10 Juillet 2025
Cette histoire d’amour insolite et chaste entre un religieux, fondateur du Jardin botanique de Montréal, et son étudiante a inspiré à Lyne Charlebois un fil attachant où l’amour des plantes se conjugue à l’amour humain sur la carte du Tendre de la Flore laurentienne.
Frère Marie-Victorin enseignait la botanique à l’université de Montréal. Marcelle Gauvreau était son étudiante. Unis dans la même passion pour les plantes, ils pousseront cette union vers des horizons que la bienséance de ces années 1930 ne pouvait que réprouver, échangeant dans une correspondance de troublantes réflexions où la sexualité des plantes, l’amour de Dieu et l’amour des hommes prennent des chemins de traverse pour se rejoindre.
Une collaboration exemplaire
Né Conrad Kirouac le 3 avril 1885, autodidacte et combattant pour le développement scientifique du Québec, avant-gardiste convaincu, le frère Marie-Victorin, enseignant à l’université de Montréal, est un passionné de botanique qui donnera à la botanique québécoise ses lettres de noblesse avec la publication, en 1935, de Flore laurentienne, un manuel qui recense et décrit 1 568 espèces de la vallée du Saint-Laurent, au Québec. Avec ses 2 800 illustrations réalisées par le frère Alexandre Blouin, Flore laurentienne est la première publication fondamentale sur ce thème.
Marcelle Gauvreau naît dans une famille catholique qui compte de nombreux ecclésiastiques, au milieu de dix enfants. Son père, médecin renommé, est un précurseur de l’hygiène publique. La famille s’installe à Montréal mais possède une maison à la campagne où, chaque été, les enfants Gauvreau sont initiés à la botanique sous la houlette d’un professeur de sciences naturelles, M. Houle, dont l’enseignement aride, sans collectage ni expérimentation, la désole. Elle entame des études de lettres et de philosophie avant de revenir vers la botanique en suivant les cours de frère Marie-Victorin, pour lesquels elle se passionne à l’Institut botanique de l’université.
Tous deux ont souffert de grave maladie et frôlé la mort, ce qui les rapproche. Ils partagent le même amour de Dieu et de la nature. Il fera d’elle son assistante et la première bibliothécaire de l’Institut avant d’en faire la secrétaire du Service éducationnel du Jardin botanique créé en 1935-1936. L’un et l’autre œuvreront pour la connaissance de la botanique québécoise mais aussi pour le reconnaissance de la recherche québécoise en la matière.
Un échange épistolaire singulier
La « sympathie » qui unit Marcelle et Marie-Victorin déborde bientôt le cadre de la simple relation de maître à élève et d’échanges scientifiques au sens strict. Leurs rapports deviennent plus personnels. Et lorsque Marie-Victorin, à l’invitation d’un autre confrère des Écoles chrétiennes, frère Léon, se rend de manière régulière à Cuba, il entame avec Marcelle Gauvreau un échange épistolaire qui durera près de trente ans. Au-delà des préoccupations scientifiques, ils échangent sur leurs histoires respectives, leur manière de voir le monde, leur symbiose intellectuelle et spirituelle. La revendication d’une recherche scientifique québécoise en biologie et l’observation des plantes et de la beauté de la nature dans tous ses aspects – une « biologie sans voile » – déborde bientôt sur le champ personnel, les conduisant à une exploration de l’amour et des désirs humains. Le trouble, d’abord inscrit en creux dans leurs échanges, devient plus explicite au fil de la correspondance et les mène à des expériences singulières, tout à fait étrangères à l’étroitesse des temps.
Un film en questions comme en passion
Cet échange entre deux êtres qui établissent une relation hors norme pour leur époque, Lyne Charlebois le présente sans porter de jugement moral. Elle rend fidèlement compte, d’une certaine manière, du contexte dans lequel évoluent les personnages – un milieu catholique où le poids de la « morale » est prégnant et où la coercition s’exerce sur les comportements – en même temps qu’elle ne minimise pas la part de la foi dans la manière de penser le monde. Elle dégage en même temps le caractère révolutionnaire en son temps de ces deux personnages qui se dressent face aux diktats imposés. On y verra Marie-Victorin s’insurger publiquement contre le célibat des prêtres et prendre le chemin du darwinisme, et Marcelle poser la question du désir qu’ils explorent tous deux dans la distance, lui en observant les prostituées, elle en faisant l’expérience de son propre corps.
