3 Juillet 2025
Sous–titré Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, au temps où le Docteur Frantz Fanon était Chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956, le film d’Abdenour Zahzah a été tourné en Algérie, sur les lieux–mêmes où l’écrivain médecin vécut et travailla pendant trois ans. Il nous plonge dans un monde colonial aliénant, de folie partagée par toute la population, alors que la guerre d'Algérie éclate. Le réalisateur met en lumière la genèse de l’engagement anticolonial de l’auteur de Peaux noires, masques blancs.
Du documentaire à la fiction
Abdenour Zahzah, lui-même natif de Blida, et un temps directeur de sa cinémathèque, avait déjà réalisé un documentaire sur Franz Fanon à Blida (Franz Fanon. Mémoires d’asile, 2002). Il transpose ici cette histoire en une fiction, largement nourrie par la documentation rassemblée lors de son film précédent, tirée des archives de l’hôpital. Il a puisé dans le journal, tenu par Fanon, de ses consultations, et dans les notes qui constituent le noyau du chapitre Guerre coloniale et troubles psychiatriques de son livre les Damnés de la terre. Car c’est à Blida qu’il a forgé sa pensée politique sur la colonisation, notamment en contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) qu’il a rejoint, expulsé après sa démission de l’hôpital. Tourné dans cet établissement et dans le logement de fonction occupé à l’époque par le docteur et son épouse, devenu Musée Franz Fanon, le film reste à la frontière du documentaire. Effet renforcé par les paroles prêtées aux comédiens, pour la plupart amateurs, transcrits des témoignages recueillis par le réalisateur auprès du personnel de l’époque. Le choix du noir et blanc renforce le côté images d’archives, mais les séquences sont mises en scène et jouées, grâce à une direction d’acteurs méticuleuse. Avec la même conviction que son modèle, Alexandre Desane investit salles, coursives, bureau, jardins que le héros arpenta pendant trois ans. « J’ai cherché à m’approcher de ce que cela signifiait d’être un jeune psychiatre noir venu de France pour soigner des patients algériens en Algérie, colonie française », dit l’acteur d’origine haïtienne.
Ouvrir les murs
Un long couloir, une porte verrouillée : une femme s’y cogne en pleurant, jusqu’à la crise de nerfs. Des blouses blanches l’emportent pour un électrochoc. Ces premières images disent la violence de la psychiatrie en ce temps-là, à Blida. C’est un fringant jeune homme, fier de sa nomination de médecin chef, qui franchit le porche de l’imposant édifice à colonnes, au milieu d’un parc. Dès son arrivée, sa couleur de peau suscite la méfiance parmi le personnel, en particulier du directeur et de ses collègues, d’autant qu’il va tout de suite imposer dans son service les préceptes de son professeur, François Tosquelle, pionnier de la psychothérapie institutionnelle, au centre hospitalier de Saint-Alban où il fit ses classes. « On n’y distingue pas les soignants des soignés », explique-t-il. Il s’agit de traiter les aliénés comme des individus à part entière et non pas comme des « fous », en transformant le milieu interhumain de l’hôpital. Sous nos yeux, le pavillon des femmes, où ces pauvres créatures erraient lamentablement, se transforme en un lieu de vie : les malades, métamorphosées, prennent leur quotidien en main, créent un atelier de couture et participent à des groupes de parole. La tâche est plus difficile au pavillon des musulmans où il est ensuite affecté. Là, ce n’est que rage, désespoir, prostration... Des morts-vivants. « On n’attache pas des humains à des arbres », reproche-t-il à un infirmer maltraitant. Il entreprend de former le personnel à ses nouvelles pratiques : « Il faut ouvrir les murs, les visages, les idées [...] Le malade doit se reconnecter avec la société. » Ainsi, les patients construisent un terrain de football et aménagent un « café maure » au sein de l’hôpital. L’ambiance est aux jeux de ballon, la confiance renaît.
