17 Juin 2026
Une troupe de dix artistes, à la fois chanteurs, musiciens et comédiens, fuyant un monde en déliquescence, convoque l’esprit frondeur de Giovanni Boccacio pour inventer un théâtre réparateur. Une folle équipée, mise en scène par Caroline Leboutte et en musique par Bianca Chillemi, sur la partition du compositeur Matteo Franceschini et le livret de Stefano Simone Pintor.
Une adaptation fidèlement infidèle
Il Decameron (qui signifie en grec ancien le « Livre des dix journées ») est un recueil de cent nouvelles, racontées par dix riches jeunes gens, qui se sont isolés avec leurs serviteurs, dix jours durant, dans une maison de la campagne toscane, pour fuir la peste qui s'abat sur Florence en 1348. Chaque personne propose un récit par jour, sur un thème précis, tout en organisant des repas, jeux, danses, chansons. L’œuvre offre, sur fond d’épidémie, un tourbillon inépuisable de contes grivois, romanesques, cruels, fantastiques ou burlesques, dont Pier Paolo Pasolini nous a donné, dans son film, un inoubliable échantillon.
Giovanni Boccaccio (1313- 1375) – Boccace – décrit avec humour, dans ses contes, une société composite : empereurs, rois, nobles côtoient curés, marchands, médecins, paysans, voleurs, prostituées, mendiants... Et, dans le récit cadre, il dépeint de joyeux drilles qui, en ces temps de chaos, dans cette parenthèse hors du monde, font la fête pour tromper la mort qui rôde autour d’eux.
Ici transposé en opéra bouffe, un genre entre opéra et opérette, le Décaméron met en scène dix jeunes artistes, musiciens et chanteurs. Ils quittent un monde qu’ils jugent « merdique » et se réfugient dans un théâtre abandonné pour réaliser une création collective. Le spectacle, fidèle à l’esprit de Decamerone, s’en distancie par une critique de la société féodale et patriarcale dépeinte dans les histoires de Boccace.
Le librettiste Stefano Simone Pintor a choisi sept nouvelles, puisées dans les deuxième quatrième, cinquième, neuvième et dixième journées de Decamerone. On y voit la fille de Tancrède manger le cœur de son amant occis par ce père abusif ; une femme enceinte enterrée vivante et ramenée à la vie et à son mari par le baiser (un tantinet nécrophile) d’un preux chevalier ; un faucon sacrifié par son propriétaire en gage d’amour à une gente dame. Les comédiens le cuisinent devant nous et le mettent au four pour le repas festif qui clôt le spectacle.
D’ici là, place aux grivoiseries avec la boulangère chevauchée comme une jument, puis la belle enlevée et violée par neuf hommes, dans toutes les positions, démonstration à l’appui. Pour finir, l’histoire édifiante de Griselda – la dernière du recueil –, une bergère soumise aux quatre volontés d’un nobliau immonde, dont elle force l’admiration. Son obéissance aveugle sera vivement dénoncée par la troupe. Autres temps, autres mœurs !
Un décor recyclé
En préambule, au rythme d’un cœur qui bat la chamade, une bateleuse raconte au public le cadre dans lequel Boccace a composé Decamerone. Elle semble s’être échappée d’un hôpital et cite les premiers mots du recueil, une description apocalyptique de la peste et de ses effets délétères : le sang qui s’épanche, les bubons méphitiques, les fosses communes qu’on creuse. Puis elle invite ses partenaires, lancés au milieu du public, dans un madrigal polyphonique plein de compassion, à la rejoindre pour pénétrer sur la scène.
Là, on découvre un vrai capharnaüm : éléments de décor, portants chargés de costumes, accessoires de théâtre... tous styles confondus. De quoi habiller les chevaliers, bergers, manants, ladres, rois, princesses qui hanteront le plateau... La scénographe a puisé dans les réserves de l’Opéra d’Avignon, où le spectacle a été créé, jusqu’au cyclo bleu déchiré qui figure le ciel... Le théâtre déserté reprend vie à l’arrivée de la troupe.
De bric et de broc, à l’instar du livret et de la partition, ce décor bricolé au fur et à mesure du spectacle permet une fluidité de jeu, le passage rapide d’une scène à l’autre et contribue à l’esthétique hétéroclite avouée de cet opéra.
Un opéra bouffe non conventionnel
Soigneusement mis en scène, les différents fragments s’enchaînent avec vélocité. Les interprètes sont tour à tour narrateurs, personnages ou témoins des différents récits. Sans orchestre ni chœur, ils portent l’intégralité de la matière sonore, chantant tout en jouant la comédie et, pour certains, de différents instruments (trio à cordes, euphonium, trompette basse). Sans chef au plateau, les parties chantées et instrumentales sont pourtant remarquablement synchronisées entre elles, et avec les morceaux enregistrés, grâce à la directrice musicale, Bianca Chillemi. Tous les interprètes portent un petit micro, afin d’uniformiser le rendu sonore.
