6 Avril 2026
Il n’est pas si fréquent, au théâtre, de trouver une conjonction aussi aboutie entre le texte, la mise en scène et le jeu des acteurs. C’est le cas pour l’Ordre du jour, qui place sur le devant de la scène, sur le mode d’un cabaret grinçant, l’irrésistible ascension d’Adolf Hitler entre 1933 et le début de la Seconde Guerre mondiale.
Lorsqu’on pénètre dans la salle, l’espace scénique est visible. Le fond de scène, occupé par un immense miroir, crée d'emblée une relation au public. Il installe les spectateurs sur le plateau tandis que la scène s’invite au milieu du public. Nous sommes à la fois dans le clinquant du music-hall ou du cabaret et dans un espace où le reflet joue avec la réalité. Et c’est bien de cela qu’il s’agit avec l’adaptation par Jean Bellorini du roman éponyme d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 en dépit de son nombre réduit de pages (160).
Bientôt un ouvrier s’activera pour réparer une lampe en panne qui fait sauter les plombs, ce qui ouvre la voie à un champ d’interprétations possibles. L'ouvrier, c'est Adolf Hitler. Résonne un chant allemand où le mot « patrie » revient comme un leitmotiv. Quatre personnages tout de noir vêtus, que rien ne différencie, entrent. Ils sont le visage passé au blanc. C’est le premier masque qu’ils portent sur le visage : celui des acteurs.
Le régisseur a frappé les trois coups. Le rideau ne s’est pas levé. Debout chacun devant son micro, ils sont prêts à prendre la parole. Dès l'abord la littérature est présente : « Le soleil est un astre froid », dit le texte, démarquant d'emblée le théâtre par un commentaire.
À l’ordre du jour, l’imposture assumée du IIIe Reich
Le propos du « roman » qui fait naître la pièce est une version recréée d’événements survenus dans l’Allemagne du IIIe Reich, entre 1933 et 1938, une sorte de docu-fiction commenté et réinventé par la plume aussi acérée qu’ironique de l’auteur.
Deux moments majeurs en dessinent la trame.
Le premier est une réunion qui rassemble la fine fleur de l’industrie allemande le 20 février 1933. Il y est question du financement de la campagne des nazis aux élections législatives, en mars de la même année, par les industriels allemands les plus puissants du moment. Hitler promet d’en finir avec l’instabilité du pays et de permettre à chacun des vingt-quatre industriels présents « d’être un Führer dans sa propre entreprise ». Tout un programme, qu’à des degrés divers de collusion, ils accepteront. Une semaine plus tard, dans la nuit du 27 au 28 février, les nazis provoqueront l’incendie du Reichstag. Aux législatives qui suivent, près de 44 % des électeurs choisiront le Parti national-socialiste avec les conséquences que l’on connaît.
La deuxième série d'événements qui s'enchaînent a pour point de départ le 12 mars 1938. Ce jour-là marque une étape décisive pour le Reich allemand et redessine le paysage politique international d'après 1918, déjà marqué par le réarmement de l’Allemagne que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale ont laissé s'accomplir sans réagir : les troupes de la Wehrmacht pénètrent en Autriche. L’Anschluss, au doux nom de « raccordement » ou de « rattachement », est en fait une annexion planifiée de longue date, dans une « indifférence » franco-britannique qui confine à la complicité passive .
La fable mettra en scène ce qui le précède et annonce ce qui le suit. En septembre de la même année, arguant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Hitler annonce son intention d’annexer le territoire des Sudètes, en Tchécoslovaquie, peuplé majoritairement d’Allemands. La France et le Royaume-Uni sont les alliés de la Tchécoslovaquie. Ce devrait être la guerre mais les deux pays, partisans d’une paix à tout prix, refusent de s’engager dans un conflit avec l’Allemagne et signent les accords de Munich, préférant à la guerre ce que Churchill qualifie de « déshonneur » tandis que Léon Blum se déclare partagé entre « un lâche soulagement et la honte ».
