31 Mai 2026
Après les Misérables, Jean Bellorini poursuit son aventure franco-chinoise avec le livre aux 200 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont deux chaque année en Chine : le Petit Prince. Une très émouvante leçon d’humanité jouée, chantée et mise en musique.
Nous voilà projetés sur une aire circulaire, telle une piste de cirque, recouverte d’un tapis de particules blanches. La neige a remplacé le désert et le Petit Prince n’a plus les cheveux blonds comme les blés mais une chevelure noire et raide de petit asiatique. Un enfant fantasque, qui promène tout au long du spectacle ses cabrioles, accompagne cette version de l’aviateur perdu au milieu de nulle part qui tombe en panne loin de la « civilisation » et voit débarquer, sans crier gare un enfant, un « petit prince » en pourpoint qui ne répond jamais aux questions qu’on lui pose mais va, peu à peu, « apprivoiser » cette grande personne plus préoccupée par les choses « sérieuses » telle sa panne de moteur, que par les divagations d’un enfant qui voudrait qu’il lui dessine un mouton.
Un Petit Prince devenu franco-chinois
On ne reviendra pas sur cette fable d’une formidable humanité, publiée en 1943, dans laquelle, peu à peu, le pilote et son petit compagnon apprennent à se connaître au travers d’une évocation qui convie baobabs, renard, rose, serpent, planète lointaine et étoiles et où l’on croise un allumeur de réverbères frénétique, un businessman tout gonflé de son importance, un vaniteux trop plein de lui-même ou un géographe enfermé dans ses livres indifférent aux choses éphémères. « Le Petit Prince, résume Jean Bellorini, est le récit d’une rencontre, l’expérience de l’altérité innocente. Le dialogue d’une conscience qui se dédouble, doute existentiel contre pureté de l’âme. »
Le metteur en scène reprend avec une grande fidélité au texte d’origine le conte d’Antoine de Saint-Exupéry et l’on retrouve, au fil du spectacle, nos souvenirs intacts de parents racontant cette histoire ou d’enfants ayant écouté ces épisodes mirobolants et fantasques qui cheminent entre fantaisie et réalité, révélant l’inanité du monde des « adultes ».
Mais c’est en intégrant les apports de son partenaire chinois, le Yang Hua Theatre, avec ses comédiens qui sont aussi chanteurs et musiciens, que Jean Bellorini offre une version transposée et enchantée de l’œuvre. Ainsi, il ne reprendra pas les dessins de l’auteur mais offrira une vision renouvelée de ce texte devenu un classique.
Le cérémonial qu’il invente emprunte à l’importance des disciplines circassiennes en Chine et à une imagerie qui construit l’espace scénique comme un espace rituel entouré de fleurs. La circularité, il la décline aussi à travers l’éclairage, comme pour matérialiser ce livre-monde en forme de planète, celle du Petit Prince, une si petite planète qu’on peut en permanence, presque sans bouger, en faire le tour, mais aussi la nôtre, la Terre, et le caractère universel de ce récit qui a su toucher le monde entier.
Une version parlée, chantée et mise en musique
Si le pilote narrateur, François Deblock, dont le jeu rappelle la dédicace de l’aviateur à Léon Werth – « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants » – s’exprime en français, tous les autres personnages parlent en chinois et un surtitrage complète cette évocation décalée où nos souvenirs reviennent en même temps qu’on s’évade vers cet ailleurs extrême-oriental de la Chine continentale de Wuhan, dans la province de Hubei, où le spectacle a été créé et où le cirque occupe une place de choix.
C’est l’occasion de constater, une fois de plus, le degré de précision et de perfection, caractéristique des apprentissages des arts en Extrême-Orient, et d’apprécier la manière dont les acteurs chantent et jouent à loisir de plusieurs instruments, recréant pour l’« action » un espace musical qui la ponctue et la commente.
Trois chanteuses et chanteurs chinois participent au spectacle. Ils sont : chanteur de folk et écrivain, comme Zhong Lifeng, autrice-compositrice comme la jeune musicienne Liu Fanqing, actrice et chanteuse comme Xiaoliu, qui s’illustre dans la « mandopop » (abréviation de Mandarin Popular Music), l’une des catégories de musique populaire chinoise, ou pianiste et accordéoniste comme Chen Minhua, déjà présente dans les Misérables, portés par les variations musicales de Ne me quitte pas, entre autres. Ils interprètent des chansons et des musiques dérivées pour partie d’airs tirés de chansons françaises qui restent présentes dans notre imaginaire et que Jean Bellorini et Clément Griffault, le pianiste qui participe sur scène au spectacle, réinventent chaque fois en les remodelant.
Un drôle de chariot à roues de vélo équipé de percussions, utilisé comme une machine sonore à ponctuer les épisodes, accompagne un développement chaque fois dit et ponctué de chansons et de musiques, et les instruments les plus divers, dont les accordéons ou le piano, participent de ce parcours qui mêle musique occidentale et influences esthétiques chinoises et se teinte de mélancolie douce que viennent interrompre des parties plus festives.
Une évocation poétique
Il fallait restituer ce qui fait le prix du conte philosophique du Petit Prince, cet essentiel « invisible pour les yeux » « qu’on ne voit bien qu’avec le cœur » et faire entendre, « dans le monde chaotique d’aujourd’hui où les voix de la haine rendent souvent inaudibles les paroles de paix et de fraternité », nous dit Jean Bellorini, le message de solidarité et d’amitié porté par le texte.
