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Arts-chipels.fr

Pétrole. Le théâtre est-il soluble dans les nappes huileuses de la vidéo ?

Pétrole. Le théâtre est-il soluble dans les nappes huileuses de la vidéo ?

Pétrole, vision fragmentée, éclatée, littéraire, est le dernier chantier de Pasolini avant son assassinat. Sylvain Creuzevault en présente une vision qui passe, en scène, essentiellement par la vidéo . Pousser le curseur de l’intrusion de la vidéo sur la scène à cet extrême questionne, par ricochet, le devenir du théâtre et la manière de le pratiquer.

Ils sont nombreux à avoir quitté les rives du texte de théâtre pour prendre pied dans la littérature. Nombreux aussi à ne plus considérer le théâtre comme le simple lieu du jeu, mais à y avoir intégré d’autres arts du spectacle vivant et d’ailleurs – la danse, le cirque, la musique, les arts plastiques, le cinéma documentaire, etc. Ils sont aussi de plus en plus nombreux à réserver une place croissante à la vidéo, en live. Avec différents degrés de participation de ce média à la conception globale du spectacle.

Essentiellement complémentaire, comme dans Lacrima de Caroline Guiela Nguyen, la vidéo joue un rôle plus important, sans toutefois « manger » ce qui se passe sur scène avec Sur l’autre rive, inspiré de Platonov, proposé par Cyril Teste. Julien Gosselin va plus loin dans cette direction, en nous faisant pénétrer dans un appartement aux pièces partiellement masquées dans Si vous pouviez lécher mon cœur et son évocation fin de siècle viennoise puis, de manière encore plus affirmée avec le Passé, récemment présenté à l’Odéon.

Sylvain Creuzevault s’engouffre dans ce jeu du in-scène / hors-scène avec plus de détermination encore avec Pétrole, le récit brisé aux styles éclatés de Pier Paolo Pasolini. Dans son spectacle, il transfère – et pas seulement dans le sens simple d’un déplacement mais aussi dans celui d’une incarnation – la littérature vers la vidéo qui acquiert ainsi le sens d’une « lecture ».

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Pétrole, une discontinuité revendiquée

Écrit publié de manière posthume, en 1992, après la mort de Pasolini, assassiné en 1975, Pétrole peut être considéré comme une œuvre inachevée – ou pas. Sa composition en pièces disparates, en notes assemblées, juxtaposées, commençant par une bibliographie qui évoque la bibliothèque d’un intellectuel de gauche des années 1970, correspond à la volonté de l’artiste de briser le cours linéaire des œuvres « bourgeoises » traditionnelles.

Dans cette œuvre d’assemblages où se mêlent réflexions politiques, visions symboliques, fables mystiques et considérations esthétiques, délivrées dans l’enchevêtrement et le désordre, où poésie et fantasmes donnent la main à une virulente critique de la société, un fil « conducteur » pourrait cependant apparaître : la référence récurrente au patron du tout-puissant trust pétrolier italien, l’ENI, l’Ente Nazionale Idrocarburi, Enrico Mattei, un démocrate-chrétien passé par le parti fasciste de Mussolini, mort dans un accident d’avion possiblement provoqué par une bombe. Pasolini en fera le personnage d’Ernesto Bonocore, pour lequel travaille Carlo Valletti, « héros » paradoxal et avatar de l’auteur.

Légende ou réalité ? Le bruit court que l’assassinat de Pasolini sur une plage d’Ostie ait à voir avec l’affaire Mattei et qu’une partie du manuscrit ait alors disparu, contribuant encore un peu plus à brouiller les pistes déjà très entrelacées et emmêlées de Pétrole.

L’éclatement de ce texte presque complètement dépourvu, dans sa version écrite, de dialogues, sa discontinuité assumée, son écriture en sautes de vent, en fragments, préfigurent une manière de penser le monde qui s’est imposée au mode de compréhension et à la sensibilité de notre époque. Au lecteur, ici spectateur, de se glisser dans cet inconfortable moule pour y tisser ses propres fils. 

Une mise en scène où la vidéo est omniprésente

Dans ce récit brisé qui est d’abord une œuvre d’écriture non pensée pour le théâtre, le metteur en scène a choisi, sauf en ajoutant parcimonieusement quelques dialogues, de laisser au texte son rythme et sa valeur narrative. Passant par la vidéo, il crée un univers entièrement détaché ou presque de la réalité du plateau. Tout juste un fond évoquant un univers de béton, sur lequel les projections apparaîtront, et une vague cabine descendue des cintres rappelant un Algeco de chantier, suggèrent-ils une atmosphère urbaine. Un vaste désert qui est à l’image de la société et de ses valeurs où les apparitions sur scène des acteurs sont réduites à la portion congrue.

