23 Septembre 2025
Joël Pommerat a mené au long cours une activité théâtrale avec des détenus de la prison d’Arles depuis 2015. Marius, créé avec eux, autant qu’une pièce emblématique du « folklore » marseillais adaptée de Pagnol, met en scène un désir de liberté qui résonne ici de manière particulière.
C’est un décor naturaliste qui nous accueille. Celui d’un café moderne qui occupe la scène. Moderne ? Voire… Moderne au sens où trônent, éclairés, un distributeur de canettes et un bac à glaces congélateur, mais un lieu déjà vieilli, fatigué, d’un autre temps. Génération formica ou presque. Un bar, un percolateur, évidemment en panne, des clients qui s’incrustent comme autant de solitudes qui viennent là pour passer le temps, avec pour seule boisson un café dans un établissement menacé de fermeture. On a laissé le pastis et autres évocations folkloriques au vestiaire. Le bistrot de César est devenu un café-boulangerie, Panisse loue des scooters et Fanny n’est plus une petite marchande de coquillages sur le Vieux Port. On va cheminer entre la pièce de Marcel Pagnol et une autre proposition, moins haute en « couleurs » mais plus sociale, et nourrie des réalités d’aujourd’hui.
Marius de Marcel Pagnol, une innovation en son temps
Créée le 9 mars 1929 au Théâtre de Paris, Marius est, sur le plan théâtral, un risque en son temps. Écrite par Pagnol qui, installé à Paris, se sent exilé et a la nostalgie de Marseille, la pièce va à l’encontre d’un théâtre très parisianiste où la vision de la « province » se teinte naturellement de condescendance et de mépris. La prise en compte de l’accent marseillais des personnages, que la présence, lyonnaise, de Monsieur Brun met encore davantage en valeur, lui est inspirée, comme la pièce, par un spectacle belge, le Mariage de Mademoiselle Beulemans, qui met en scène un brasseur et tient l’affiche depuis seize ans.
Pagnol réunit, pour monter sa pièce, des comédiens qui ne viennent pas vraiment du théâtre. Raimu, qui joue César, est un comique troupier, Marcel Maupi, l’Innocent, vient du music-hall, Paul Dullac, qui jouera Escartefigue, Édouard Delmont et Alida Rouffe sont des habitués de l’Alcazar de Marseille, un ex haut lieu de la pantomime où se produisent des artistes de variétés. Une façon de détourner les règles...
Le propos de Joël Pommerat : tout sauf folklorique
Joël Pommerat, à sa manière, s’inscrit avec Marius, lui aussi, « à côté ». Dans un monde parallèle où les codes habituels du théâtre sont détournés, et avec un tout autre objectif. L’auteur-metteur en scène déroge ici, en partie, à son habitude de ne mettre en scène que ses propres textes, même s'il s'agit bien ici d'une réécriture de Marius, mais l’occasion est particulière. Sollicité par le directeur de la Scène nationale de Cavaillon, Jean-Michel Grémillet, il rencontre un détenu incarcéré à la Maison centrale d’arrêt d’Arles, Jean Ruimi, qui a écrit une pièce mettant en scène des détenus qui créent une machine à voyager dans le temps. Plus que la prison, ce qui le frappe, c’est « cette intense volonté de faire du théâtre » qui contient « ce que le contexte de l’emprisonnement fait à l’humain, aux relations, à la nécessité d’un temps, d’un espace, d’une nouvelle scène. »
Mi-2015, Joël Pommerat préserve deux-trois jours par mois pour venir travailler avec les détenus rassemblés par Jean Ruini. Désordre d’un futur passé, co-mis en scène avec Jean Ruimi avec le soutien de la compagnie de Joël Pommerat, Louis Brouillard, et la complicité de Caroline Guiela Nguyen, sera suivi, dans son travail avec les détenus, par la création de Marius, fin 2017, dont la distribution comporte nombre de détenus qui, depuis, ont fait du théâtre leur outil de réinsertion.
Marius version Pommerat.
« La spécificité de la prison ici, affirme Joël Pommerat, c’est la place que prend l’espace de jeu et d’imaginaire dans un contexte où tout le reste est réglé par les impératifs sécuritaires. La prison est aussi vraiment un lieu où une sorte de dramaturgie organise de manière très serrée les relations, les positions, les regards à porter sur les différents individus. […] Le théâtre trouble cette évidence... »
C’est à cette aune qu’il faut regarder le spectacle. Celle d’un engagement dans la vie même et non simplement comme une pièce de théâtre qu’on scruterait avec des yeux de spectateur évaluant la qualité de tel ou tel acteur, l’éclat d’une réplique, la brillance d’un dialogue.