Le metteur en scène utilise la transposition, qui fait naître les images, pour dire. Elle s’imprègne d’onirisme pour évoquer, par exemple, la Rose si compliquée et maniérée qui pousse sur la planète du Petit Prince, devenue sur scène jeune fille que l’enfant essaie, maladroitement, de protéger des prédateurs qui la menacent en la revêtant d’un voile de mariée dont il déploie la traîne. L’insolite chemine à ses côtés avec cette multiplication d’hélices de bateaux qui forment un panneau animé de rouge rappelant la présence de l’hélicoptère en panne, qui vient souligner la présence du petit aéroplane-jouet que manipule le personnage de l’aviateur, ou se dessine à travers cette surface métallique en fond de scène qui démultiplie les reflets pour détacher le propos de tout réalisme et le tirer vers l’universalisme.
On peut aussi comprendre le dédoublement du personnage du Petit Prince, entre un tout jeune enfant qui se promène dans l’histoire et lui ajoute une note facétieuse et muette, et l’enfant de onze ans qui en assume le rôle face à l’aviateur, comme une forme de transmission englobante, tous âges confondus, une représentation de l’Enfance affrontée au monde des adultes.
Une rencontre des cultures
À cette « évocation » qui a pour fonction de produire de l’imaginaire, Jean Bellorini ajoute un personnage, absent de l’œuvre de Saint-Exupéry : un Poète. Il est celui qui traverse les différences culturelles et jette une passerelle entre la France et la Chine et, à travers elle, invite au dialogue des cultures.
En lui faisant réciter des poèmes écrits au VIIIe siècle, durant la dynastie Tang, Jean Bellorini non seulement nous transporte ailleurs, dans l’Orient lointain, donnant une couleur universelle au récit, mais il établit des correspondances. Leur affichage en caractères chinois, avec la traduction, marque davantage encore à la fois leur éloignement et leur proximité. Révélateurs de leur époque et de leurs préoccupations, les poèmes de Du Fu ou Li Baï relient aussi le passé au présent.
Dans ses poèmes, Du Fu, né en 712, qui ne réussit pas, dans un premier temps, à obtenir un poste dans l’administration impériale, témoigne de la misère qui le frappe et de celle des gens du peuple, qui est pire. Il n’hésitera pas, plus tard, ayant rejoint la cour, à défendre ses convictions et encourir une disgrâce. Dans la Ballade des chars de guerre, il dénonce les injustices de son temps, écrivant : « L’Empereur n’entend pas le cri de son peuple./ En vain des femmes courageuses ont saisi la bêche et conduisent la charrue ;/ Partout les ronces et les épines ont envahi le sol désolé./ Et la guerre sévit toujours, et le carnage est inépuisable,/ Sans qu’il soit fait plus de cas de la vie des hommes, que de celle des poules et des chiens ».
Là où les textes de Du Fu, en prise sur le temps, sont emplies d’échos douloureux qui résonnent encore de manière très actuelle, Li Baï offre un parfum d'éternité dans la quintessence d'une poésie classique tout imprégnée du spectacle de la nature. Pendant l’un de l’autre, les deux poètes renvoient aussi à l’auteur, lancé dans l’écriture du Petit Prince et aspirant à la paix alors que la guerre fait rage.
Ainsi, différences d’âges et de cultures communient à l’intérieur de ce conte atypique où transposition et métaphores viennent nous rappeler un message du cœur fondé sur dans l’empathie et l’entraide mutuelle. Un message que la beauté émouvante du spectacle ancre encore davantage.
Le Petit Prince d’après le roman d’Antoine de Saint-Exupéry (© Éditions Gallimard)
S Mise en scène et adaptation Jean Bellorini S AvecYang Hua Theatre S Avec François Deblock, Xue Fei, Li Yichen en alternance avec Zhai Youchen, Jin Zhenhe en alternance avec Zhang Hao Tong S Chant Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing S Clavier, accordéon Chen Minhua S Direction artistique Wang Keran S Collaboration artistique Anaïs Martane S Mise en scène de reprise Ray Zhang S Assistanat à la mise en scène, supervision de scène Zhou Jingyi S Traduction Ma Zhencheng S Conseiller en poésie Dong Qiang S Scénographie Jean Bellorini, Li Geng S Lumière Jean Bellorini S Musique originale Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing S Direction musicale Clément Griffault, Jean Bellorini S Costumes Fanny Brouste S Planification Guo Wenpeng, Kan Lingyun S Supervision Zhang Chaohui, He Mi, You Guoliang, Wang Chunyang S Production Anaïs Martane, Lucas Li, Wang Yi S Production exécutive Isabella Qu S Spectacle créé les 15 et 16 novembre 2025 à Wuhan (Chine) S Production Yang Hua Theatre Co., Ltd. ; Théâtre National Populaire Coproduction Mailive ; Hubei Theater Co., Ltd. ; Henan Radio and Television Satellite TV Media Co., Ltd. S Projet subventionné pour l’année 2025 par le Fonds des arts et de la culture de Beijing S Partenariat culturel Centre de l’héritage de la culture traditionnelle de l’art dramatique chinois du ministère de l’Éducation ; École des arts et de la communication de l’Université normale de Beijing S En partenariat avec Arte et Sytral Mobilités S Durée 2h S Spectacle en français et mandarin surtitré en français
Les 15 et 16 novembre 2025, première à Wuhan et tournée en Chine jusqu’au 31 déc. 2025
Du 22 au 24 mai 2026 Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
Du samedi 30 mai au samedi 6 juin 2026, mar.-sam. à 20h, sauf le 30/05 à 18h30, dim. 16h
Théâtre National Populaire – 3, place du Dr Lazare Goujon, 69100 Villeurbanne
tnp-villeurbanne.com Rés. par tél. 04 78 03 30 00