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Arts-chipels.fr

Berthe Weill. Femme, juive et galeriste des avant-gardes.

Édouard Goerg, Portrait de Mademoiselle W. [Berthe Weill], 1926. Huile sur toile. Montréal, musée des Beaux-Arts, legs Olga Minarick

Édouard Goerg, Portrait de Mademoiselle W. [Berthe Weill], 1926. Huile sur toile. Montréal, musée des Beaux-Arts, legs Olga Minarick

Le musée de l’Orangerie propose, du 8 octobre 2025 au 26 janvier 2026, à travers les œuvres d’artistes qu’elle a défendus, une redécouverte de Berthe Weill, une femme galeriste hors du commun qui, du début du XXe siècle aux années 1940, fut pour les artistes d’avant-garde un soutien sans faille.

Rien ne prédisposait cette femme née en 1865 dans une famille juive alsacienne d’origine modeste à devenir l’une des figures phares, en tant que galeriste, de l’avant-garde artistique. En apprentissage, très jeune, chez un marchand d’estampes renommé, Salvator Mayer, elle y apprend le commerce d’œuvres d’art et entre en contact avec les protagonistes de la scène artistique parisienne. C’est après le décès du marchand qu’en 1897, elle s’associe avec l’un de ses frères pour ouvrir une boutique d’antiquités et d’objets d’art au 25, rue Massé, dans le quartier de Pigalle, à l’époque où une avant-garde désargentée de peintres, encore inconnus, a installé ses ateliers sur la Butte Montmartre. Elle a alors l’idée de diversifier son activité en accueillant, à côté des livres et des gravures d’illustrateurs et de caricaturistes tels Jules Chéret et Théophile Steinlen, de jeunes talents encore inconnus. « Place aux jeunes ! », affiche-t-elle fièrement sur sa carte de visite. Elle ne cessera, sans se limiter à une tendance, à un mouvement, de promouvoir ce qu’elle considère comme l’art en mouvement.

Attachée à rendre compte de cette curiosité qui pousse la galeriste sans cesse vers l’avant, l’exposition du musée de l’Orangerie propose un échantillon représentatif de la diversité des artistes qu’elle eut à cœur de promouvoir tout au long des quarante ans de carrière où elle exerça, d’abord rue Victor Massé, puis rue Taitbout, rue Laffitte et enfin rue Saint-Dominique, avant d’être contrainte à la fermeture en 1940.

Pablo Picasso, la Chambre bleue (1901). Huile sur toile, format 50 x 62 cm. Washington DC, the Philips Collection.

Pablo Picasso, la Chambre bleue (1901). Huile sur toile, format 50 x 62 cm. Washington DC, the Philips Collection.

Picasso et les Fauves

Il fallait un certain courage en 1901, au moment où Berthe Weill ouvre sa galerie, pour une femme de devenir galeriste, avec les moyens limités qui étaient les siens à l’époque. Signe de cette difficulté ? Le nom de la galerie ne porte pas son prénom entier mais un « B. » qui ne laisse pas supposer une direction féminine. Elle n’en défend pas moins courageusement les jeunes peintres qui émergent sur le marché. Et parmi eux, un certain Pablo Picasso, qui lui a été présenté par le fils d’un industriel catalan, Pere Mañach, qui s’est établi marchand de tableaux et a pour ambition de promouvoir la jeune génération espagnole. Picasso vient d’arriver en France et Berthe Weill lui achète trois œuvres, dont le Moulin de la Galette, première grande toile que l’artiste réalise à Paris, qu’elle parvient à vendre à un prix important compte tenu de l’absence de notoriété de l’artiste.

