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Arts-chipels.fr

Kaboul. Une chambre à soi. Une chronique d’effacement et de résistance.

Phot. © Kubra Khademi

Phot. © Kubra Khademi

Entre documentaire et théâtralisation, cette installation animée plonge le spectateur dans le quotidien de la vie des femmes, à Kaboul, depuis le retour des talibans.

Après s'être déchaussés, les spectateurs sont invités à pénétrer dans un salon à la mode afghane. Des banquettes basses se font face de part et d'autre de la pièce close ainsi constituées. Par les fenêtres, le paysage change au fil du temps, comme la lumière qui baigne la pièce. Mais la vision est subjective. Ce qu'on contemple par les fenêtres n'est pas un plan fixe mais les images qui capteraient un regardeur qui contemple l'extérieur par la fenêtre.

Dans les enceintes disposées tout autour de la pièce, les sons du quotidien résonnent, indiquant des déplacements : circulation de véhicules, bruits de rue, de conversations lointaines ou venant des pièces environnantes, d'activités ménagères du quotidien, indiquant on prête une importance particulière parce que dans le salon, il ne se passe rien ou presque rien. Tout au plus, une jeune femme, en silence, brode.

Au centre, une table, aussi longue que les banquettes où sont installées les spectateurs, porte une série de céramiques artisanales, de poteries, de bols, où les représentations féminines abondent. La plupart propose des inscriptions, des textes de la poétesse iranienne contemporaine Forough Farrokzhad, dont l'œuvre croise la mythologie persane et une revendication des droits des femmes. Entre mots symbolisant la nourriture et "versets noirs" féminins s'intercalent aussi ceux du poète soufiste Djalāl ad-Dīn Rûmî, comme un rappel des liens linguistiques de l'Afghanistan et de l'Iran.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

L’Afghanistan des femmes après le retour des talibans

Des tapis qui sont disposés au sol émerge une voix : celle d’une jeune femme, Raha. Elle relate, au fil du temps, le sort réservé aux femmes après la prise de pouvoir des talibans : interdiction d’aller à l’école et de fréquenter l’université, interdiction de travailler, de sortir dans les rues, de se promener dans les parcs ou d’aller au hammam, obligation du port de la burqa, interdiction de parler et de chanter en public. Les talibans recommandent même de murer les ouvertures qui permettent de voir des femmes. Elles sont devenues des pestiférées.

Raha a vingt-deux ans. Elle a perdu son travail. Des checkpoints ont été installés sous ses fenêtres pour contrôler ceux qui circulent dans les rues. Par les fenêtres, d’où l’on contemple Kaboul, hormis des militaires, on voit surtout des hommes. Seules quelques rares femmes traversent encore l’espace public.

Raha fait partie de ces femmes qui ont décidé de résister. Dans la chronique de sa vie quotidienne qu’elle envoie chaque jour à l’extérieur, à Caroline Gillet, alors que passent les saisons, elle raconte le resserrement que chaque nouveau jour apporte à la condition des femmes. D’autres témoignages animeront aussi cet espace du dedans qui semble se réduire chaque jour davantage, à mesure que la coercition à l’égard des femmes s’accentue.

Lorsque le récit commence, c’est la première fois, depuis la prise de Kaboul par les talibans, que la famille se réunit. Quatre saisons et trois fêtes ponctueront l’histoire de cet espace qui se referme.

Kubra Khademi. Phot. © DR

Kubra Khademi. Phot. © DR

Au point de départ, des échanges sonores

Cette installation-performance est proposée par la plasticienne et performeuse afghane émigrée à Paris en 2015, Kubra Khademi, à partir des éléments recueillis par Caroline Gillet, une journaliste de France Inter qui réalise des documentaires pour la radio, la scène et les écrans. L’Afghanistan, l’Ukraine, les travailleuses et travailleurs de l’Union européenne, la vieillesse sont des thèmes qu’elle a explorés, entre autres. Sur scène, elle a cocréé la série Radiolive avec Aurélie Charon et Amélie Bonin, qui tourne actuellement en France.

En août 2021, Caroline Gillet débute une correspondance sous forme de notes vocales quotidiennes avec Marwa et Raha, deux jeunes Afghanes qui témoignent des atteintes de plus en plus grandes à la liberté des femmes et du rétrécissement insupportable de la vie quotidienne, qui réduit les femmes aux tâches ménagères et les enferme, depuis la chute de Kaboul, entre les murs de la maison. Elles parlent de la peur, aussi, qui habite ces femmes privées de droits, considérées comme des rebuts de l’humanité.

