aussi parce qu’à vouloir ajouter trop de couches sur cette histoire intitulée par l’auteur l’Aire poids lourds, on a du mal à savoir à quoi l’auteur veut s'attacher – le portrait sociologique ou la question de la prostitution ? – et que le relatif happy end qui marque la fin semble un peu trop téléphoné. Devant ce déferlement d’agressivité et de violence exhibées, on reste finalement sur le bord.

Séphora Pondi dit s’être inspirée du milieu qu'elle a côtoyé pour comprendre et imaginer la mise en scène de la pièce. Si l’on reconnaît les qualités du spectacle en tant qu’exercice de style, bien mené, on se prend à penser que la provocation toute en poncifs qui y est développée n’est pas forcément la meilleure arme pour convaincre – qui, d’ailleurs ? adultes ou ados ? – et que, sans doute, on n’est pas le bon public. Seule la mise à l’épreuve devant un public adolescent devrait permettre de savoir si la pièce leur « parle », dans ses références et dans son langage, aujourd'hui, et si l’objectif de mise en garde visé par le spectacle est atteint… 

Bestioles de Lachlan Philpott. Traduction Gisèle Joly
S Mise en scène Séphora Pondi S Scénographie Nina Coulais S Costumes Gwladys Duthil S Lumières Léa Maris S Musiques originales et son Matéo Esnault S Assistanat à la mise en scène Sarah Cohen* S Assistanat à la scénographie Audrey Caume* S Assistanat au son Chadoh Dick* S Avec la troupe de la Comédie-Française, Marie Oppert (Ellie), Léa Lopez (Bee), Charlie Fabert (Trent, Noah, Bruce, Robbo et Elliot), Mélissa Polonie (Freya) et Sara Valeri* (Michelle, Josie, Fiona, Indhu, Suzanne, Torquan et Miss Rowse) S Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française S Cette pièce est une version écourtée de la pièce australienne Truck Stop, conçue pour être jouée à l’origine par quatre comédiennes S Truck Stop de Lachlan Philpott, créé en mai 2012, est une commande du Q Theatre (Australie) S Durée estimée 1h30
*Membres de l’académie de la Comédie-Française

Studio-Théâtre de la Comédie-Française
99, rue de Rivoli, Galerie du Carrousel du Louvre, 75001 Paris

www.comedie-francaise.fr
Du 22 janvier au 1er mars 2026 à 18h30

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