En mars 1939, les Allemands violeront les accords qu’ils ont signé pour s’emparer du reste du pays, annexé ou mis pour une partie sous tutelle. Devant l’absence de réaction, ils s’attaqueront, en septembre 1939, à la Pologne.
Dans les poubelles et les silences de l’Histoire
Entre ces deux jalons, c’est tout un engrenage de petites causes, parfois cocasses, aux conséquences monstrueuses qu’Éric Vuillard débusque et met en lumière. L’auteur montre comment, comme dans une partie de poker sinistre, le bluff et l’entourloupe triomphent devant une possibilité de l’Histoire de bifurquer. Un jeu d’apparences et de masques que le théâtre mettra à nu.
L’auteur met en avant le marché profitable que retireront les industriels allemands de celui qu’on considère comme une marionnette dont le seul atout est son impact populiste. Il tire le fil de la carrière de ces vingt-quatre financeurs qui, si elle mène certains au suicide ou à la condamnation à mort, en font prospérer d’autres bien au-delà de la fin de la guerre. Si Albert Vögler, qui règne sur des aciéries, très impliqué dans l’industrie de guerre, se suicide le 14 avril 1945, pour ne pas être capturé par l’armée américaine, Alfred Krupp n’écopera finalement que de trois ans de prison, et cela n’empêchera nullement le conglomérat de continuer à prospérer, en acquérant Hoesch et en fusionnant avec Thyssen. Pour ce qui est de Wilhelm von Opel, un fabricant automobile partisan du parti nazi, condamné à une lourde amende en 1947 et décédé l’année suivante, ses prises de position ne seront pas un frein pour la bonne santé de l’entreprise après la guerre.
S’intéressant par ailleurs à l’Anschluss et à la réputation d’invincibilité de la Wehrmacht, Éric Vuillard déroule une succession d’événements qui, s’ils n’étaient pas tragiques, auraient pu être risibles : une rencontre secrète entre Hitler et le chancelier d’Autriche Kurt Schuschnigg sous couvert d’un séjour de ski ; une soirée diplomatique à Londres où von Ribbentrop, au moment du déclenchement de l’Anschluss, profitant de la bonne éducation de ses hôtes, retarde la réaction britannique en se lançant dans une interminable discussion sur le tennis ; des tanks qui, au moment de leur entrée en Autriche et du défilé triomphal imaginé dans les rues de Vienne, tombent en panne.
Le jeu de l’un et des multiples
Ils sont trois comédiens et une comédienne debout devant leurs micros, chacun se faisant narrateur au fil du récit, interchangeables. Quatre acteurs que le miroir, dressé verticalement, démultiplie, pour jouer les vingt-quatre industriels qui, en ce mois de février 1933, vont décider d’apporter leur aide à Hitler. Durant leur échange, le miroir s’est incliné, laissant apparaître vingt-quatre paires de chaussures : les industriels qu’ils vont incarner.
Tout au long du spectacle, la position du miroir fonctionnera comme un révélateur du jeu des apparences, renvoyant dos à dos envers et endroit, présentant les différentes faces comme autant de manières de lire un même ensemble, occultant parfois l’une des images pour restituer un sens unique. Lorsqu’il passera en position horizontale, formant comme un couvercle au-dessus de la tête des personnages, ils n’auront plus d’issue, enfermés dans cette boîte où ils ne sont plus que les figures d’eux-mêmes.
Accessoire rappelant le miroir qui trône dans chaque loge de comédien, devant lequel celui-ci se grime pour recréer la réalité du théâtre, le piège à reflets situé sur la scène le cite en même temps que, par son très large format, il en dévie le sens et la fonction.
Lorsqu’un comédien sort du miroir, c’est pour ponctuer musicalement ce que racontent les autres, redevenir, d’une certaine manière, celui qui regarde les personnages, les accompagne dans leurs tribulations sans prendre part à leur histoire. Un observateur actif mais aussi celui qui rythme le jeu.
Et lorsqu’à la fin du spectacle, le miroir reprend sa place d’origine, le spectateur comprendra que cette histoire d’hier, dans laquelle il se reflète, est faite pour aujourd’hui et que c’est à cette aune qu’il convient de regarder ce que l’on vient de voir.
