29 Octobre 2025
La Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2 place du Palais-Royal, Paris. © Jean Nouvel / ADAGP, Paris, 2025. Photo © Martin Argyroglo
Pour la troisième fois de son histoire, la Fondation Cartier déménage pour investir l’ancien Hôtel du Louvre, qui avait abrité le Louvre des Antiquaires. L’occasion d’une rétrospective grand format de quarante années de mécénat dans un lieu aménagé pour permettre à toutes les formes de création d’y trouver place.
Le 20 octobre 2024, la Fondation Cartier a célébré son 40e anniversaire. Après avoir élu domicile à Jouy-en-Josas, puis boulevard Raspail, à partir de 1994, dans un bâtiment entièrement vitré conçu par Jean Nouvel, elle s’installe face au Louvre, dans un immense espace – 8 500 m2 – entièrement vidé des parois intérieures liées à ses occupations successives, pour devenir, plus qu’un espace, un volume dans lequel de multiples configurations en trois dimensions peuvent trouver leur place.
Là encore, Jean Nouvel y imprime sa marque, tout en tenant compte, cette fois, d’une façade Second Empire dont il préserve l’apparence extérieure. Pour répondre au besoin de la création artistique, objet de la Fondation, de se déployer sans contrainte, il conçoit un lieu libre, comprenant des plateformes mobiles à l’intérieur, qui modifient les surfaces d’exposition et permettent d’accueillir des œuvres allant jusqu’à 11 mètres de hauteur. Largement ouvert sur l’extérieur par de grandes baies vitrées, le lieu se pose, telle une invitation à entrer pour explorer les collections qui y sont exposées.
Cai Guo-Qiang (Chine), The Vague Border at the Edge of Time / Space Project, 1991. Poudre à canon brûlée sur papier Xuan marouflé sur panneau de bois. Photo © DR
Un anniversaire pour une démarche exemplaire
Quarante ans, ce n’est pas rien dans l’histoire culturelle de la France alors que, sous l’impulsion de Jack Lang, l’art et la culture font un bond en avant, avec un budget qui atteint 1 % du budget de l’État, et que le cap est mis sur la création contemporaine. Mais à cette époque, le mécénat n’est pas une pratique et la Fondation Cartier devient pionnière en la matière en mettant en place une politique de mécénat, destinée à défendre les artistes français à travers le monde, dont les maîtres-mots sont la création et l’échange.
Il s’agit, dans une période où les idées bouillonnent et sont reprises sans que leurs « inventeurs » soient valorisés, de leur rendre la primauté. César et Arman, par exemple, déplorent que des formes d’imitations, voire même de plagiat, voient le jour à leur détriment. Face aux lenteurs administratives des institutions étatiques, ils recherchent le moyen d’aller plus vite et de trouver de nouveaux lieux pour exposer.
La règle du jeu de la Fondation Cartier, invariante depuis quatre décennies, met en avant un certain nombre de principes. Le premier est celui de la priorité accordée à l’artiste et à la création. Les artistes choisis sont invités à créer un parcours d’exposition pour la Fondation où œuvres conçues pour le lieu et présentation de l’œuvre de l’artiste se côtoient. Il s’agit de faire place à la nouveauté en invitant deux jeunes artistes à exposer en même temps qu’un artiste déjà reconnu pour les faire découvrir au public. Ainsi l’exposition inaugurale, les Fers de César, dédiée au sculpteur, ira de pair avec celles de Lisa Milroy et Julian Opie. Des achats d’œuvres sont effectués par la Fondation et les sommes tirées de leur revente, quand elle intervient, sont reversées à l’achat de nouvelles œuvres.
Toutes les formes de création y ont leur place. Peinture, photographie, sculpture, installations, design, mode, architecture, cinéma… prennent une dimension transversale, une fois par an, dans une exposition thématique qui rassemble de nombreux artistes. Une règle imprescriptible prévaut : la séparation absolue entre le travail de la fondation et l’activité commerciale de la maison Cartier.
La Fondation Cartier sera, à la demande de François Léotard, à l’origine, en 1986, d’un rapport sur le mécénat qui donnera naissance l’année suivante à une loi réglementant le mécénat.
Sarah Sze, Tracing Fallen Sky, 2020, Techniques mixtes, acier inoxydable, sel, céramique, tirages jet d’encre, vidéoprojecteurs, pendule, dimensions variables, Vue de l'exposition Sarah Sze, De nuit en jour, Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris, 2020. Photo © Luc Boegly
Une promenade dans 40 années d’activité
Ce qui frappe le visiteur qui franchit le seuil de la Fondation, c’est l’éclectisme qui règne et impose une idée d’ouverture tous azimuts. On voyage entre pays et continents, avec une place importante consacrée aux photographes africains (Seydou Keïta, Malick Sidibé), aux installations brésiliennes et aux œuvres latino-américaines où la persistance d’un art vernaculaire se manifeste avec force. L’Asie a sa part, en particulier avec l’architecture japonaise ou l'installation. Les disciplines artistiques jouent ensemble : peinture, sculpture, céramique, textile, installations, vidéos, etc. se font face, établissent un dialogue.
Le design italien et la photographie américaine s’exposent. Des croisements insolites interviennent : David Lynch, présent pour son œuvre plastique, et les mathématiciens, Raymond Depardon et les artistes Yanomami, l’installation de Sarah Sze qui révèle la fascination de l’artiste pour le pendule de Foucault et les grès émaillés et sculptés de Gustavo Pérez. Des œuvres inattendues surgissent : le Muro en rojos (Mur en rouges) d’Olga de Amaral, en laine et crin de cheval qui confronte l’héritage du Bauhaus aux traditions artisanales précolombiennes ; la série des Portraits de ville (Retratos de Ciudad) de Fernell Franco dont les tirages gélatino-argentiques se dégradent au fil du temps.
On s’étonnera du dialogue sur le thème de la nature entre cette huile sur toile figurative de Damien Hirst issue de sa série des Cerisiers en fleurs et la Grande Vallée de Joan Mitchell. On se laissera troubler par cette femme faisant ses courses de Ron Mueck en résine et autres matériaux, si réaliste qu’elle fonctionne comme un miroir où l’on se regarde. On suivra le parcours dessiné de Moebius ou les échappées philosophico-surréalisto-biblico-mythologiques d’Alex Červenỳ. Cultures autochtones, objets chamaniques et travaux anthropologiques sont dos à dos avec les représentations les plus symptomatiques du monde moderne proposées par les artistes.
On passe, si l’on prend le temps de s’y attarder, plusieurs heures dans ce cheminement au hasard de la promenade. Au terme du parcours, dans le labyrinthe de ces multiples expressions qui se heurtent, jouent ensemble et se correspondent, ce qui ressort, c’est la force de cette communauté humaine, traversée par la nature, qui, par-delà frontières et civilisations, entre en résonance et devient infiniment vivante, inscrivant l’art dans la vie.
JJivya Soma Mashe (communauté indienne des Warlis du Maharashtra), How People Got their Name, 1999. Acrylique et bouse de vache sur toile. Photo © DR
Fondation Cartier pour l’art contemporain – 2, Place du Palais-Royal, 75001 Paris
www.fondationcartier.com
Ouvert du mercredi au dimanche, 11h-20h. Nocturne le mardi 11h-22h