13 Janvier 2026
À travers la correspondance retrouvée d'une jeune fille juive raflée et enfermée à Drancy avant d'être déportée, ce spectacle documentaire, pensé pour des espaces non théâtraux, apporte un éclairage très quotidien en même temps qu'actuel à la xénophobie.
Au centre d'un dispositif scénique bifrontal qui place chacun sous le regard des autres, une comédienne s'est installée. Lorsqu'elle prend la parole c'est pour nous parler d'elle et du rapport qu'elle entretient avec la proposition de spectacle faite par Eva Doumbia et pour laquelle elle a postulé : présenter la correspondance d'une jeune femme juive, Sarah, parquée à Drancy, qui échange avec sa meilleure amie, Germaine, conservée en Normandie. Elsa Revcolevschi est juive, d'origine polono-ukrainienne. Mais, comme elle est blonde au teint clair, elle jouera Germaine et non Sarah. D'emblée, elle situe le propos. Il ne s'agit pas de produire un spectacle de plus sur la Shoah mais de montrer les effets du racisme et de la xénophobie. Si Elsa évoque les exactions commises par l'armée israélienne à Gaza, sur ordre du gouvernement actuel du pays, Eva Doumbia renchérit en exposant ce que lui a valu et que lui vaut encore le fait d'être noire, même à demi.
Une histoire singulière
C’est un hasard singulier qui vient mettre en lumière la correspondance entre Germaine et Sarah. En 1994, la Société d’histoire d’Elbeuf publie un article sur les 92 juives et juifs originaires de la région déportés, et dont 34 ne sont pas revenus. Parmi les victimes figure une certaine Sarah Romentz, employée de bureau dans une usine. Peu après, une vieille dame, Germaine Guillotin, révèle l’avoir connue et détenir cinq lettres envoyées par Sarah durant sa période de détention. Elle les adresse à la Société d’histoire.
C’est, pour Eva Doumbia, implantée à Elbeuf, le point de départ d’une recherche documentaire et de l’idée d’un spectacle. Mise à l’honneur par le Théâtre Public de Montreuil au printemps 2024 à l’occasion d’une carte blanche dans le cadre du temps fort Quartiers d’artistes, qui offre à une équipe artistique l’opportunité de présenter les multiples facettes de son activité en investissant des espaces théâtraux et non-théâtraux, elle mènera à son terme la recherche sur Germaine et Sarah pour en faire un spectacle hors les murs, présenté dans des lieux non dédiés au spectacle – milieu scolaire, bibliothèques, etc.
Germaine et Sarah 1943
Le spectacle repose sur les échanges entre les deux jeunes femmes et sur les photographies d’elles, ensemble, qui nous sont parvenues. Utiliser le terme d’échange n’est pas entièrement juste car si Germaine a soigneusement conservé les cinq lettres envoyées par Sarah en février-mars 1943, les réponses de Germaine, sans doute englouties dans le destin tragique de Sarah, manquent. Ce que l’on sait est que Germaine, âgée, réagit aux publications de la Société d’histoire et que les lettres qu’elle leur adresse ont été conservées par elle un demi-siècle, ce qui dit l’importance qu’elle leur accordait.
Le reste appartient à la magie du théâtre et à ses développements. Si Sarah s’incarne dans une jeune fille brune – Orlène Dabadie – pour rejoindre Elsa-Germaine et tirer d’une enveloppe les lettres qu’elle lira devant tous, les deux amies prendront les poses des deux jeunes filles sur les photographies, mélangeant typologies, temporalités et origines pour généraliser le propos.
La recherche documentaire, additionnée de documents extraits des archives dont certains seront exposés dans la salle où a lieu la représentation, comblera les trous, remplira les vides « historiques ».
Dans le jeu des facettes
Dans l’espace scénique, les éléments de décor sont réduits à leur plus simple expression. En dehors des duplications des photos montrant les deux amies qui servent de cadre à l’évocation, un cageot comportant des légumes et autres victuailles, dans l’espace central, illustrera la liste des produits « autorisés » dans les colis aux prisonniers dont le poids est contingenté tout comme est réglé le nombre de colis « recevables ». Lorsque Sarah, dans ses demandes, émet un doute sur la possibilité d'ajouter du savon, elle donne toute la mesure de la coercition.
