4 Septembre 2026
À partir d’échanges épistolaires entre ses grands-parents pendant l’Occupation, Emmanuel Marre brosse le portrait d’un bourgeois bien-pensant, pris dans l’engrenage d’un régime criminel. Swan Harlow, looser et arriviste, nous entraîne insidieusement dans les dessous du pétainisme. Un film d’une rare justesse où l’intime rejoint l’Histoire. Réalisé au ras du quotidien d’un suppôt du régime, avec une minutie glaçante, il résonne de façon troublante avec notre époque. Sortie en salle le 30 septembre 2026.
Une fiction en forme de documentaire
Après Rien à foutre, coréalisé avec Julie Lecoustre, qui met en cause les victimes des systèmes d’oppression dans le monde du travail, Emmanuel Marre, dans son deuxième long métrage, se place cette fois du côté de ceux qui gèrent ces systèmes, à l’instar du protagoniste de Notre Salut et de son entourage, au moment où la France était sous la coupe du gouvernement de Vichy. Le mécanisme de la collaboration est montré de l’intérieur, à partir d’un de ses agents, parmi d’autres placés à différents échelons de la hiérarchie.
Ayant découvert la correspondance de ses grands-parents, Henri et Paulette Marre, le réalisateur franco-belge s’est penché plus avant sur le passé de son aïeul pendant l’Occupation et recoupe le contenu des lettres avec des documents d’archives. Le scénario, primé au Festival de Cannes 2026, retrace l’itinéraire d’Henri Marre qui, en septembre 1940, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, alors que le régime de Pétain se met en place. Il a comme atout un traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes de management. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle.
Les premiers plans du film, assez nébuleux, montrent un Henri emprunté au milieu d’un salon mondain où l’on cause politique ou bagatelles. La caméra suit son regard timide sur ces personnes sûres d’elles. Swan Harlow, lui, n’a rien d’un conquérant. D’entrée de jeu présenté comme un homme sans qualité au regard vague, comme transparent, il paraît mal dans sa peau. Un long plan, fixe, extérieur jour, le montre grelottant de froid dans son costume, faute d’avoir pu s’offrir un manteau.
Les séquences suivantes vont quitter la subjectivité du regard du protagoniste pour porter l’attention sur son ascension dans la hiérarchie vichyste. Prise facile que ce jeune ambitieux pour le régime : il est nommé au Commissariat à la Lutte Contre le Chômage (CLC), à Limoges. Chargé de mettre en place des politiques de l’emploi, il va chercher à appliquer ses idées sur le « management ». Henri Marre a mis un doigt dans l’engrenage. Il n’en sortira plus et, malgré son zèle, si utile en sous-fifre, il n’obtiendra jamais le poste de chef de bureau qu’il convoite.
L’usage d’une Bolex digitale qui reproduit le grain des caméras avec pellicule permet d’épouser le style des actualités de l’époque. Tourné en lumière naturelle, avec nombre de scènes improvisées, des comédiens amateurs pour les personnages secondaires, des costumes et des coiffures inspirés des photos d’époque, le film revêt la fluidité d’un reportage, tout en s’éloignant cependant de la reconstitution historique canonique. Il est tourné dans des lieux historiques : à Limoges, dans la Maison du Peuple de la CGT, où s’étaient installés les bureaux du CLC ; à Vichy, dans le Palais des Congrès de la ville, avec de vrais hauts fonctionnaires aux tics de langage d’énarques.
Entre échanges épistolaires et chronique historique
En termes de chronologie, un tissage permanent s’opère entre le vécu d’Henri au jour le jour et les lettres qu’il envoie à son épouse, attendant pour le rejoindre qu’il ait enfin une « situation », et celles qu’il reçoit – toutes lues par une voix off. Dans ses missives, peu sentimentales, le mari se contente de faire état de ses activités professionnelles sans s’étendre sur ses sentiments, obnubilé par son propre parcours. Paulette, son épouse, se montre plus tendre et aspire à le retrouver. Ce qu’elle fera dès qu’il entre en possession d’un grand appartement, visiblement réquisitionné à une famille aisée en fuite.
Sandrine Blancke est une Paulette inattendue, pétillante et brillante, dont le comportement contraste avec la froideur affectée de Swann Harlow, tenue d’un bout à l’autre du film. Fine mouche, elle comprend que les choses ne sont pas nettes, n’en dit rien, joue le jeu mais n’en pense pas moins. Comme un film dans le film, face au durcissement pronazi du gouvernement vychiste, les relations du couple évoluent elles aussi : les retrouvailles des époux vont paradoxalement, avec la prise de conscience de Paulette, sonner le glas de l’amour entretenu par l’éloignement. Un parallèle historique s’établit avec d’autres personnages, à l’instar du chef d’Henri, Henri de Maux, qui refuse la Francisque, ou de son adjoint, qui démissionne. Ils installent des contrepoints à l’attitude du protagoniste qui, de compromission en compromission, répond aux exigences de l’occupant allemand désormais installé en zone libre. Le moment de bascule du film en est l’aide qu’il apporte à la rafle et au transport des juifs de Toulouse en fournissant de l’essence pour les camions de cette première déportation, avant Drancy et les wagons plombés.
