Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

Toujours, Jamais. Une histoire d’engagement du corps dans la peinture.

Phot. © James L. Frachon

Phot. © James L. Frachon

Olivier de Sagazan s’engage et nous engage dans un processus créatif où le geste artistique, mis en avant, ouvre sur les interprétations les plus diverses.

C’est face à un mur recouvert d’un enduit blanc que débute la performance. À l’avant-scène, à cour et à jardin, des mannequins-marionnettes à taille humaine sont disposés pêle-mêle dans la pénombre. Au fond on devine quelques pots et des outils. C’est dans l’espace central laissé vide mais cependant déjà animé par la granulation du mur que se tient l’artiste. Silencieusement, les mains gantées, il contemple la surface vide. Il s’approche progressivement de la « toile », en apprivoise la texture en y passant ses mains, la caresse, la gratte, entame avec les mains le ballet préliminaire d’un corps-à-corps qui l’engagera tout entier. 

Pénétrer à l’intérieur du processus créatif

L’artiste va peu à peu prendre possession de ce mur de plus de six mètres de long sur près de trois de hauteur. Une appropriation progressive dont le rythme s’accélère pour devenir frénétique en suivant le parcours réflexif de l’artiste et le sentiment d’urgence qui l’anime. On retrouve dans ses premiers pas, avec un certain amusement, les traces d’un débat, largement actualisé en ce qui concerne les moyens utilisés, qui remonte à une querelle du XVIIe siècle qui divisa les partisans du dessin et ceux de la couleur sur la primauté de l’un ou de l’autre.

Ici les premières formes sont dessinées, même si elles ne sont qu’esquisses : on reconnaît une femme allongée avec, penché au-dessus d’elle, un homme peu défini. Peu à peu les traits de chacun sont précisés au pinceau, parfois dégradés à la brosse, des zones de couleurs apparaissent, formées au rouleau, reliefs et volumes sont créés par l’apport de matière granuleuse au platoir. Le mouvement se fait plus intense, plus violent. Drippings, jets de matière, recouvrements, soulignements, ajouts, animés par le sentiment d’urgence qui s’empare de l’artiste, viendront progressivement peupler la toile d’une matière heurtée et chaotique. Bientôt Olivier de Sagazan s’emparera des mannequins pour les inclure, sans ménagement, dans l’œuvre, avant d’aller encore plus loin dans un parcours où l'homme et ses clones feront partie intégrante de l’œuvre.

Phot. © James L. Frachon

Phot. © James L. Frachon

Un engagement sonore autant que visuel

Dès le début de la performance, le son accompagne le geste car les déplacements de l’artiste et les mouvements de son corps sont sonorisés.

L’hésitation du pas ou sa précipitation trouvent une traduction immédiate par une sonorisation du sol qui rend glissements, hésitations, pas, courses ou reculs immédiatement perceptibles à l’oreille. De cour à jardin et réciproquement, d’avant en arrière et au rythme du mouvement, le son, spatialisé, offre une perception de l’espace.

Le mur, support de l’œuvre, est lui aussi doté d’un dispositif sonore qui laisse entendre les caresses, grattements, frappements, glissements de la matière appliquée sur le support par l’artiste, contribuant à donner au mouvement une dimension sonore.

L’engagement du corps tout entier dans la création artistique devient ainsi perceptible, manifeste dans un tout performatif où le mouvement, le son qui s’en fait l’écho et la musique jouent une partition complexe qui ne sollicite plus seulement la vision mais l’ouïe et, au-delà, une perception de l’œuvre qui ne s’apparente plus seulement à l’intellect mais entre dans le champ du sensible. La matérialité même de l’œuvre, qui associe peinture, matière, objets et place de l’artiste au sein de l’œuvre contribue à ce « dérèglement » des sens auquel nous convie l’artiste.

Phot. © James L. Frachon

Phot. © James L. Frachon

La performance comme mise à nu du process de l’acte artistique

Olivier de Sagazan développe ici une performance organique qui fait écho à son intention de révéler l’autre face du « décor » pictural qu’offre l’œuvre achevée, en plaçant le « faire » en avant par rapport à l’achevé. Inviter le public à entrer dans la création en acte, dans la pensée de l’artiste en suivant pas à pas la démarche créatrice. Une manière de montrer la création comme une matière vivante, faisant l’objet d’un processus évolutif et non plus comme un objet fini. Mais aussi de montrer l’artiste comme un être en mouvement, dont la physicalité intervient dans l’œuvre.

