2 Février 2026
Dans cette longue nouvelle, œuvre de jeunesse en forme de comédie amère, Dostoïevski, révolté introverti, se glisse dans la peau d’un jeune homme solitaire qui, sans ami, anonyme, étranger à ses collègues de travail, désespère de trouver l’amour.
Il se présente sur scène, les épaules basses, le corps refermé, l’allure banale, passe-muraille. Il est dans la rue par une de ces « nuits blanches » de Saint-Pétersbourg, ainsi nommées parce qu’à cette période de l’année, le soleil se couche à peine. Bien vite, sa description d’une nuit « merveilleuse » et d’une humanité « apaisée » cède la place au malaise. Il est seul, sans ami, un spectre dans une ville déserte.
Pourtant cette nuit-là ne sera pas exactement comme les autres. Parce qu’il sauvera une jeune fille des griffes d’un importun et se prendra à rêver d’elle, à chercher à la revoir. Tomber amoureux. Espérer, pour une fois sortir de la vacuité morne de son existence. Mais la jeune fille est en larmes. Elle aime un étudiant qui a promis de revenir pour l’épouser, un an après être parti, mais il n’est pas là et elle l’attend… Nastienka lui racontera son histoire de jeune fille surveillée de trop près, élevée par une grand-mère qui l’attache à son jupon pour l’empêcher de courir l’aventure, ce qui ne l’empêchera nullement de s’amouracher du jeune et beau locataire qui a emménagé dans la maison.
Quatre nuits durant, et un ultime matin, le narrateur jouera les amis et le confident de cette jeune femme qui souffre. Lorsqu’au terme de ces nuits il lui avouera son amour, celle-ci lui laissera espérer, s’abandonnant sur son épaule, qu’un jour peut-être... Mais un événement viendra contrarier ce magnifique plan d’avenir, rendant le jeune homme à sa solitude de mal-aimé.
Le roman d’un jeune homme pauvre
Comme toujours chez Dostoïevski, la part autobiographique a une grande importance. Publiée en 1848, la nouvelle résonne de l’expérience de vie du jeune auteur à l’époque. Sur lui pèse une ombre noire. Né d’un père alcoolique, anobli avant de perdre son peu de fortune, ingénieur malgré lui devenu sous-lieutenant dessinateur de plans de campagne pour le Génie, Dostoïevski ne se sent à sa place nulle part. Il ne s’est jamais intégré dans le milieu aristocratique de son école, ni adapté à l’emploi subalterne qu’il occupe au point qu’en 1844 – il a vingt-trois ans – il démissionne pour se consacrer à l’écriture.
Si son premier roman, les Pauvres gens, publié en 1846, est porté aux nues et connaît le succès, le propulsant au rang de « nouveau Gogol », la suite est moins reluisante. Les romans du « chevalier à la triste figure » comme le raille Tourgueniev tombent en disgrâce. On critique son manque de tenue, son air abattu.
Abreuvé très jeune de contes de fées et de légendes, puis farci d’épopées et de récits héroïques teintés de romantisme – Cervantès, Walter Scott, Shakespeare, Victor Hugo, Goethe et surtout Schiller – l’auteur qui, dès cette époque, découvre le jeu, qui deviendra pour lui une véritable addiction, connaît une dégradation de sa santé et commence à souffrir de crises d’épilepsie. Il n’a pas de motif de bonheur.
Son attirance vers le socialisme et ses sympathies fouriéristes, orientées pour ce qui le concerne vers un mysticisme slavophile, complètent le tableau de son inadaptation à la société russe absolutiste de Nicolas Ier. Le personnage masculin qu’il campe dans les Nuits blanches entretient un rapport étroit avec cet homme malheureux qui ne cesse de se dévaloriser et de battre sa coulpe. « Je ne cherche pas à vous plaire, dira-t-il. Je veux me débarrasser de votre pitié. » Terrible manifestation de solitude en même temps que d’orgueil.
Au centre du récit : une lettre
Dans les Nuits blanches, un élément déclencheur vient troubler les attentes respectives du personnage du jeune homme – l’espoir que la situation change et que l’étudiant ne revienne jamais, ce qui l’autoriserait à dévoiler son amour – et de la jeune fille – la promesse de retour de son aimé qui, bien que la date en soit dépassée, continue de la maintenir en haleine. Pour alimenter leurs espoirs aux directions contraires, le jeune homme suggère à Nastienka d’écrire une lettre à celui qu’elle attend, pour lui rappeler la promesse faite un an auparavant. Il s’en fera le messager.
Cette lettre, il lui en souffle les mots, lui en suggère le contenu pour se rapprocher d’elle. Mais il la gardera par devers lui, dérisoire arme qu’il utilise pour tenter, tout débris d’homme qu’il se considère, d’inverser le cours du malheur et du mépris de soi dont il a fait son pain quotidien. Elle constituera le seul nœud dramatique, en dehors de la fin, de ces rencontres assorties de longs monologues qui disent l’origine romanesque de ces Nuits, où s’exposent des ailleurs imaginés.