Un jeu de masques comme autant de leurres de la réalité
Tout n’est qu’illusion dans ce jeu de dupes où les comédiens, à tour de rôle, jouent à être des personnages. Ils en exploreront tous les possibles, narrateurs à visage nu mais déjà masqués par le maquillage qui s’emparent de têtes en papier mâché pour révéler le carnaval tragique qui est train de se jouer. Et Hitler, une fois l’opération enclenchée, doté d’une tête énorme qui suggère à la fois sa dimension carnavalesque, la place qu’il occupe et le caractère risible du personnage, prendra, dans tous les sens de l'expression, la grosse tête.
La priorité est au récit, la narration est loi. Chacun des acteurs joue tous les rôles et son identité, pas plus que son appartenance au genre féminin ou masculin, n’a d’importance.
Tantôt identiques, portant sur le visage un même faciès fait de tulle, qui introduit une confusion troublante entre le visage de l’acteur et celui qu’il interprète, clones de ce dictateur au petit pied mais à l’ambition démesurée qui ne cesse de se démultiplier pour occuper toute la distribution des rôles, tantôt différenciés par un masque en silicone qui introduit sur scène les personnages tels qu’Édouard Daladier, Neville Chamberlain, Lord Halifax, Kurt Schuschnigg, le chancelier autrichien, Joachim von Ribbentrop, Hermann Goering ou Hitler, les comédiens possèdent, à l’égal de l’oignon, plusieurs peaux successives dont ils s’habillent ou se dépouillent.
Ainsi, comme l’écrit Éric Vuillard, « l’histoire est un théâtre » et le théâtre, art de l’artifice, en révèle les différentes facettes.
Au jeu du téléphone : vérité et mensonge
Sur scène, deux petites cages de verre situées de part et d’autre de la scène suggèrent à la fois les cabines téléphoniques des ambassades et les studios d’enregistrement des archivistes qui engrangent ce qu'on croit être, à ce moment, la grande épopée allemande. Elles retiennent ce que les écrits n’ont pas laissé. Par le recours au téléphone passeront aussi bien les conversations secrètes, les enregistrements témoins qui nous sont parvenus que la recréation de l’Histoire que propose Éric Vuillard.
On y verra ainsi se développer une page peu connue, voire méconnue de la saga de l’Anschluss : la gigantesque panne de moteur des panzers et leur impossibilité de traverser l'Autriche pour venir parader dans les rues de Vienne qui en dit long sur la propagande de l'armée allemande en même temps que sur cette invasion dont la partie était jouée d'avance. Un suivi presque heure par heure qui se résoudra finalement par le transport des panzers par voie ferrée pour alimenter ainsi la réputation d’invincibilité de la Wehrmacht.
Que se serait-il passé si la chose avait été connue, argue l’auteur ? Comment auraient réagi les alliés s’ils avaient considéré la mise en demeure très inamicale faite aux Autrichiens, quand Hitler convoque Schuchnigg à Berchtesgaden, de faire droit de cité à un parti nazi en Autriche, avant de contraindre le président autrichien, Wilhelm Miklas, à nommer le nazi Arthur Seyss-Inquart ministre de l'Intérieur et de la Sécurité ? De la même manière, face aux dénégations, lors du procès de Nuremberg, d’un plan établi de longue date d’une invasion de l’Autriche, puis de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, la présence d’archives téléphoniques attestant des échanges entre les dirigeants allemands viendra contredire la défense « officielle » et les dénégations d’acte délibéré avancés par les dirigeants du régime nazi.
Ce jeu des contre-nouvelles passant par le téléphone fournira aux acteurs l’occasion de créer un véritable ballet, révélant le jeu des faux-semblants qui gouvernera la montée en puissance du parti nazi et d’Adolf Hitler. Il dira le pouvoir de la contre-information et du bluff manipulés par le national-socialisme.