Elle ne cessera de se tenir à la proue de l’art de son époque. En 1905, l’une des salles du Salon d’automne réunit des peintures de Matisse, Maurice de Vlaminck, André Derain et Albert Marquet. Leurs tableaux s’affranchissent de la perspective et du modelé, prônent une simplification des formes et exaltent les couleurs pures, éclatantes. Les critiques crient haro sur le baudet et parmi eux Louis Vauxcelles qui, voyant un buste placé au milieu de la salle, s’écrie : « C’est Donatello parmi les fauves ! ». L’épithète est lâchée et la salle rebaptisée « cage aux fauves ». Berthe Weill, de son côté, n’a pas attendu le scandale pour présenter, dès 1902, des expositions collectives de différentes configurations du groupe où l’on reconnaît, rassemblés autour de Matisse, des élèves de Gustave Moreau. Elle contribuera aussi, contre la volonté de Matisse, à faire de Raoul Dufy un artiste « fauve ».

Suzanne Valadon, La Chambre bleue (1923). Huile sur toile, 90 × 116 cm. Paris, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne

Suzanne Valadon, La Chambre bleue (1923). Huile sur toile, 90 × 116 cm. Paris, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne

Femme, juive, à l’avant-garde du modernisme

Elle sera ensuite des combats pour imposer le cubisme. Elle défend Jean Metzinger – depuis sa période néo-impressionniste jusqu’au cubisme en passant par le fauvisme –, programme en 1914 trois expositions personnelles pour Metziinger, Alfréd Réth et Diego Rivera, s’intéresse aux « cubisteurs » tels que les définit Braque : André Lhote, Louis Marcoussis, Léopold Survage, Alice Halicka.

Galeriste de coups de cœur, elle ne se limitera pas à soutenir des mouvements picturaux mais donnera leur chance à des artistes auxquels elle croit. Elle organise, par exemple, en 1917, la seule exposition personnelle consacrée à Modigliani de son vivant. Quatre nus sont présentés, laissant apparaître les poils du pubis des femmes, ce qui provoque le scandale. Le commissaire de police du poste voisin exige qu’elle retire « toutes ces ordures » et allègue un « outrage à la pudeur ». Mais le remue-ménage provoqué par l’exposition n’assure pas son succès commercial ; elle est un échec cuisant.

Femme, elle défendra les artistes féminines telles Émilie Charmy, qu’elle expose en 1906, Jacqueline Marval, la compagne de Jules Flandrin, Hermine David, membre de l’École de Paris et compagne de Jules Pascin ou encore Suzanne Valadon. Elle s’affirme aussi fièrement comme galeriste en publiant Pan ! dans l’Œil ! où elle publie ses souvenirs de trois décennies d’activité.

Elle se fera héraut des artistes de l’École de Paris, accueillera nombre d’artistes étrangers face aux défenseurs d’un « bon goût français » aux saveurs xénophobes et antisémites. Juive, dans le contexte d’antisémitisme virulent qui divise la France, elle prend position pour Dreyfus et expose dans sa galerie des volumes et des dessins originaux favorables à Dreyfus et à la prise de position d’Émile Zola.

Otto Freundlich, Composition (1939). Tempera sur papier marouflé sur toile, 193 x 146 cm. Pontoise, musée Tavet-Delacour

Otto Freundlich, Composition (1939). Tempera sur papier marouflé sur toile, 193 x 146 cm. Pontoise, musée Tavet-Delacour

Une fin de parcours dramatique

À la fin des années 1930, Berthe Weill explore un nouveau domaine : l’abstraction. Elle se rapproche des tenants du groupe Cercle et Carré et de l’association Abstraction-Création. Elle y expose Alfréd Réth et Otto Freundlich avant d’être contrainte de fermer sa galerie en 1940, suite aux mesures antisémites qui sont prises. Sous l’Occupation, elle échappe à la déportation mais vit dans un grand dénuement.

Après-guerre, une vente aux enchères, organisée par ses amis, artistes et galeristes, regroupe près de quatre-vingts œuvres pour tenter de mettre fin à ses difficultés financières. Elle ne remontera pas de galerie et s’éteindra le 17 avril 1951. Contrairement à beaucoup de marchands d’art masculins tels Ambroise Vollard, Paul et Léonce Rosenberg, Daniel-Henry Kahnweiler ou encore Paul Guillaume, son nom sombrera dans l’oubli.

