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Arts-chipels.fr

Soulages, une autre lumière. Quand le noir joue les couleurs et mouvemente la perception.

Sur l’affiche. Pierre Soulages. Gouache et encre sur papier marouflé sur toile, 99 x 63,4 cm, 1978 (détail). Collection C.S. © Adagp, Paris, 2025 © Photo Vincent Cunillère

Sur l’affiche. Pierre Soulages. Gouache et encre sur papier marouflé sur toile, 99 x 63,4 cm, 1978 (détail). Collection C.S. © Adagp, Paris, 2025 © Photo Vincent Cunillère

Le musée du Luxembourg nous invite à une exploration de l’œuvre sur papier de Pierre Soulages, de ses débuts au début des années 2000 où l’artiste interrompt cette pratique. Un voyage rétrospectif en forme d’invitation à la méditation.

Du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026, l’exposition rassemble 130 œuvres de Pierre Soulages, dont plus d’une trentaine inédites, réunies sous la houlette d’Alfred Pacquement, conservateur général honoraire du Patrimoine, ancien directeur, de 2000 à 2013, du Centre Georges-Pompidou et commissaire d’expositions majeures (Richard Serra, Nan Goldin, Pierre Soulages…), en charge du pavillon français à la Biennale de Venise en 1982 et 2003. Une manière de dégager les œuvres sur papier de l’ensemble du parcours du peintre pour leur rendre l’importance qu’elles occupent dans les huit décennies d’activité de l’artiste, et la première exposition dans un musée parisien dédiée exclusivement aux peintures sur papier de l’artiste.

Le soutien exceptionnel du musée Soulages à Rodez et les collections personnelles du peintre et de son épouse permettent à cet ensemble d'offrir une sélection représentative de la démarche du créateur de l’outrenoir.

Pierre Soulages. Brou de noix sur papier, 30,9 x 30,2 cm, 1947. Musée Soulages, Rodez Donation de Pierre et Colette Soulages en 2005 © Adagp, Paris, 2025 © Photo Musée Soulages/Christian Bousquet

Pierre Soulages. Brou de noix sur papier, 30,9 x 30,2 cm, 1947. Musée Soulages, Rodez Donation de Pierre et Colette Soulages en 2005 © Adagp, Paris, 2025 © Photo Musée Soulages/Christian Bousquet

L’importance de l’œuvre pour papier de Soulages

Pierre Soulages s’est toujours défendu de hiérarchiser les techniques qu’il employait pour faire de la peinture. On peut néanmoins remarquer que c’est avec ses peintures sur papier, en 1946-1947, que son œuvre trouve une identité forte, spécifique, qui le distingue des autres tenants de l’art abstrait à la même époque. Délaissant le fusain pour privilégier le brou de noix, il s’engage dans une voie qu’il ne cessera d’explorer et d’enrichir. Il y ajoutera l’encre et la gouache, introduisant parfois des traces de couleur ou, comme dans les années 1970, de larges aplats bleus qui explosent à la figure, ou encore dégradant ce noir brunâtre qu’on qualifie d’absence de couleur en le mêlant à cet autre néant qu’est le blanc dans des gris, parfois légèrement bleutés, parfois marqués par le brun du brou de noix.

Liées en partie à des contraintes économiques et d’espace au début de sa carrière, les œuvres sur papier traverseront l’ensemble de son parcours, non comme des esquisses préparatoires ou des notes jetées préalables à la réalisation d’une œuvre, mais comme œuvres à part entière, plus rapides à travailler que la toile qui demande une préparation, plus immédiates aussi dans le rendu que le papier permet.

Réserver à l’œuvre sur papier de Soulages une place à part, c’est, en même temps que rester fidèle à ses travaux, suivre les étapes d’une pensée artistique en formation, qui ne cessera de trouver dans le travail sur papier une matière à explorer. On peut d’ailleurs remarquer que, si l’œuvre compte 1 700 peintures sur toile, elle compte près de 800 peintures sur papier.

Un artiste très tôt reconnu

Personnage singulier, le Ruthénois Pierre Soulages, né en 1919, refuse l’École des Beaux-Arts de Paris pour rejoindre, en 1941, celle de Montpellier, où il ne restera pas très longtemps, révélant ainsi très tôt son indépendance. Marquant les débuts de l’artiste, l’exposition réserve une place à un article de Signal, une revue de propagande allemande diffusée en France à partir de 1940 et à son numéro de juin 1942 qui qualifie la peinture moderne de « dégénérée ». Quelques tableaux y sont reproduits, entre autres un Mondrian où Soulages identifie « un art né de la division d’un rectangle, formé sur les rapports géométriques » qui alimente, chez lui, une réflexion sur l’abstraction.

C’est à partir de 1946 qu’il commence à développer une pratique abstraite dont il ne se départira plus, mais c’est avec le brou de noix, matière inattendue pour la peinture, à la fois brute et artisanale, utilisée par les menuisiers pour teindre le bois – ce qui rappelle ses origines de fils de fabricant de voitures à cheval – qu’il trouve son mode d’expression. Soulages déclarera : « C’est avec les brous de noix de 1947 que j’ai pu me rassembler et obéir à une sorte d’impératif intérieur. […] Par impatience, un jour, dans un mouvement d’humeur, muni de brou de noix et de pinceaux de peintre en bâtiment, je me suis jeté sur le papier ».