Dans la langue de l’auteur
Au-delà de la maestria avec laquelle Jean Bellorini dresse ce théâtre des apparences et de l’aisance de caméléons des comédiens qui se glissent dans toutes les peaux, ce qui frappe c’est la qualité littéraire du texte d’origine, que le metteur en scène ne transforme pas. « Je n’adapte pas, je n’ajoute pas, je respecte absolument le texte », affirme-t-il en parlant de « réduction de morceaux choisis ».
La force du texte d’origine en demeure entière, avec son cheminement révélateur des hors-champs de l’histoire officielle, et dans la manière dont il passe du documentaire à une version presque hallucinatoire de la réalité, avec un humour mordant qui fait mouche à tout coup.
La mise en scène préserve, dans la partition chorale d'une narration totalement prise en charge par des comédiens chanteurs et danseurs en dérapage parfaitement contrôlé sous une apparence de neutralité révélatrice, l’engagement de l’auteur dans ce récit d’histoire. Non seulement l’alliance du grotesque et du tragique sont présents dans ce drôle de « théâtre », mais on « entend » le regard que porte l’auteur sur ces personnages, qui n’est pas fait de neutralité mais d’implication. Là où Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, dénonçait « la conscience du monde » qui « se taisait en cette année 1938 ou se bornait à murmurer un peu, avant d’oublier et de pardonner », Éric Vuillard, de son côté, détricote l’histoire, dénonçant avec précision mais sur le mode ironique, « l’aspect poisseux des combinaisons et des impostures. »
D’hier et d’aujourd’hui
« Rire du pire, c’est s’armer contre lui », écrit Jean Bellorini, faisant écho à l’auteur. C’est dans la résonance qu’il faut entendre aujourd’hui ces voix fantomatiques à cheval entre réalité et illusion, fantasmagorie et documentaire. « Un peu partout, le temps se couvre, la situation empire », écrit l’auteur en parlant du spectacle, faisant référence au vieux serviteur de la Cerisaie de Tchekhov, oublié à la fin de la pièce. « Nous aussi, spectateurs et spectatrices, nous l’avions oublié », ajoute l’auteur, mettant en avant l’amnésie dont nous faisons preuve face à l’Histoire.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans cette évocation du passé qui convoque aussi bien la manière dont les totalitarismes se mettent en place que la « fabrication » de l’histoire, la manipulation de l’information et la manière dont les fake news peuvent interférer dans le cours des choses. Une façon de nous mettre en garde contre un « anodin », ou rendu comme tel par les apparences, qui n’en masque pas moins un véritable danger dont la connaissance de l’Histoire aurait dû nous préserver. Entre 1938 et 2026, des parentés apparaissent. Il conviendrait de revoir l’« ordre du jour » pour se prémunir contre ce qui peut aujourd'hui advenir en gardant en mémoire ce que l’Histoire nous a enseigné.
L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard (texte du livre publié par les éd. Actes Sud)
S Adaptation, mise en scène et lumière Jean Bellorini S Scénographie Véronique Chazal S Costumes Fanny Brouste S Vidéo Gabriele Smiriglia S Musiques originales Sébastien Trouvé, Baptiste Chabauty S Son Sébastien Trouvé S Masques, maquillages et coiffures Cécile Kretschmar S Collaboration artistique Delphine Bradier S Assistanat aux costumes Peggy Sturm S Assistanat à la lumière Mathilde Foltier-Gueydan S Avec la troupe de la Comédie-Française Jérémy Lopez, Laurent Stocker, Julie Sicard, Baptiste Chabauty S Musique enregistrée par Clément Griffault (piano), Stefan Hadjiev (violoncelle), Thibaut Maudry (violon), Florian Perret (violon) S Arrangements musicaux Jérémie Poirier-Quinot S Réalisation du décor par les ateliers du Théâtre National Populaire (TNP, Villeurbanne) S Avec le mécénat de l’entreprise Essayons de simplifier S Remerciements Champagne Baron de Rothschild S Durée 1h45
25 mars > 3 mai 2026, mar. 19h, mer.-sam. 20h30, dim. 15h (sf 4 & 5 avril)
Théâtre du Vieux-Colombier – 21, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris
Rés. 01 44 58 15 15 comedie-francaise.fr