Hors scène, dans la salle, les documents administratifs réglant le sort de chacun des « types » de juifs selon leurs origines et leur environnement familial, dans toute son indifférence normative et désincarnée, fait froid dans le dos. On mesure l’inanité de ce procédé qui déshumanise des êtres humains pour les transformer en catégories dont le sort n’est réglé qu’en fonction de leur statut. C’est d’ailleurs par son matricule, comme si elle se trouvait dépouillée de son identité, que commence l’une des lettres que Sarah adresse à Germaine.
Ce qui frappe dans les lettres de cette jeune fille de vingt ans, c’est l’incompréhension face au « tri » effectué à l’intérieur d’un même groupe, proches, collègues de travail ou amis, qui la confronte à son arrestation arbitraire, d’autant plus, dit-elle, que sa mère, considérée comme femme d’aryen, n’a pas été choisie – elle la suivra néanmoins dans la déportation. On retrouve dans sa correspondance ce que contenaient déjà les lettres de poilus de la Première Guerre mondiale : la faim, le froid, la nécessité impérieuse des colis. Et ce lien fragile qui passe par les petits actes de la vie et la correspondance.
Si l’angoisse est masquée par la manière dont Sarah s’enquiert de ses proches, elle n’en est pas moins perceptible. Lorsqu’après l’emprisonnement à Drancy, la déportation est annoncée, c’est pour une destination et un sort inconnus. « Nous partons courageuses », affirme-t-elle comme un mantra, mais, ajoute-t-elle, « nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. »
Quotidiennes, dépourvues de revendication politique ou de plaidoyer pour une cause, ces lettres font toucher du doigt l’aspect humain mis en danger par cette xénophobie liberticide. Eva Doumbia l’exprimera plus tard, au cours du bord plateau qui suit le spectacle, en abordant la question de la peur qui s’ancre en nous et dont on hérite tant elle est vissée dans l’imaginaire mais aussi dans la réalité des communautés minoritaires qui vivent en France aujourd’hui.
Un après-spectacle participatif
Outre le traditionnel bord plateau qui suit généralement ce type de spectacles, qui peut aussi prendre la forme d’une discussion avec des historiennes ou des historiens ou inviter au témoignage, et pour franchir la barrière séparant usuellement le public des gens de théâtre, les spectateurs sont conviés à fixer de manière anonyme, sur une feuille de papier portant la reproduction d’une lettre manuscrite de Sarah, leurs propres impressions à l’issue du spectacle, quelle qu’en soit la forme : lettre, réflexion, questionnement, texte de fiction prolongeant le spectacle, ou réponses de Germaine aux lettres de Sarah.
Ces textes, affichés au mur lors de la représentation suivante, tisseront à leur tour un lien qui relie les différents publics non seulement au spectacle mais aussi entre eux en confrontant leurs ressentis, leurs expériences. Petits flocons de neige qui deviendront boules, puis bonshommes, où l’écoute de l’autre et de l’angoisse née de toutes les formes de xénophobie, exposée au grand jour, permettra de nous délivrer de la peur d’être différents ou de ne pas penser « droit ».
Germaine et Sarah 1943
S Un spectacle d’Eva Doumbia S Matériaux textuels Archives dont la correspondance de Sarah Romentz et Germaine Guillotin, les articles de la Société d’Histoire d’Elbeuf… S Conception, mise en scène et textes additionnels Eva Doumbia S Création musicale Lionel Elian S Avec Elsa Revcolevschi et Orlène Dabadie S Spectacle en itinérance TPMob [Théâtre Public Mobile] S En partenariat avec le Lycée Paul Robert aux Lilas, le Mémorial de la Shoah de Drancy, les bibliothèques Robert Desnos et Daniel Renoult à Montreuil et les Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine S Durée 1h15 S Dès 12 ans
Du 12 au 23 janvier 2026
— 12 janvier à 10h35 et 13h35 (repr. scolaires) Lycée Paul Robert, 2 rue du Château, Les Lilas
— 16 janvier à 14h (repr. scolaire) et 18h30 Bibliothèque Robert Desnos, 14 bd Rouget de Lisle, Montreuil
— 19 janvier à 19h Mémorial de la Shoah, 110-112 av. Jean-Jaurès, Drancy
— 22 janvier à 18h Bibliothèque Daniel Renoult, 22 Pl. le Morillon, Montreuil
— 23 janvier à 9h45 (repr. scolaire) et 13h45 Archives Nationales de France, 59 rue Guynemer, Pierrefitte-sur-Seine
Informations Théâtre Public de Montreuil https://theatrepublicmontreuil.com