Nous sommes plongés dans un espace du mental et c’est ce que souligneront les représentations omniprésentes délivrées par la vidéo, qui dépouillent les personnages de l’immédiateté d’une présence en scène. Ils sont figures fantasmées dans le cerveau de celui qui les crée, un Pasolini aux lunettes noires dupliqué par tous les interprètes.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Pétrole, à la croisée des identités pasoliniennes

Pasolini se regarde, dans Pétrole, à travers un personnage coupé en deux : Carlo Valetti I et II. Le premier, ingénieur faisant une brillante carrière à l’ENI, incarne celui qui pactise avec le régime, en dépit qu’il en ait. Il évolue dans une société bourgeoise, qu’il ne manque pas cependant de « croquer », ou de déchirer, avec une certaine férocité. Il appartient à la classe de ceux qui dirigent, de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui imposent.

Son alter ego, lui, évolue de l’autre côté de ce monde-là, au milieu des prolétaires et des mauvais garçons. Il dit la difficulté d’être homosexuel dans les années 1970 en Italie : « Un homosexuel, aujourd'hui en Italie, on le fait chanter, sa vie est en danger toutes les nuits. » Carlo II, obsédé par le sexe dont il est frénétiquement en quête – ce qui donne lieu, sur l’écran, à des projections, en lumière saturée, de stupre et de sexes en gros plan alors que l’univers de Carlo I est traité en noir et blanc –, se fait déclassé parmi les déclassés et revendique qu’ils le dominent, comme une expiation, peut-être, de son appartenance aux dominants.

De cette dualité, Sylvain Creuzevault fait deux personnages distincts, avec deux acteurs pour les incarner, confrontés aux figures burlesquement évoquées de l’ange et du démon dans lesquelles se retrouvent les figures de la « mythologie » de Pasolini, auxquelles s'ajoutera, entre autres, celle de Médée. On verra passer, au fil du spectacle, des références à ses autres œuvres, dont son projet de film sur le marquis de Sade et son intérêt pour le concept kantien de « Mal radical » qui corrompt l’âme et le corps et fait de l’humanité l’esclave du consumérisme. Une dualité pour exprimer le bilan éclaté d’une vie où cohabitent contraires et contradictions. 

Le reflet d’un mode de pensée aujourd’hui tu, mais qui conserve toute son acuité

Pasolini nous parle d’un temps où tout est politique et il est extrêmement intéressant et important, aujourd’hui, à une époque où tous les « ismes », hormis ceux de l’individualisme, du capitalisme et du libéralisme, ont disparu ou sont en perte de vitesse, de voir revivre et s’exprimer une manière de regarder le monde autrement qu’au travers d’un chacun-pour-soi triomphant. La manière dont Pasolini analyse les comportements sans se payer de mots fait voir toutes les failles et le choix pour thème de Pétrole met en avant la place que cet hydrocarbure occupe dans notre existence énergétique, qui demeure un enjeu majeur que les crises successives survenues depuis les années 1970 n’ont pas manqué de souligner.

Mais au-delà, c’est à la gangrène que le pouvoir répand dans les cerveaux avec ses nappes huileuses et la logique économique qui l’accompagne que Pasolini s’en prend. Aux germes qui se sont fixés à l’intérieur même de notre pensée et qui empoisonnent notre cerveau. Il s’attaque non à la surface des choses mais à l’intérieur, établit une chaîne de tenants et aboutissants qu’on dénonçait fréquemment dans les années 1970 mais que notre époque considère le plus souvent comme has been. Et ce qui frappe dans Pétrole, c’est l’acuité de cette pensée qui, dans sa discontinuité, réalise l’exploit de remettre ensemble les morceaux pour leur donner sens.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Une expérience limite

Reste la sur-présence de la vidéo dans le spectacle, qui interroge, de manière plus générale, la place qu’elle occupe aujourd’hui dans le spectacle « vivant ».

Elle rapproche le théâtre du cinéma et offre au jeu de l’acteur de nouvelles perspectives, déjà ouvertes par la sonorisation qui gagne aujourd’hui la majorité des plateaux et induit un autre travail de la voix. Pratiquant le gros plan, elle permet de détailler une expression du visage, ajoutant une notation au jeu. Souvent distordue par la proximité de la caméra avec les visages, elle peut ajouter un niveau de lecture, au plus près de l’expression, donner la dimension du fantasme, ouvrir sur l’intériorité d’un personnage.

Il n’empêche que, à haute dose et quoique les acteurs soient présents sur scène et que chaque représentation renouvelle le spectacle qu’elle offre à travers le fait de filmer, on ait, d’un côté, une impression de déjà-vu, ailleurs, à travers d’autres expériences, de l’autre un questionnement sur l’essence du théâtre et sa fonction par rapport au public.

Déjà-vu, ou plutôt entendu quand, dans les débuts de la radio, les dramatiques – des textes théâtralisés – étaient lus en direct, sans filet, sans reprise possible par le montage, par les comédiens. Ici, l’image apporte une dimension supplémentaire à cette pratique du direct, plus acrobatique et risquée pour le comédien.