Une mise en scène qui transpose le récit
Le décor ne nous plonge pas dans une atmosphère du milieu du XIXe siècle mais un siècle plus tard, en Russie socialiste, dans les années 1960, et c’est un abribus très « réaliste socialiste » qui abrite les rencontres du jeune homme et de la jeune fille. Comme si l’état d’esprit n’avait guère changé dans l’intervalle.
Entre les nuits, la musique ajoute au « trouble » apporté à la datation du récit pour donner une intemporalité plus grande au texte. Sur scène, un pianiste, Olivier Mazal, interprète, pour remplacer ces jours inexistants, des morceaux de Rachmaninov – extraits de Préludes (Op. 32, 23 et 3) et de Variations sur un thème de Chopin – qui apportent un contrepoint aux états d’âme des personnages. Tantôt en alternance avec les séquences théâtralisées qui mettent en scène les personnages, tantôt en accompagnement des échanges, ils font en même temps la jonction, par leur présence – sans quitter la Russie – entre la date de création du récit et l’époque retenue pour la création du décor.
Un choix de jeu qui écarte le pathos
Si l’adaptation reste fidèle au texte original, le traitement vise à en dégager la modernité. Dans ce chassé-croisé entre les deux personnages, c’est un ballet qui se dessine, comme une parade amoureuse, et met à nu la cruauté de leurs échanges qui se font, en réalité, chaque fois à sens unique.
Ils opposent deux personnalités : celle du jeune homme anonyme et rêveur qui longe les murs comme pour s’y confondre, épaules voûtées pour enfermer toute la misère du monde, qui se tord les mains en silence et esquisse quelques approches maladroites vite réprimées ; celle de l’amoureuse emportée et romantique qui se lance tête baissée et se grise elle-même d’un amour aussi absent que potentiellement désespéré. C’est dans le contraste de leurs deux attitudes que se construit la dramaturgie.
Le rapport entre eux est tout sauf égalitaire. Bien que la jeune fille n’ait que seize ans dans la nouvelle de Dostoïevski, elle n’est plus sur scène aussi juvénile et, alors même qu’elle rêve d’amour toujours, affiche cependant un pouvoir manipulateur et un certain sens des réalités. Elle mène le jeu face au narrateur, lui attribue le rôle d’ami et de confident que celui-ci, par peur de déplaire, endosse.
À l’inverse, le narrateur est doublement victime. De cet amour contre lequel il n’est pas de taille à lutter. De l’attente dans laquelle il se place et qu’il alimente. Nastienka est la force, lui la fragilité. Lorsqu’il laisse libre cours au rêve de bonheur qu’il s’invente, sa silhouette se redresse, ses traits s’animent avant qu’ils ne reviennent, contenus, réprimés, à son simulacre de compassion. Et lorsque la jeune femme le réprimande, il se rétrécit.
Jeu de confessions vraies ou simulées et de faux-semblants, ils se donnent la comédie, jouent à « Vérités et mensonges » sans qu’aucun des deux ne soit dupe. Quant au spectateur, il s’amuse de ces jeux de rôles qu’ils s’échangent et où pointe, en permanence, en même temps que la dévalorisation de soi, l’ironie et l’autodérision.
On navigue entre désespérance et drôlerie teintée d’amertume avec ces personnages largués de la vie, marginaux et rêveurs. Elles sont ici mâtinées d’une légèreté qui sombrera dans les sombres caves de l’auto-analyse et les méandres douloureux des écrits ultérieurs de Dostoïevski.
Les Nuits blanches. D’après Fiodor Dostoïevski
S Adaptation Ronan Rivière d’après la traduction d’Ely Halpérine-Kaminsky S Musique au piano sur scène de Sergueï Rachmaninov S Mise en scène Ronan Rivière S Scénographie Antoine Milian S Costumes Corinne Rossi S Lumières Sébastien Husson S Avec Ronan Rivière (Lui), Laura Chetrit (Nastenka) et au piano Olivier Mazal S Production Voix des Plumes S Avec le soutien de la ville de Versailles et du Centre Culturel Jean Vilar de Marly-le-Roi S Créé au Mois Molière 2025 les 3 et 6 juin aux Grandes Ecuries de Versailles S Morceaux joués sur scène : Prélude op 32 n°10, Variations sur un thème de Chopin op 22 XI ; Prélude op 23 n°1 ; Prélude op 23 n°4 ; Prélude op 3 n°2 (en do dièse mineur) ; Sonate n°2 2e mouvement S Durée 1h15
Du 28 janvier au 5 avril 2026, du mercredi au samedi à 21h, les dimanches à 17h30
Lucernaire - 53 rue Notre Dame des Champs 75006 Paris
Été 2026 - Avignon - Petit Louvre - Chapelle des Templiers – Festival Off