Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

Illusions, un jeu de dupes ?

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Qu’est-ce que le véritable amour ? À travers les chassés-croisés de deux couples « exemplaires » d’octogénaires, les comédiens s’interrogent. La pièce d’Ivan ViripaIev propose un récit à quatre voix plein de rebondissements. La mise en scène de Yordan Goldwaser nous entraîne dans un labyrinthe de vérités et de mensonges qui dépasse le simple parcours amoureux.

Un auteur dans le vent

Ivan Viripaïev, comédien et metteur en scène, originaire d’Irkoutsk, s’est imposé à Moscou, dès les années 2010, comme une figure majeure du nouveau drame russe. Notamment à la direction artistique du Théâtre Praktika. À côté du cinéma où il travaille en tant que réalisateur ou scénariste, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces. Elles sont largement diffusées en Russie, jusqu’au jour où il s’oppose publiquement à la guerre en Ukraine. Depuis, ses œuvres sont interdites, bannies des bibliothèques. Contraint de s’exiler, Ivan Viripaïev vit aujourd’hui en Pologne.

En France, traduit par Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel dès sa première pièce et publié aux Solitaires Intempestifs, il a rapidement trouvé le chemin des planches notamment grâce à Galin Stoev qui, après Oxygène, monte un bon nombre de ses pièces dont Illusions en 2024. Viripaiev ne manque pas d’autres adeptes dans l’Hexagone, dont Yordan Goldwaser. Avec sa compagnie, il a mis en scène Les Guêpes de l’été nous piquent encore en novembre puis OVNI (pièces plus récentes) et s’attaque aujourd’hui à Illusions. Il voit dans ces trois pièces « une sorte de trilogie autour du thème de la vérité. Chacune d’elles met en scène des personnages égarés, confrontés à des situations qui ébranlent et mettent à mal leurs certitudes. »

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Le jeu de la vérité et du mensonge

Quand Dennis, sur le point de rendre l’âme, fait une magnifique déclaration d’amour à Sandra, sa femme, celle-ci, qui va mourir à son tour, avoue dans un dernier souffle à Albert, le meilleur ami du défunt, qu’elle ne brûlait que pour lui. Le bel édifice de la conjugalité s’écroule : Albert découvre qu’il aimait Sandra sans le savoir et s’en confesse à Margaret, son épouse. Celle–ci lui révèle que Dennis était son amant depuis des années. Bien d’autres confidences suivront, entre amis ou entre conjoints...

La pièce est constituée d’une succession de révélations qui conduit chaque personnage à se redéfinir en tant que sujet amoureux. Qui dit vrai et qui dit faux ? Le véritable amour est-il ou non réciproque ? Cette amitié entre couples, ces fidélités conjugales à la longévité admirable n’étaient-elles qu’illusions ? Peut-on mentir, ou se mentir, à l’article de la mort ? Questions vertigineuses que se posent et exposent au public quatre jeunes gens, narrateurs de ces affaires de cœur complexes et d’un autre âge.

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Une habile mise en abyme

Toute la malice de ViripaIev consiste à mettre les chassés-croisés entre maris, femmes et amie.s, dans la bouche d’autres personnages. Pour Yordan Goldwaser, il s’agit d’une enquête menée par quatre trentenaires « sur les modèles affectifs de leurs aînés, qui remet en cause le schéma classique de l’amour ». Ils sont nommés par l’auteur dans le texte édité selon l’ordre de leur prise de parole : première femme, deuxième femme, premier homme, deuxième homme.

Pour commencer, Jeanne Lepers entre en scène, suivie des trois autres, pour annoncer qu’elle va nous « parler d’un couple marié. Des gens formidables. Ils ont vécu ensemble cinquante-deux ans. » Pierre Devérines, Pauline Huruguen et Barthélemy Meridjen écoutent son exposé entrecoupé de « pauses » indiquées dans le texte. Ils la relaieront pour raconter les conséquences, en cascade, de l’ultime aveu de Dennis.

