12 Novembre 2025
Les rêves de nos origines comptent parfois davantage que la réalité. C’est l’expérience qu’en fait le comédien d’origine lettone Dimitri Doré, avec le concours de Jonathan Capdevielle.
Peut-on, lorsqu’on n’a vécu que dix-huit mois dans le pays où on est né, en garder une nostalgie telle qu’on éprouve le désir de se reconnecter à une culture qui n’a pas vraiment eu le temps d'avoir une réalité dans notre vie ? C’est en tout cas ce manque qu’explore, vingt-cinq ans après, le jeune Dimitri Doré, adopté par une famille rémoise, en se lançant à la poursuite de son passé et de ses racines.
Des draps comme strates de la mémoire
Des draps tendus sur des fils enferment l’espace scénique sur trois côtés. Des draps comme on les faisait autrefois, en lin ou en gros coton, parfois brodés. Souvenir d’un temps révolu et d’une pratique populaire et rurale, existant encore aujourd’hui, qui consistait à les étendre dehors, pour les faire sécher au soleil et au vent, mais aussi évocation symbolique de ce qui est caché et qui se dévoile, une fois le palier du drap. franchi.
C’est ainsi que les utilisera le comédien-coauteur et sujet de la pièce, qui se reconstitue une mémoire à partir d’objets du quotidien glanés de manière anarchique qu’il drape dans les pans de ce tissu mémoriel vierge qu’il fera vivre en le manipulant ou en l’utilisant comme écran de projection sur lequel défilent des souvenirs qui, même s’ils ne sont pas les siens, viennent lui parler de son passé.
Partir de rien, ou presque
C’est une terre vierge ou presque qu’explore Dimitri Doré en choisissant de revenir sur des pas qu’il formait à peine dans ce village de Lettonie dont il est originaire. Il y explore un déracinement qu’on ne peut cependant pas comparer avec celui qui touche aujourd’hui ces populations déplacées de migrants qui frappent à nos portes dans la mesure où sa transplantation se fait très tôt.
Il s'agit ici de découvrir, de questionner, de s’initier, d'apprendre, pour retrouver au fond de soi des traces enfouies et dont on ne saura jamais si elles sont réelles ou fantasmées, si on les construit à partir d’un passé qu’on s’invente ou si on les reconstitue à partir de souvenirs déposés au fond de la mémoire.
Une matière qui se nourrit d’un voyage en Lettonie, dans les terres d’origine de Dimitri Doré. À Kuldiga, Jonathan Capdevielle et l’acteur-coauteur assistent à la célébration du solstice d’été, la « Ligo Diena » (la « journée de l’herbe »), en juin, où, autour du feu et en habits folkloriques traditionnels, les vieilles histoires refont surface et où, par le chant, la danse et les poèmes, on honore les ancêtres en même temps qu’on célèbre l’explosion de la nature triomphante. De quoi nourrir le spectacle dont les accessoires reprendront ces éléments empruntés aux traditions populaires, tels les costumes traditionnels ou ces couronnes de fleurs et plantes qui célèbrent l’abondance retrouvée offerte par la nature.
Une fiction décalée
Cette voie incertaine passera par une forme de fiction qui superpose des éléments divers qui se mélangent sans forcément établir entre eux des correspondances. Ainsi le récit du jeune homme commencera-t-il à l’ombre d’une projection qui montre la journée ordinaire d’un couple sans rapport avec l’auteur-comédien. De la même manière, c’est à travers un personnage imaginaire, Oleg, un Viking légendaire capable de traverser les temps et les cultures, que le jeune homme se racontera, mêlant son histoire propre d’enfant adopté à celle du héros légendaire qui hante la culture à laquelle il se sent attaché.
Enfin la pièce convoquera la poésie populaire lettone à travers les dainas, de courts poèmes en forme de quatrains qui chantent l’amour, la douleur, la nature et la mémoire. Relatifs au mythes et aux traditions agricoles, ils sont considérés comme le vecteur de la culture traditionnelle lettone au travers de siècles de servage et d’occupation et sont encore chantés lors des fêtes populaires.
Aucun de ces éléments n’est utilisé simplement, seulement pour lui-même. Les personnages sont campés sur le mode cocasse, habillés de bric et de broc d’éléments disparates de costumes. Les balais sont lances, les genouillères deviennent traîneaux et le chat du foyer se rappelle en permanence à la mémoire. Les témoignages se chevauchent sans correspondance directe. Nous sommes dans l’univers du signe et celui-ci est partout, composant un discours kaléidoscopique dont on réagence les facettes.
Il n’est cependant pas sûr que cette reconstruction-création ait la profondeur qu’on aimerait lui voir. Quelque liberté qu’apporte ce principe de construction-déconstruction, il laisse néanmoins un arrière-goût d'artificialité qui, quoique assumé, porte atteinte à l'authenticité de la démarche. Il est dû, peut-être, à cette appropriation culturelle qui reste fantasmée et passe, de ce fait, par des images « consacrées » non exemptes de poncifs.
Dainas
S Texte Jonathan Capdevielle et Dimitri Doré S Mise en scène Jonathan Capdevielle S Avec Dimitri Doré S Assistanat à la mise en scène Jade Maignan S Stage mise en scène Juan Bescos S Musique originale Jennifer Eliz Hutt S Création sonore Vanessa Court S Lumière Bruno Faucher S Assistanat lumière Alexy Carruba S Costumes Coline Galeazzi S Dispositif scénographique Jonathan Capdevielle, Dimitri Doré, Bruno Faucher, Jérôme Masson S Construction cadres métalliques Théo Jouffroy S Régie générale Jérôme Masson et Léa Bonhomme S Coach cerceau aérien Elodie Lobjois S Traduction letton Rūta Liepiņa S Coach letton Baiba Troscenko S Cours de chant Pierre Derycke S Reproduction tableau Monet Yannick Doré S Film Super 8 1979 Un jour de la semaine pour un couple Réalisation Yannick Doré Avec Dominique Doré et Yannick Doré S Création à l'Arsenic – Centre d’art scénique contemporain (Lausanne) le 24 septembre 2025. S Production, diffusion, administration Fabrik Cassiopée – Manon Crochemore, Mathilde Lalanne et Isabelle Morel S Production déléguée Association Poppydog S Coproduction T2G Centre Dramatique National de Gennevilliers, Nouveau Théâtre de Besançon Centre Dramatique National, Théâtre Saint Gervais – Genève, L’Arsenic – Lausanne, Les Quinconces L’Espal Scène nationale du Mans S Avec le soutien de King’s Fountain, de la Maison des Métallos (Paris) et des Ateliers Voto (Vaudevant) S Remerciements Nicolas Auzanneau, Santa Remere et l’Institut Français de Lettonie à Riga S Jonathan Capdevielle est artiste associé au T2G Théâtre de Gennevilliers. S L’association Poppydog est soutenue et accompagnée par la Direction régionale des affaires culturelles d'Ile-de-France - ministère de la Culture, au titre du conventionnement S Durée 1h
Du 6 au 17 novembre 2025, lun., jeu. & ven. 20h, sam. 18h, dim. 16h
T2G - Théâtre de Gennevilliers, CDN - 41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers
www.theatredegennevilliers.fr