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Arts-chipels.fr

Les Petites femmes de Maupassant. Dames entre elles au bord de la mer.

Phot. © Gwen Catogan

Phot. © Gwen Catogan

Dans cette adaptation de Roger Défossez, qui isole dans l’œuvre de Maupassant quatre portraits féminins, se dessinent l’anticonformisme et la propension de Maupassant à l’ironie grinçante. Cette assemblée de femmes et leurs secrets d’alcôves, emplis d’une saveur délicatement vitriolée, viennent ici titiller la masculinité de la société et nous parler d’une forme de revanche féministe avant la lettre.

C’est dans un décor un peu surchargé, qui évoque les intérieurs de la « bonne » société de la fin du XIXe siècle, que se déroule une « action » qui n’en est pas vraiment une. Nous sommes dans la villa de Céleste, baronne de Grangerie, au bord de la mer. Celle-ci a décidé de passer, avec des amies, quelques jours « sans homme ». Les invitées, exclusivement féminines, sont la marquise Hortense de Renneton et sa nièce, Coralie qui arrive, inopinément flanquée d’une amie d’enfance, Charlotte, devenue comédienne sous le pseudonyme de Zoé Tambour. Les maris ont été habilement mais fermement escamotés pour l'occasion.

Le ton est donné au moment même où la pièce commence : Céleste observe avec délectation à la lunette l’empressement amoureux d’un homme auprès de son épouse, dont la suite révélera une face moins glorieuse et romantique. À ces femmes privées de droits ne restent que les cancanages et les aventures clandestines, qu’en l’absence des hommes, elles pourront révéler au grand jour devant leurs semblables.

Phot. © Gwen Catogan

Phot. © Gwen Catogan

Maupassant au féminin

Roger Défossez, comédien et dramaturge, auteur en particulier de dramatiques radiophoniques, a souvent emprunté, dans ses compositions, aux grandes figures de la littérature et de l’art. Tchekhov, Gogol, Eugène Sue, Alexandre Dumas ont été ses inspirateurs, et il a consacré à Offenbach une comédie musicale, Offenbach, tu connais ? (1976) et à Verlaine un hommage à travers l’Heure verte (1999).

Maupassant fait également partie de ses auteurs de prédilection. Après avoir écrit, pour le Festival d’art dramatique de Tokyo, en 1975, une adaptation de la Maison Tellier, qu’il reprendra, en 1988, dans une version radiophonique, rediffusée en 1996, sa fréquentation de Maupassant lui inspire les Petites femmes de Maupassant, créées en 1993. Un divertissant collage qui récupère plusieurs portraits de femmes, piochés dans la Maison Tellier mais aussi dans d’autres nouvelles.

Il faut dire que les femmes occupent une certaine place dans la littérature de Maupassant. Elles sont parfois victimes comme Boule de suif qui sacrifie son corps pour permettre à un groupe de voyageurs de fuir Rouen durant la guerre franco-prussienne, ou comme Jeanne dans Une vie, soumise à la bestialité, à l’avarice et à l’hypocrisie de son mari. Elles sont aussi prostituées, comme dans la Maison Tellier, travaillant dans une maison close, cependant prises pour de grandes dames dans le village où elles viennent assister à une première communion, et remerciées chaleureusement par le prêtre, une impertinence à laquelle s’autorise ce grand pourfendeur des faux-semblants de la religion qu'est l'auteur, en plus de la critique acerbe de la société bourgeoise de son temps qu'il manie avec dextérité et talent.

Il n’est donc pas innocent que l’une des femmes qui apparaissent dans les Petites femmes de Maupassant lise Madame Bovary, témoignant à la fois de l’admiration de l'auteur pour Flaubert dont il fut le disciple et de l’importance symbolique de ce personnage féminin victime des règles sociales.

Mais le propos, ici, est d’« observer par le trou de la serrure » ces femmes livrées à elles-mêmes qui rendent aux hommes la monnaie de leur pièce en se livrant à leur tour à des propos lestes en même temps que railleurs sur les hommes.

Phot. © Gwen Catogan

Phot. © Gwen Catogan

Un microcosme côté féminin

Assemblées, les quatre femmes des Petites femmes de Maupassant offrent un échantillon en réduction de la société féminine. Face à Céleste, Hortense et Coralie, vraisemblablement de petite noblesse, Charlotte-Zoé, petite actrice, amie d’enfance de Coralie, est éblouie par ce monde que sa fréquentation des théâtres ne lui a pas permis d’approcher de près. Son univers, c’est, entre autres, Monsieur Offenbach et le soin jaloux avec lequel il surveille Hortense Schneider, tout en jetant un regard concupiscent sur le décolleté des autres actrices. Zoé, de toutes les femmes présentes, est, au début de la pièce, la seule qui ait décidé de se séparer de son mari et est en instance de divorce.

Alors que dans la bonne société, on ne divorce pas, même si le mari est ennuyeux comme la pluie, nul au lit ou jaloux comme un pou. On fait avec jusqu’à ce que, parfois, la coupe déborde et que sauter le pas s’impose. C’est à ce moment que ces femmes se livrent, révèlent non seulement la piètre opinion qu’elles ont de leur époux, mais aussi la manière de le pousser à la faute pour obtenir le divorce ou de prendre leur revanche.

Armées d’une théière, d’un sucrier et d’un pot à lait, elles réimprovisent les scènes qu’elles rencontrent avec une distance qui les drape d’humour. Elles se gaussent de Sarah Berhnardt ou des « Mademoiselle » hors d’âge de la Comédie-Française, se réfèrent à Renoir, imagent leurs confessions en allusions limpides, doucettement scabreuses, où il est question de « flux et de reflux », évoquent un maître-nageur trop pressant ou un beau dragon sabre au clair, ou traitent de l’infidélité comme « des choses qui arrivent ».