Malgré les résultats, le jeune homme se heurte aux préjugés raciaux de la plupart de ses collègues : la psychiatrie coloniale française considérait, sur des bases pseudo-scientifiques, les sujets « musulmans » comme portés par des instincts animaux, à l’instar des populations colonisées, inférieures par nature : « L’indigène nord-africain, dont le cortex cérébral est peu évolué, est un être primitif. [...] Hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-Africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet, de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles. »
Loin de se laisser démonter par ces énoncés, pétris de racisme, portés par la plupart des médecins français et surtout par le directeur de l’hôpital (antipathique Nicolas Dromard), le jeune homme poursuit son travail thérapeutique. Il sait convaincre les soignants, en particulier les infirmiers arabes dont il se fait des alliés. Et ces débats alimentent son deuxième livre, les Damnés de la terre, qu’on le voit rédiger, dans le silence de son luxueux appartement, sous le regard approbateur de sa femme, Josie, interprétée par Chaharazad Kracheni.
Domination coloniale et aliénation
De la condition de colonisé à celle d’aliéné, il n’y a qu’un pas que Fanon franchit au contact avec des militants du FLN présents parmi le personnel et des combattants qu’il rencontre ou abrite clandestinement. De guerre lasse et pris entre deux feux (l’État français et le FLN), il remet sa démission à Robert Lacoste, ministre de l'Algérie du gouvernement Guy Mollet. Une lettre fracassante, désormais célèbre, où il dénonce le système colonial, déclencheur pathogène contre lequel, à son poste de médecin, il ne peut rien : « La folie est l'un des moyens qu'a l'homme de perdre sa liberté. [...] Je me dois d'affirmer que l'Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée. »
Un film sur l’engagement toujours de saison
Abdenour Zhazah s’en tient prudemment au terrain médical de l'asile, creuset de la pensée de son héros. Contrairement au récent biopic, Fanon, de Jean Claude Barny (2024), qui suit le psychiatre jusqu’à son engagement dans la résistance, en Tunisie, où il rejoint Abane Ramdane, rencontré à Blida, le réalisateur algérien n’aborde pas les règlements de compte qui sévirent entre dirigeants du FLN, leurs différents idéologiques et l’assassinat d’Abane Ramdane par les siens, pour avoir dénoncé les dérives militaro-dictatoriales des « colonels ». Franz Fanon dévoile peu l’intimité du médecin. Il le montre surtout en praticien qui répare les êtres brisés en les reconnectant avec eux-mêmes, par la parole et le mouvement, ainsi qu’en les resocialisant. En scientifique, il analyse les ravages psychiques de la domination, du racisme et des violences de la guerre. La caméra filme au plus près patients et personnel au quotidien, un monde clos mais qui ne reste pas à l’abri du chaos algérien. Ce film en forme de chronique évoque une pensée politique toujours actuelle et incite à lire les Damnés de la terre (1961), l’An V de la révolution algérienne (1959) ou les récents Écrits sur l’aliénation et la liberté (La Découverte, 2018), où on trouve deux pièces de théâtre, écrites durant ses études de médecine (L'Œil se noie et les Mains parallèles), et des articles publiés dans El Moudjahid après 1958. Les textes de celui qui mourut prématurément à trente-six ans, avant d’avoir vu la libération de l’Algérie, restent d’une criante vérité car, si la colonisation s’approprie les territoires, les ressources et les sols, elle s’empare aussi des esprits par l’humiliation et la déshumanisation, le dominateur ravalant le colonisé au statut d’être inférieur.
Franz Fanon S Un film d’Abdenour Zahzah S Scénario et réalisation Abdenour Zahzah S Image Aurélien Py S Montage Abdenour Zahzah, Youcef Abba S Son Frédéric Salles S Décors Maya Mancer S Costumes Asma Bennaoum, Julia Didier Maquillage & coiffure Karima Laouir, Linda Cherouati S Casting Woodjooh S Production Abdenour Zahzah (Atlas Film Production) S Coproduction C.A.D.C Shellac S Durée 1h31 S Noir et blanc
Sortie le 23 juillet 2025