À l’autre bout, pour le spectateur, se pose la question de savoir pourquoi il va au théâtre. Lorsque nous fréquentons les salles de concert ou de théâtre, c’est pour voir des interprètes, sentir que chaque représentation est différente, unique, et partager avec ceux qui occupent la scène ce moment physique, unique, où le courant passe. Tisser un lien, être des individus face à face. Si les comédiens sont sensibles à l’atmosphère de la salle, les spectateurs ne le sont pas moins.

Lorsque la vidéo s’interpose, l’ersatz de comédien que nous présente la caméra reste un ersatz, une figure déjà médiatisée dans un monde qui ne cesse de l’être jusqu’à la nausée. Voir s’afficher en grand format sur un écran une scène où ce qui se déroule redouble ce qu’on voit joué pose le dilemme de savoir quoi regarder, de distinguer ce qui doit être mis en avant, et la force de l’image filmée, plus fascinante et présente, prévaut. Contempler une scène vide tandis que tout ou presque se déroule sur l’écran prolonge ce trouble de la perception et pose la question de ce que devrait être le théâtre. Doit-il abonder dans cette « modernité » de la « communication » qui est médiatisation à tout crin ou au contraire continuer d’affirmer ce qui en fait le prix, la présence physique des acteurs en face du public ?

Si l’on peut concevoir le désir, pour les metteurs en scène, d’aller au-delà de l’art théâtral traditionnel et de se confronter à d’autres modes d’expression, se souvenir que le spectacle vivant, comme son nom l’indique, suppose, au théâtre, une relation directe entre les acteurs et le public est une nécessité. Nous sommes déjà noyés sous les médiatisations de tous ordres, retrouvons le sens de l’humain…

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini
S Création collective S Adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault S Texte français René de Ceccatty tiré de Pier Paolo Pasolini, Pétrole, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2022 (édition revue et augmentée, première parution en 1995) S Avec Sébastien Lefebvre Carlo Valletti (Carlo Premier), Arthur Igual agent de l’aéroport Rome-Fiumicino, Ernesto Bonocore, Sigmund Freud, Emiliano Tortora, la Folie, Gabriel Dahmani agent de l’aéroport Rome-Fiumicino, Carlo Valletti (Carlo Second), Guido Casalegno, Carmelo, Salvatore Dulcimascolo, Pauline Bélier Fernanda Camon, Rita, Anne-Lise Heimburger démon Thétis, Barbara Valletti (mère de Carlo), Françoise Dolto, Anna-Maria Grissini (cadre de l’ENI), Sharif Andoura ange Polis, Aldo Troya, Sandor Ferenczi, Hafez Al Jamali (ministre de Hafez Al Assad), père de Carlo Valletti, Boutaïna El Fekkak Giulia Leopardi, Médée (fille d’Abdallah III), Anissa Al Assad (sœur de Hafez Al Assad), Pierre-Félix Gravière Giulio Andreotti, Abdallah III (cheikh du Koweït), Jacques Lacan, l’État S Scénographie Jean-Baptiste Bellon, Valentine Lê S Lumière Vyara Stefanova S Vidéo Simon Anquetil S Cadrage vidéo François-Joseph Botbol S Musique Pierre-Yves Macé S Son Loïc Waridel S Costumes Constant Chiassai-Poli S Masques Loïc Nébréda S Maquillage, perruques Mityl Brimeur S Assistanat à la mise en scène Émilie Hériteau, Ivan Marquez S Régie générale, régie plateau Clément Casazza S Régie plateau accessoires Camille Menet S Régie lumière Lison Royet S Habilleuse Sarah Barzic S Stagiaire masques Toscane Piard S Stagiaire scénographie Lévana Tortolo S Stagiaires costumes  Agathe Brau, Mahë Foubert S Administration de production Anne-Lise Roustan S Direction de production et diffusion Élodie Régibier S Créé le 4 novembre 2025 à Bonlieu, scène nationale d’Annecy S Production Le Singe S Coproduction Odéon Théâtre de l’Europe, Festival d’Automne, Bonlieu scène nationale d’Annecy, Comédie de Saint-Étienne, Comédie de Reims, L’Empreinte scène nationale Brive-Tulle, La Comète scène nationale de Châlons-en-Champagne, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Théâtre Vidy-Lausanne, Malraux scène nationale de Chambéry Savoie S Coréalisation Festival d’Automne S Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n°20919 – LACS – Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne S Avec le soutien du Théâtre du Soleil S Avec la participation artistique du Jeune théâtre national S La compagnie Le Singe est conventionnée par le ministère de la Culture/Drac Île-de-France et par la région Île-de-France S Durée 3h30 (1h15 / entracte / 1h55)

Du 25 novembre au 21 décembre 2025, du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h
Odéon, Théâtre de l’Europe - Place de l’Odéon, 75006 Paris
Réservation www.theatre-odeon.eu +33 1 44 85 40 40

TOURNÉE
24 au 27 février 2026 – Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national
20 et 21 mai 2026 – Comédie de Reims, centre dramatique national
3 au 5 juin 2026 – Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)

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