Bien sûr, on attend dans Marius un peu de l’accent provençal et les morceaux de bravoure qui émaillent la pièce d’origine, telle cette partie de cartes où, chez Pommerat, le « cœur » change de couleur, mais ce que l’on trouve dans le spectacle est d’un autre ordre. À travers ces personnages d’aujourd’hui, engoncés dans des restes de rigidité hérités de leur situation « sociale » en maison d’arrêt en même temps que de leur non ou peu de pratique en tant que comédiens professionnels, ce qui circule se situe dans le registre de l’émotion.
Ce que les acteurs – et l’actrice qui joue Fanny – font passer, c’est le caractère vital que revêt le fait de jouer sur scène dans un spectacle qui met en avant le désir de liberté. Si Marius choisit de partir, abandonnant Fanny, c’est avant tout pour expérimenter sa liberté, en dehors de tout carcan, de la boulangerie-café de son père à ses attaches sentimentales. Et c’est aussi cela que Fanny comprend, en ne faisant pas pression pour qu’il reste. Le public ne s’y trompe pas, qui fait un accueil plus que chaleureux au spectacle. Ce qui circule, c’est la vie même et on ne peut qu’être touché par l’authenticité qui se respire dans ce café triste qui chante une ballade de l’ailleurs.
Marius
S Une création théâtrale de Joël Pommerat, librement inspirée de la pièce de Marcel Pagnol, en collaboration avec Caroline Guiela Nguyen et Jean Ruimi S Avec Damien Baudry, Élise Douyère, Michel Galera, Ange Melenyk, Olivier Molino, en alternance avec Redwane Rajel, Jean Ruimi, Bernard Traversa, Ludovic Velon S Scénographie et lumière Éric Soyer S Assistanat à la mise en scène Lucia Trotta et Guillaume Lambert S Direction technique Emmanuel Abate S Direction technique adjointe Thaïs Morel S Costumes Isabelle Deffin S Création sonore Philippe Perrin et François Leymarie S Renfort assistant David Charier S Régie son Philippe Perrin et Fany Schweitzer S Régie lumière Julien Chatenet et Jean-Pierre Michel S Régie plateau Ludovic Velon S Construction décors Thomas Ramon – Artom S Accessoires Frédérique Bertrand S Diffusion internationale, missions spéciales et agent Anne de Amézaga S Administratrice Elsa Blossier S Codirectrice Magali Briday-Voileau S Chargée de production Alice Caputo S Responsable des tournées Pierre-Quentin Derrien S Directrice de production Lorraine Ronsin-Quéchon S Avec l’accompagnement de Jérôme Guimon (Association Ensuite) S Production Compagnie Louis Brouillard S Coproduction MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny), La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, Festival d’Automne à Paris, Théâtre Brétigny, Points communs – Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val-d’Oise, Printemps des Comédiens – Cité européenne du théâtre – Domaine d’O (Montpellier) S Soutiens Fondation d’entreprise Hermès, association Ensuite, Théâtre de l’Agora – Scène nationale de l’Essonne Ce spectacle n’aurait pas vu le jour sans le soutien logistique, financier et moral de ses partenaires précieux, qui ont permis les restitutions publiques en 2017 au sein de la Maison Centrale d’Arles, malgré toutes les difficultés à surmonter : la Maison Centrale d’Arles, la compagnie Les Hommes Approximatifs, le Théâtre d’Arles – Scène conventionnée art et création nouvelles écritures, la Garance – Scène nationale de Cavaillon, Jean-Michel Grémillet, le SPIP 13, la direction interrégionale des services pénitentiaires PACA, la direction et les personnels de la Maison Centrale, l’Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, le Printemps des Comédiens, la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny), le CNCDC de Châteauvallon – Scène nationale, la Coursive – Scène nationale de La Rochelle, le Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours, le Merlan – Scène nationale de Marseille, la Criée – Théâtre national de Marseille, le Théâtre de la Porte Saint-Martin, la Fondation E.C. Art Pomaret, la Fondation d’entreprise Hermès S Création les 5, 6, 7 et 8 mars 2024 à La Coursive – Scène nationale de La Rochelle S Durée 1h20
Du 18 au 28 septembre 2025, mar.-ven., 20h30 — sam., 19h30 — dim., 15h
Théâtre du Rond-Point – 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
www.theatreduroindpoint.fr
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