Ici, les comédiens prennent en charge les mots d’individus qui pourraient être leurs grands-parents et s’expriment sous forme de longs monologues un peu sentencieux, comme peuvent l’être les gens d’un certain âge. Pierre Devérines, Jeanne Lepers, Barthélemy Meridjen et Julie Moulier se font en quelque sorte les porte-parole de Dennis, Sandra, Albert et Margaret, tout gardant une distance narquoise à leurs objets d’étude.

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Un double jeu

À la fois témoins et parties prenantes des vieux qui meurent l’un après l’autre, les interprètes s’emparent de la partition de ces alter ego en rendant leur discours à la fois émouvant et dérisoire. Cela implique de jouer en même temps la sincérité des personnages et le doute engendré par leurs déclarations d’amour contradictoires. Ce que le jeu des comédiens introduit au travers de décalages plus ou moins soulignés entre la manière de dire le texte et la gestuelle qui lui est associée, ajoutant un niveau supplémentaire de confusion dans ce jeu de la vérité et du mensonge, un chemin d’errance supplémentaire dans le labyrinthe des sentiments où la vérité s’égare.

À cette confusion, s’ajoute une autre diablerie de l’auteur : non content de brouiller les pistes entre réalité et faux-semblants, il bouscule la chronologie en disséminant des indices qui ébranlent davantage les certitudes.

Tricoté au passé recomposé, l’amour va et vient, entre amis, amants, mari et femme, tous intimement liés.

Les artistes avancent dans la succession des monologues en se laissant naïvement impressionner par les aveux – bien sûr contradictoires – des uns et des autres, mais ils montreront, au fil du spectacle, de plus en plus de recul et d’impertinence.

Ils le manifestent ouvertement devant leur camarade et le public en jouant a contrario des émotions véhiculées par le texte.

Le décor – une maquette de maisons jumelles, un rideau argenté, un luminaire géant, une pile de planches – n’a pas de rôle explicite. Tout au plus évoque-t-il l’idée de construction et reconstruction permanente du sentiment amoureux, dans une mise en scène qui tient essentiellement dans la tension entre les comédiens, leur texte et l’adresse au public.

Il appartient à chaque spectateur de trouver sa vérité en assemblant les pièces d’un puzzle infernal semé d’incertitudes. Et si la question de l’amour n’était, pour Ivan Viripaev, que prétexte à déjouer les mensonges de notre époque ?

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Phot. © La Nuit américaine - Lucie Gautrain

Illusions d’Ivan Viripaev Traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel
S Mise en scène Yordan Goldwaser S Avec Pierre Devérines, Jeanne Lepers, Barthélémy Meridjen, Julie Moulier S Collaboration artistique Yann Richard S Scénographie, costumes, régie générale Lucie Gautrain S Lumières Diane Guérin S Son Tal Agam S Construction Guillaume Gouarin S Production La nuit américaine S Coproduction Studio – Théâtre de Vitry, lNEST – CDN transfrontalier de Thionville – Grand Est, Théâtre de Vanves S Avec le soutien de la DRAC Grand Est, de la région Grand Est, de la ville de Strasbourg, de La Vie Brève – Théâtre de l’Aquarium, du TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, de Lilas en Scène S Coréalisation avec le Théâtre de la Tempête S La pièce Illusions est traduite avec le soutien de Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale S Les traductions des textes d’Ivan Viripaev sont publiées aux éditions Les Solitaires Intempestifs. Titulaire des droits : Henschel SCHAUSPIEL Theaterverlag Berlin GmbH – agent de l’auteur pour l’espace francophone  Gilles Morel S Durée 1h30

Du 4 au 21 juin 2026
Théâtre de la Tempête, Cartoucherie – Route du Champ-de-Manœuvre 75012 Paris
www.la-tempete.fr T 01 43 28 36 36

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article