Crimes de papier
Emmanuel Marre s’en tient au quotidien d’Henri : aucune image de la guerre, de la résistance, de la déportation n’apparaît dans le film. Pétain est entr’aperçu, de dos, mais son portrait trône partout dans les bureaux. Hormis une bande d’actualité d’époque révélant l’entrée triomphale du Maréchal dans Limoges insérée au montage, rien de spectaculaire, une vague allusion à un attentat de la résistance, alors qualifiée de « terroriste ». Quasiment tout est filmé depuis l’intérieur feutré de l’administration où s’activent les fonctionnaires du régime ou durant les soirées mondaines où l’on rit, boit et danse.
La gestion du chômage confiée au protagoniste renvoie à la violence ordinaire du gouvernement de Vichy. Le traitement statistique de la main-d’œuvre, des flux de population ne concernait pas seulement la déportation des juifs. Le film, dans l’une des rares séquences tournées à l’extérieur, montre un camp de travail obligatoire pour les chômeurs. On y voit des professeurs, des comptables s’activant dans la forêt à fabriquer du charbon de bois. Français, triés sur le volet ceux-là, et dont certains partiront travailler en Allemagne en échange des prisonniers de guerre retenus outre-Rhin. Il ne faudra pas moins de trois travailleurs « volontaires » pour libérer un prisonnier.
Henri se trouve au cœur d’un système visant à l’efficacité économique, quitte à en oublier toute éthique. Notre Salut analyse en lui la « banalité du mal » qui, selon Hannah Arendt, repose sur une répartition hiérarchique des tâches qui ne permet pas à l’individu de voir l’ensemble et dilue les responsabilités. La notion de management est le fondement de de ce système totalitaire : c’est-à-dire les processus d’obéissance qui conduisent des hommes ordinaires, des fonctionnaires besogneux, à commettre l’irréparable.
Des anachronismes de bon aloi.
D’une danse des années 1970 sur le tube Pop-Corn de Gershon Kingsley, chez le préfet de Limoges, à la chanson Live Is Life du groupe Opus (1985), la bande son du film joue sur les décalages. De même, l’emploi d’un vocabulaire contemporain dans le scénario.
« Ce qui m’a fasciné, confie le réalisateur, c’est la modernité de ce que je lisais dans les archives. En particulier sur cette question du management, mot qu’on entend dans la scène d’ouverture, au lieu du terme “sciences de gestion“. Vichy a été une occasion pour plein de jeunes loups de l’administration de se faire une place. » Cette course à l’efficacité, dada d’Henri, s’inspire des théories d’Henri Fayol (1841-1925), ingénieur, comme lui, et l’un des pères de la science de la gestion qui, depuis, a fait florès et dont on connaît aujourd’hui les effets dans les entreprises, au nom de la bonne gouvernance.
Le vocabulaire rétrospectivement châtié de l’époque est largement souligné dans le scénario, comme le terme « ramassage » des israélites à Toulouse, que la secrétaire d’Henri, choquée, propose de remplacer par « regroupement ». Il nous entraîne sans coup férir dans le champ lexical, aux frontières mouvantes, de l’« immigré » d’aujourd’hui et le distinguo qu’opère le gouvernement de Vichy quant aux catégories de travailleurs – français, immigrés, israélites – pour établir des ordres de priorité en matière d’emploi connaît en écho d’inquiétantes résonances contemporaines dans la bouche de certaines personnalités politiques comme dans le discours qui se répand de plus en plus fréquemment dans les rues. La manière dont, insidieusement, les lois de Vichy introduisent une discrimination de plus en plus marquée et coercitive nous renvoie en miroir ce qu’il pourrait advenir si nous n’y prenons garde.
Ainsi Notre Salut, tout en restant fidèle à l’Histoire, se permet de discrets – mais cependant limpides – clins d’œil en direction des spectateurs d’aujourd’hui.
Notre Salut Couleur / Format 1.66 / Son 5.1 / Nationalité France-Belgique / Langue française / Durée 153 minutes
Sortie en salles le 30 septembre 2026
• Réalisation Emmanuel Marre • Scénario et dialogues Emmanuel Marre • Dramaturgie et conseil artistique Julie Lecoustre • Avec Swann Arlaud (Henri Marre), Sandrine Blancke (Paulette Marre), Mathieu Perotto (Gasque), Harpo Guit (Harpo), Mathilde Abd-el-Kader (Corinne), Jean-Baptiste Marre (Henri Maux) • Et Florian Surrier (Théophile), Claudine Barthel-Fournier (Arlette), Laurent Poitrenaux (Henriot), Alexandre Steiger (Saint-Preux), Thierry de Peretti (Dommange), Emmanuel Salinger (Le Ministre), Franck Williams (Garnier), Jules Granger (Sanguinede), Paul Garatte (Durreau), Vincent Lecuyer (Trelissac), Ann-Élodie Sorlin (Jacqueline), Raphaël Thiéry (Chef de camp), Marie Rivière (Réceptionniste), Léon Guetta (Bernard), Yoann Blanc (Lemoine), Colombe Schmidt (Joujou), Maxime Driesen (Jean), Manon Kneusé (Jeune femme) • Image Olivier Boonjing • Son Antoine Bailly, Valène Leroy, Corinne Dubien • Décors Anna Falguères • Costumes: Prunelle Rulens • Coiffures Alizée Gaye • Montage Nicolas Rumpl • Casting Julie Sokolowski, Julie Lecoustre • Présenté en sélection officielle du Festival de Cannes 2026 • Production Kidam, Michigan Films • Coproduction Les Films Pelléas, Unité, Les Films de Pierre, France 2 Cinéma, The Ink Connection, RTBF (Télévision belge), Be tv & Orange • Distribution Condor Distribution