La partition de Matteo Franceschini, nerveuse, sensuelle ou chaotique, brouille les frontières entre lyrique et variété. Les voix passent librement des morceaux chantés ou chorals aux scènes de comédie et aux commentaires collectifs. Cette circulation constante des modes narratifs, des rôles, des styles, des langues – italien, français, anglais, occitan – donne au spectacle une dynamique particulière, où l’hétérogénéité ne cède en rien à une grande précision des interprètes. Jeu théâtral et parties musicales se chevauchent tout naturellement dans un rythme soutenu et les adresses au public ou les séquences instrumentales font diversion pour des changements de costumes et décors rapides.
Des artistes tout terrain
Entre le livret polyglotte et la partition mêlant instruments acoustiques et traitement numérique, il faut aux interprètes une grande capacité d’adaptation aux différents modes d’expression.
Charlotte Avias joue les meneuses de jeu en interaction avec le public, aussi agile physiquement que vocalement. Clara Barbier-Serrano, soprano, manie son violon avec virtuosité. Elena Caccamo impressionne par son timbre mezzo étendu et s’avère excellente comédienne dans le rôle de Griselda ou dans la scène drolatique du faucon cuisiné. Quant à Hélène Escriva à l’euphonium et à la trompette basse, elle peut chanter dans toutes les situations, même quand elle fait la morte. La violoncelliste Laure Magnien est une délicate mezzo et la violoniste Elena Olga Groppo a la voix bien posée. Enfin, la mezzo-soprano Laura Muller, affublée d’une chevelure rose, excelle dans le rôle d’un jouvenceau gringalet et moustachu.
L’ode à la lune, moment plus romantique, est interprétée en duo par Laure Magnien et Robin Kirklar. Ce dernier, également altiste, cultive une présence incongrue dans ses prestations lyriques, instrumentales et théâtrales. Le ténor Kenny Ferreira n’a rien à lui envier quand il traverse le plateau en petite tenue ou prend une voix de tête comique. Quant à Mathieu Dubroca, baryton au timbre rond, il se plaît à parodier les pères nobles et pervers, le curé dévergondé, le médecin véreux.
La metteuse en scène et la directrice musicale, travaillant main dans la main, assurent la cohésion d’une troupe où chaque personnalité peut s’exprimer. L’ambiance est à la comédie, souvent au burlesque, pour finir en happy end festif, dans un décor idyllique, où les fleurs s’épanouissent sous la neige.
Est-ce pour dire que l’art et l’imagination peuvent, à défaut de sauver le monde du mal, faire entrevoir une réconciliation possible ? Quoiqu’il en soit, ce Décaméron 2026 résonne fortement avec notre époque. Derrière les récits hérités du XIVe siècle affleurent les angoisses contemporaines : crises sanitaires, besoin de communauté, nécessité de continuer à raconter malgré tout, et d’exprimer ainsi le pouvoir de la fiction sur la réalité.
« Ce projet d’opéra revendique l’impérieuse nécessité de la création, maintenant plus que jamais », précise Caroline Laboutte. L’opéra devient ici un espace de résistance joyeuse et de convivialité, où l’art permet de maintenir un lien entre les individus, entre les comédiens et le public. Ceux-ci, comme pour sceller un pacte avec les spectateurs, leur distribuent la foccacia qu’ils ont confectionnée et cuite durant le spectacle.
Ce Décaméron nous transmet l’appétit de vivre qui habite malgré tout les protagonistes de Boccace, lequel conclut son récit par un trait d’humour : « Au bout de ces dix jours, les gens sont retournés chez eux en chantant. Soit la mort les épargnera, soit ils mourront joyeux. »
Décaméron
• Musique Matteo Franceschini • Livret, d’après II Decameron de Giovanni Boccaccio, livret Stefano Simone Pintor • Mise en scène et dramaturgie Caroline Leboutte • Direction musicale et études musicales Bianca Chillemi • Chorégraphie Fatou Traoré • Scénographie et costumes Aurélie Borremans • Eclairages Nicolas Olivier • Assistante costumes Bianca Chillemi • Assistante mise en scène Roxane Lefèvre • Interprétation Charlotte Avias, Clara Barbier-Serrano, Elena Caccamo, Mathieu Dubroca Hélène Escriva, Kenny Ferreira, Elena Olga Groppo, Robin Kirlar, Laure Magnien Laura Muller • Production Opéra Grand Avignon • Avec le soutien du GME Centre National de Création Musicale de Marseille • Coréalisation Opéra Grand Avignon, Ircam, Centre Pompidou, Athénée Théâtre Louis Jouvet• Création Opéra d’Avignon le 6 mars 2026 • Durée 2h10
Les 12 et 13 juin 2026
Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet – Place Louis Jouvet 75009 Paris T. 01 53 05 19 19
Dans le cadre de ManiFeste de l’Ircam, du 3 juin au 3 juillet 2026
Rens. 1 place Igor Stravinsky 75004 Paris T. 01 44 78 48 43