Il est très tôt remarqué par des artistes tels que Francis Picabia et Hans Hartung et des critiques et écrivains (Michel Ragon, Roger Vailland). Sa participation à l’exposition itinérante Französische abstrakte Malerei (Peinture française abstraite) qui tournera dans plusieurs villes d’Allemagne, à Stuttgart, Munich, Düsseldorf, Hanovre, Francfort, Wuppertal et Kassel en 1948-1949 contribue à sa notoriété précoce. 

Les premières rétrospectives de son œuvre commenceront à partir de 1960. En 1994, il créera des vitraux pour l’abbatiale de Sainte-Foy-de-Conques dont l’austérité romane l’avait séduit au début de son parcours. En 2014, le musée Soulages ouvrira ses portes. Créé avec la collaboration étroite de l’artiste, suite aux donations de Pierre et Colette Soulages, il ouvrira du vivant de l’artiste qui décèdera le 25 octobre 2022 à l’âge de 102 ans.

Pierre Soulages. Encre sur papier marouflé sur toile, 76 x 75 cm, 2003. Musée Soulages, Rodez Donation de Pierre et Colette Soulages en 2005 © Adagp, Paris, 2025 © Photo Musée Soulages/Christian Bousquet

Pierre Soulages. Encre sur papier marouflé sur toile, 76 x 75 cm, 2003. Musée Soulages, Rodez Donation de Pierre et Colette Soulages en 2005 © Adagp, Paris, 2025 © Photo Musée Soulages/Christian Bousquet

Un parcours chronologique

L’exposition suit la chronologie, ce qui permet au visiteur de suivre le cheminement qui conduira l’artiste jusqu’à ce qu’il qualifie d’« outrenoir », cette investigation de la matière noire de la peinture que l’artiste travaille dans son épaisseur et son mouvement pour la faire palpiter sous la lumière, insuffler la vie à ce qui est généralement assimilé à ce qui l’absorbe, la borne et la détruit. Un paradoxe ontologique, constitutif, que d’une certaine manière, l’artiste explorera toute sa vie en faisant entrer les contrastes, le noir et le blanc, parfois les couleurs, en vibration.

On est frappé de voir que, dès le départ, les indices sont là. On retrouve une ascèse des moyens avec le fusain dont la matière et sa réaction sur le papier engendrent une immédiateté de la dynamique et du mouvement. Avec le brou de noix, utilisé en pâte et appliqué au pinceau large ou au couteau, on verra se mettre en place, dans les années 1950, outre le mouvement, le jeu des superpositions, les écarts de couleurs dérivées d’un même monochrome, mais aussi l’apport de l’encre pure ou en lavis et l’envahissement progressif du blanc par le noir. Les années 1970 continueront d’explorer la piste de l’envahissement, tirant d’un côté sur un noir occupant toute la surface que viennent accidenter éclaircissements et zones de couleur, de l’autre sur des zones franches très contrastées ou le noir fait vibrer la couleur. À partir des années 1990, l’exploration se fera plus complexe, comme la lente digestion d’un processus dans laquelle ombre et lumière se disputeront l’espace dans des formes plus « organisées » et, d’une certaine manière, linéaires, analogues à ce qui guide la peinture sur toile à ce moment-là. 

La dynamique abstraite et l’économie des moyens

Ce qui frappe dans l’exposition, c’est l’exploration, à partir de moyens « simples », de la richesse des possibilités offertes par ce presque rien des moyens, décliné dans toutes ses combinaisons possibles, à la fois à travers les opportunités offertes par le matériau et par la manière dont l’artiste investit l’espace, la surface à occuper. C’est aussi la vie qui palpite dans ces superpositions audacieuses, cette immédiateté du tracé jeté sur le papier.

La dynamique qui se dégage de ces œuvres a pour corollaire l’intense pensée réflexive qui les produit. La référence à l’art zen, où le tracé au pinceau, sans repentir possible, résulte d’un long cheminement de la réflexion, saute immédiatement à l’esprit. Comme pour l’outrenoir qui forme comme le prolongement des recherches sur papier, c’est à la méditation, dans l’ascèse et le recueillement, qu’invitent les œuvres exposées dont on découvrira la diversité et la richesse.

Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier.
S Exposition produite par le GrandPalaisRmn S Commissariat Alfred Pacquement, directeur honoraire du Musée national d’art moderne, Centre Pompidou S Chargée de recherche Camille Morando, responsable de la documentation des collections modernes au musée national d’art moderne, Centre Pompidou S Scénographie Véronique Dollfus S Signalétique Atelier JBL - Claire Boitel S Lumière Abraxas Concepts

Du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026, tlj 10h30-19h, nocturnes lundis jusqu’à 22h
Musée du Luxembourg -19 rue Vaugirard 75006 Paris
Rés
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www.museeduluxembourg.fr

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