Devenu un podcast de deux saisons sur France Inter, diffusé en août 2022 et mars 2024, leur récit devient une série animée avec des dessins de Kubra Khademi, diffusée par France Télévision et la BBC.

Si Raha a pu s’échapper et finalement rejoindre la France, l’oppression continue de se durcir en Afghanistan et la performance, qui enferme le public dans l’espace de la pièce comme ces femmes prisonnières dans leurs maisons fait ressentir aux spectateurs l’angoisse quotidienne de ces femmes, sans défense face aux violences potentielles qui peuvent s’exercer contre elles et contraintes de vivre enfermées, à tourner entre quatre murs, infériorisées, privées d’éducation.

Kubra Khademi. Phot. © DR

Kubra Khademi. Phot. © DR

L’expression d’une résistance envers et contre tout

Le travail plastique de Kubra Khademi décale, de son côté, l’image neutre et apaisante d’un salon afghan. Le papier peint des murs qu’on imagine neutre et délicatement décoré au premier abord est en fait composé de femmes qui semblent écartelées tandis qu’une énorme tache brunâtre laisse supposer qu’il s’agit de sang séché. Quant aux inscriptions qui apparaissent sur les plats en céramique sur la table, ils affirment l’omniprésence féminine du thème, en particulier avec cette représentation de femme nue – un sacrilège – qui porte comme un étendard un texte dont on peut imaginer qu’il est revendicatif.

Du côté de Kaboul, Raha n’est pas la seule à résister, à témoigner pour alerter le monde extérieur. D’autres femmes, encore en butte aux talibans, envoient de leur côté des sons de leur vie de captives. S’enregistrer au quotidien, envoyer des ambiances de la ville captées à l’intérieur des maisons, depuis les fenêtres, nuit et jour, avec l’aboiement lointain des chiens et les appels à la prière des muezzins est vécu comme un acte de rébellion.

Le paysage qu’on voit apparaître aux fenêtres du salon est, lui, réalisé par une équipe anonyme depuis Kaboul où vidéastes et monteurs continuent, en secret de filmer pour faire passer des informations, des témoignages vers l’extérieur afin que le monde n’oublie pas que la barbarie qui règne en Afghanistan nous concerne aussi. Créer est un acte de résistance.

Lorsque la performance s’achève, c’est presque sans bruit que sort le public, comme en écho à cet effacement programmé. Le silence imposé par les talibans n’est qu’un cri muet, que la performance de Kubra Khademi et Caroline Gillet fait entendre e dont on devrait étendre l’audience en faisant tourner le spectacle.

Phot. © Kubra Khademi

Phot. © Kubra Khademi

Kaboul, une chambre à soi - One’s own room inside Kabul
S Mise en scène Caroline Gillet et Kubra Khademi S Récit sonore Caroline Gillet et Frédéric Changenet accompagnés de Anna Buy S Scénographie et installation plastique Kubra Khademi S Vidéo vidéastes et monteurs anonymes à Kaboul S Lumières Juliette Delfosse S Mixage Frédéric Changenet et Pierre Langlet S Sons additionnels depuis Kaboul Benazer S Voix off en français Sofia Lesaffre S Production Latitudes Prod., Lille. S Coproduction Festival d’Avignon – Théâtre de la Ville-Paris – Festival d’Automne à Paris – Les Halles de Schaerbeek, Bruxelles – Festival euro-scène Leipzig – Théâtre Molière, Sète, scène nationale Archipel de Thau – Radio France. S Avec le soutien de DRAC Hauts-de-France – de Open Society Foundations via l’Afghanistan Cultural Fund – CNC - Centre national du cinéma et de l’image animée. S Accueil en résidence Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains – La Ménagerie de Verre, Paris – Maison Folie Wazemmes - Ville de Lille, Bazaar St So. S Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris – Festival d’Automne à Paris. S Une expérience immersive adaptée des podcasts originaux de France Inter Inside Kaboul et Oustide Kaboul de Caroline Gillet. S Le Théâtre de la Ville remercie le Théâtre de la Concorde pour son accueil du spectacle S Durée 1h

14 - 19 novembre 2025
Vu au Théâtre de la Concorde 1, avenue Gabriel - Paris 8e

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