Commencées sur le ton léger de la gaudriole et du flirt, les confessions prennent progressivement un tour plus intime et plus cru. Démarré sur une histoire de moustache, synonyme d’« en avoir ou pas », dont on laisse au spectateur toute latitude pour imaginer ce que les mots cachent, entre un inconnu croisé par hasard avec lequel on vit une aventure foudroyante et la révélation de l’amour avec un grand « A » pour un instituteur qui – comble de la séduction – sent l’encre et le papier, le propos se promène à tous les étages du rapport amoureux – ou sexuel – entre hommes et femmes.

Entre appeler un chat un chat et tourner en circonvolutions aussi cocasses qu’éclairantes autour d’un pot on ne peut plus évident, la question du désir composera cette « promenade » sur une carte du Tendre assez triviale. On y attestera aussi de la difficile condition des femmes, condamnées à être éternelles séductrices pour conserver leur pouvoir sur les hommes. Un mal qui touche la maîtresse de maison, d’âge déjà mûr, dont le cynisme masque à grand-peine ses difficultés de femme vieillissante – le destin de toutes les femmes.

Phot. © Gwen Catogan

Phot. © Gwen Catogan

Un certain « féminisme » avant la lettre ?

Elles pratiquent l’ironie avec un art consommé, lorsque l’une d’elles, prise pour une prostituée, est payée par son amant de passage et que l’une des femmes présentes lui propose d’utiliser cet argent pour offrir un cadeau à son époux.

Elles ne dédaignent pas de pousser la chansonnette avec un bel ensemble en reprenant la chanson d’Yvette Guilbert, Quand on vous aime comme ça, qui évoque avec un humour noir la violence masculine à l’égard des femmes : « La première fois qu’il m’offrit sa tendresse,/ Il me fit peur tant il roulait des yeux./ Et d’puis c’temps-là, quand y m’fait une caresse,/ J’en porte la marque et j’ai les bras tout bleus./ À son désir, souvent je me dérobe/ Car pour m’aimer je sais que cet être-là/ Va m’déchirer mon jupon et ma robe. »

D’une irrésistible drôlerie, les quatre femmes jouent chacune de leur registre : meneuse de jeu cynique et expérimentée tirant chacune de ses compagnes hors de la « bienséance » qu’elle voudrait préserver ; innocente prude pleine d’ennui qui se laisse surprendre par l’appel de l’amour ; jeune naïve faisant son éducation sentimentale ; proie désignée des hommes dont le vert parler démarque les déclarations toutes en sous-entendus de ses compagnes.

Il y a quelque chose de décalé à entendre ces femmes habillées en costumes anciens tenir un discours que ne bouderaient pas des femmes d’aujourd’hui, dire qu’il « devrait y avoir une loi pour protéger les femmes ». Et même si des entorses au temps dans lequel se déroulent les textes, comme la présence d’un poste de radio ou de la musique de vieux jazz, s’invitent dans la pièce, déviant quelque peu du réalisme qui caractérise l’écriture de Maupassant, la passerelle entre passé et présent fonctionne.

On n’en dédouanera pas Maupassant pour autant de ce qui échappe à la pièce pour se rapporter à la vie même de l’auteur.

On connaît la réputation de consommateur de femmes de Maupassant qui discrimine pas entre femmes du monde et catins. Canoteur de filles dociles sur la yole Feuille de rose qu’il a achetée avec ses amis, amant de la journaliste féministe et travestie Gisèle d’Estoc, puis de la comtesse Potocka, il fait feu de tout bois alors même que dès 1877, il se sait atteint de la syphilis et écrit : « J'ai la vérole ! […] Et j'en suis fier, malheur, et je méprise par-dessus tout les bourgeois. Alléluia », non sans ajouter, avec un cynisme consommé : « Je baise les putains des rues, les roulures des bornes et, après les avoir baisées, je leur dis : "J’ai la Vérole". Et elles ont peur et moi je ris, ce qui me prouve que je leur suis bien supérieur. »

Une facette du personnage que la pièce ne retiendra pas, se concentrant sur le thème d’une société des femmes prises en étau dans un régime qui les réduit à néant et dans lequel elles trouvent le moyen de prendre leur revanche. Il faut dire qu’au moment où Roger Défossez propose les Petites femmes de Maupassant, en 1993, le féminisme est passé par là et que le thème de la liberté des femmes est à l'ordre du jour. Son choix d'isoler dans Maupassant des femmes qui font la nique à la gent masculine, pour divertissante qu'elle soit dans le feu d’artifice de la langue de l’auteur, n'en conserve pas moins un goût d'amertume...

Phot. © Gwen Catogan

Phot. © Gwen Catogan

Les Petites femmes de Maupassant
• Textes Guy de Maupassant • Adaptation Roger Défossez • Mise en scène Gwenhaël de Gouvello • Scénographie Emilien Andro • Costume Maxence Rapetti-Mauss • Régie générale Michel Palombo • Lumière Jean Christophe Violo • Avec Eurydice El-Etr (Coralie), Marie Grach (Zoé), Karine Pinoteau (Hortense), Alexandra Sarramona Céleste) • Production La compagnie du catogan, Le théâtre Armande Béjart, Le Mois Molière, La ville de Versailles, La ville d’Asnières sur Seine, Le conseil départemental des Hauts-de Seine • À partir de 10 ans • Durée 1h25

Du 24 juin au 23 août 2026
Au Lucernaire – 53, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris
www.lucernaire.fr

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