Ce propos, l’artiste l’a déjà développé à travers d’autres formes, comme dans Transfiguration, où il recouvre progressivement son propre corps d’argile pour se transformer et donner à voir l’objet final qui en résulte.

La question du thème ou du sujet

Derrière la symbiose entre pensée, création en mouvement et matière émergent cependant d’autres images que celle de la mise en évidence de ce processus abstrait et, somme toute, « technique ». Parce que l’œuvre qui s’élabore devant nos yeux s’habille de sens à mesure que l’artiste avance dans sa réalisation. Parce que les éléments qu’il met en mouvement dans ce qu’il dépeint interrogent aussi.

En représentant un homme penché au-dessus d’un corps de femme, l’artiste pose un premier niveau de lecture pour le regardeur. En enrichissant ce soir-là cette situation banale, sujette à de multiples interprétations, par l’ajout de traces sanglantes, il inscrit la violence subie par la femme, une violence qui se généralise ensuite tant dans la manière dont l’artiste se situe face au tableau que dans sa gestuelle, qui violente les mannequins en les agrafant avant de s’attaquer à lui-même.

La même violence transparaît dans la fébrilité martelée des déplacements de l’artiste, qui pourrait suggérer l’embrigadement et la militarisation du comportement ou dans le caractère enflammé et messianique d’une harangue incompréhensible qui fait remonter à la mémoire le souvenir de certains discours totalitaires.

Mais la question demeure de savoir si l’artiste voulait ou pas nous entraîner dans cette voie, et si le champ des interprétations possibles ne fait pas de cette vision la projection d’un individu sur l’œuvre, indépendamment de la volonté de l’artiste. Elle place en pleine lumière la relation entre artiste, création et réception que l’art n’a cessé d’interroger au fil de son évolution.

Phot. © James L. Frachon

Phot. © James L. Frachon

La limitation qu’impose la performance

Le temps est le dernier acteur de ce jeu du faire. Il est ici artificiel car, contrairement au processus de création, qui s’inscrit dans une non-temporalité sous la conduite d’un développement mental, la durée de la performance conditionne de manière inéluctable sa mise en œuvre. Elle exige de la part de l’artiste une forme de resserrement du temps pour lui permettre de livrer une version « spectaculaire ». Ainsi Toujours, jamais peut-il apparaître comme l’expression d’une impossibilité en même temps que celle du désir de montrer l’œuvre en train de se faire.

Le dérapage autorisé par le principe de la performance marque une limitation de l’œuvre dans sa relation à la durée. Est-ce pour cette raison que le spectacle, dans sa forme picturale chorégraphiée et théâtrale, donne l’impression de ne pas laisser place au lâcher prise qu’on attendrait d’une performance ? L’agencement extrêmement maîtrisé de l’évolution de la gestuelle en fonction du timing sonore prend des allures de démonstration qui, paradoxalement, s’éloigne du propos de montrer la gestation d’une œuvre d’art. Mais peut-être aussi le seul fait de devenir spectateur de cette gestation dépouille-t-il en partie l’œuvre de la force brute, primitive presque, qu’elle aurait sans la médiatisation du « faire ». Si le propos est intéressant et sa réalisation inventive, on reste cependant un peu sur sa faim…

Phot. © James L. Frachon

Phot. © James L. Frachon

Toujours, Jamais
S Performance et mise en scène Olivier de Sagazan S Musique Alexis Delong S Spatialisation du son Rodrig de Sa S Création lumière ADL Oheix S Image 3D Anatole Levilain-Clément S Régisseur plateau Marco Bisciglia S Production Association Ipsul S Coproduction Théâtre de Saint-Nazaire, CDN de Normandie-Rouen, Le Tangram Scène nationale d'Évreux, Le Pôle Spectacle Vivant de la Communauté d'Agglomération de Saint-Dié-des Vosges S Création les 4 & 5 novembre 2025 – CDN de Normandie, Rouen (76) S Tout public dès 14 ans S Durée 50 min

 

TOURNÉE
23 janvier 2026 Scène Nationale de Saint-Nazaire (44)
29 janvier 2026 Le Tangram - Scène nationale d’Evreux (27)
2 & 3 juillet 2026 Festival Mimos | L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux (24)

Autres performances d’Olivier de Sagazan en tournée
Transfiguration et Il nous est arrivé quelque chose
Du 4 au 14 février 2026 Théâtre Silvia Montfort, Paris, dans le cadre du festival Faits d’hiver

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article