Maurice de Vlaminck, Restaurant de La Machine à Bougival (1905). Huile sur toile, 60 x 81,5 cm. Musée d’Orsay

Maurice de Vlaminck, Restaurant de La Machine à Bougival (1905). Huile sur toile, 60 x 81,5 cm. Musée d’Orsay

Une exposition multi-facettes

Le Musée des beaux-arts de Montréal, le Grey Art Museum, New York University, et le musée de l'Orangerie à Paris ont choisi de mettre en lumière cette fraction souvent ignorée de l’histoire de l’art moderne en rendant hommage au rôle particulier et au courage de cette femme hors du commun.

L’exposition offre l’opportunité de voir rassemblées des œuvres conservées dans des musées et collections divers : des Picasso de la période bleue venues du Saint Louis Art Museum, de la Philips Collection à Washington DC ou du Musée Picasso de Barcelone, des Matisse antérieurs aux Fauves venus du musée de Cateau-Cambrésis ou issus de collections particulières, des Delaunay, Marquet, Dufy, Derain, Vlaminck, Van Dongen venus de différents musées, mais aussi des œuvres moins connues tels Nus de garçons, dit aussi Garçons assis (1907), de Béla Czóbel, un Autoportrait d’Émilie Charmy (1906-1907) ou un portrait de Berthe Weill dans sa galerie par Georges Kars (1933).

Du côté des cubistes, on trouvera une Tour Eiffel (1914) de Diego Rivera, un relief en papier mâché peint collé sur bois, Deux verres et une table (1919-1920) d’Alexander Archipenko, le Port (Marseille) d’Albert Gleizes (1912) ou un Nu debout (1911) de Jean Metzinger.

Au côté de la Clownesse Cha-U-Kao de Toulouse-Lautrec (1895), on trouve Odilon Redon, que Berthe Weill défendit, présent avec une Étude de torse (1911), et on remarquera le très intéressant Portrait de Mademoiselle W [Berthe Weill] par Édouard Goerg (1926) tout comme les surprenants Cyclamens (1912) d'Alfréd Réth. Modigliani est évidemment présenté avec plusieurs œuvres, tout comme Kees Van Dongen et Suzanne Valadon. Quant à la Cage d’oiseaux de Marc Chagall (1925), elle inaugure le choix par Berthe Weill d’organiser chaque année une exposition autour d’un thème. L’œuvre s’insère dans la première édition– dénommée « La Fleur » – de ces manifestations qui connaissent un certain succès et permettent à la galeriste de se « remettre à flots ».

Dans sa diversité, l’exposition consacrée à Berthe Weill offre, en raccourci, une vision de quatre décennies fertiles en révolutions artistiques. Face à l’invisibilité des femmes, en matière d’histoire de l’art comme ailleurs, elle vient aussi nous rappeler que le courage et l’ouverture à l’innovation et au modernisme ne sont pas seulement des apanages masculins.

Jules Pascin, Portrait de Mme Pascin (Hermine David) (1915-1916). Huile sur toile Philadelphia Museum of Art, The Samuel S. White and Vera White Collection

Jules Pascin, Portrait de Mme Pascin (Hermine David) (1915-1916). Huile sur toile Philadelphia Museum of Art, The Samuel S. White and Vera White Collection

Berthe Weill. Galeriste d’avant-garde
S Commissariat Sophie Eloy, attachée de collection au musée de l'Orangerie, Anne Grace, conservatrice art moderne au Musée des beaux-arts de Montréal, Lynn Gumpert, directrice du Grey Art Museum, New York University, New York S Commissaire invitée Marianne Le Morvan, fondatrice et directrice des archives Berthe Weill, commissaire d’expositions et chercheuse indépendante S Exposition organisée par le musée de l’Orangerie, Paris, le musée des Beaux-Arts de Montréal, et le Grey Art Museum (New York University) S Avec le soutien de American Friends Musées d'Orsay et de l'Orangerie, en particulier Denise Littlefield Sobel

Du 8 octobre 2025 au 26 janvier 2026 tlj 9h-18h sf mar. Nocturne 21h le vendredi
Musée de l'Orangerie - Jardin des Tuileries, Place de la Concorde (côté Seine) 75001 Paris

www.musee-orangerie.fr

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