Film sur, film avec
Cette plongée dans cet échange profondément impudique pourrait virer, à entrer ainsi dans cette intimité si précisément décrite et vécue, à un certain voyeurisme. Elle suscite en même temps des réflexions fondamentales qui échappent à la simple histoire de Marie-Victorine et de Marcelle. Même si la bondieuserie, obsolète en grande partie aujourd’hui, affleure dans les propos des deux protagonistes, le postulat que la nature est créée par Dieu tout en interdisant aux hommes de suivre leur nature pose problème. Quant à la sublimation de l’amour par l’« âme », elle n’est pas moins discutable.
Lyne Charlebois transpose ce questionnement en installant à l’intérieur du film une seconde intrigue, celle que les comédiens en tournage, avec leur réalisatrice qui joue son propre rôle, sont supposés vivre : une relation née de cette proximité aussi déroutante que bouleversante et fascinante. Car l’expérience partagée du désir, fût-ce au travers d’une fiction, ne laisse pas indemne. Elle pose des questions sur la nature de l’amour et ses modalités. Comment aimer et aimer bien ? Quelle est la part du sexe ? Y a-t-il un bonheur possible, sans frustration, dans l’amour sans sexe ? Et, à l’inverse, que reste-t-il de l’amour une fois qu'il a été consommé ?
La Nature, au cœur
Référence à ce qui fonde l’union entre Marie-Victorin et Marcelle, la nature est omniprésente dans le film. Celui-ci ne se contente pas de montrer les personnages dans le contexte de leurs explorations botaniques. Utilisées pour elles-mêmes, des séquences, qui s’intercalent dans le déroulement de la fiction, soulignent la somptuosité de la nature qui est le trait d’union entre les deux personnages. Zoomant sur des détails, des remous dans l’eau où s’agite une vie intense ou un gros plan de feuilles jonchant le sol, ou au contraire en plans larges dessinant, telle une peinture, les masses de couleurs qui s’alternent ou le tremblotement diffus d’un paysage dans le brouillard, elles sont données pour elles-mêmes et l’on voudrait parfois qu’elles durent davantage car là, dans la contemplation de la magnificence de la nature, réside aussi l’un des intérêts du film.
Il nous rappelle que le frère Marie-Victorin n’est pas qu’un botaniste éminent doublé d’un homme de foi. Il est aussi poète. L’homme qui dira du pin : « Ainsi arc-bouté sur le ciel et hanté sur la terre, l’arbre immense est un élan retenu dans sa course par des attaches nécessaires et profondes. Il est la surrection permanente d’un grand corps vivant hors de la matière inanimée et muette. Il est l’effort victorieux. Il est la vie » mérite qu’on dépose au vestiaire ses a priori pour se laisser prendre dans la toile paradoxale de ses contradictions. Parce qu’elles sont belles. Parce qu’elles témoignent d’une vie qui palpite. Parce qu’elles nous ressemblent.
Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles - Canada (Québec) | 2023 | 1h39 | Image : 2:35 | Son : 5.1 et 7.1. Sortie en salles le 20 août 2025
S Réalisatrice et scénariste Lyne Charlebois S Directeur de la photographie André Dufour S Avec Alexandre Goyette (Frère Marie-Victorin/ Antoine), Mylène Mackay (Marcelle Gauvreau/ Roxanne), Rachel Graton (Rita/ Catherine), Francis Ducharme (Frère Léo/ Michel), Sylvie Moreau (Sœur Marie-des-Anges/ Louise), Marianne Farley (Marianne) S Directrice de production Renée Gosselin S Directrice artistique Yola Van Leeuwenkamp S Costumes Sophie Lefebvre S Ingénieurs du son Claude La Haye, Jean-Philippe Savard, Stéphane Bergeron S Monteur Yvann Thibaudeau S Distribution des rôles Geneviève Hébert, Catherine Didelot S Compositeurs de la musique originale Viviane Audet, Robin-Jöel Cool, Alexis Martin S Premier assistant à la réalisation Éric Parenteau S Producteurs Max Films : Roger Frappier, Sylvie Lacoste, Veronika Molnar S Distributeur en salles en France Destiny Films