11 Mars 2026
Qui est cette femme étrange rencontrée dans la rue ? Une SDF paranoïaque ou une militante kurde, assassinée avec deux autres membres du PKK, en plein Paris, par les services secrets turcs ? La comédienne Florence Huige, hantée par ce personnage, mène l’enquête, à la découverte de l’égérie d’un peuple martyr. Elle nous raconte son histoire, accompagnée par Issa Hassan au bouzouk.
Une étrange rencontre
À l’automne 2011, alors qu’elle marchait dans les rues de Paris avec une amie, Florence Huige tombe sur une femme sans âge, aux cheveux orange vif, encombrée de sacs plastiques, en proie aux quolibets des enfants. Les deux passantes interviennent et entament la conversation avec celle qui dit s’appeler Sara. Elle semble paniquée, se prétend surveillée : « Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien, lance-t-elle avec un fort accent étranger ». Elle leur parle de torture, de menaces de mort, de clandestinité. Elle serre contre elle un sac volumineux : un manuscrit dont, selon elle, les révélations devraient faire du bruit à sa publication.
Le temps passe, Florence l’oublie mais, en janvier 2013, elle voit le visage de l’inconnue à la une des journaux : Sara serait-elle Sakine Cansiz, militante kurde, cofondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), assassinée à Paris avec deux autres combattantes ? Sara était son nom de code.
Qui était cette femme ? Comment Florence a-t-elle pu passer à côté d’une telle personne ? Pourquoi n’a-t-elle rien compris ni rien fait ?
Sara la hante, comme si elle lui avait jeté un sort, et l'enjoint de la sortir de l’oubli.
En faire une pièce de théâtre lui semble alors une nécessité. Elle prend la plume et part en quête de son héroïne. Ainsi naît, quelques années plus tard, Une légende à la rue.
Un hommage posthume
Après le récit factuel de cette rencontre, la comédienne raconte l’enquête qu’elle a menée sur les traces de cette femme hors du commun. Née kurde alévie en 1958, dans la région de Dersim, une province marquée par un génocide perpétré par l’armée turque en 1938, Sakine Cansiz se consacra sa vie à la libération de son peuple et à la reconnaissance des femmes dans la lutte politique et armée.
Des Kurdes, Florence Huige ne sait pas grand-chose. Elle va se renseigner. La voilà dans le quartier kurde de Paris, au cœur du 10e arrondissement. Toute une communauté y vit, avec ses restaurants, ses cafés, son centre culturel. Elle écoute des spécialistes, lit quelques romans et des livres d’histoire. Par ailleurs, elle étudie la biographie de Sakine Cansiz et se documente sur les circonstances de son assassinat et les suites judiciaires. Après avoir été instruite et conclue par une non-lieu, l’affaire a été reprise puis classée secret défense... Rien n’est clair et ce drame en cache bien d’autres.
Donner voix à un peuple sans patrie
Une légende à la rue est une œuvre où l’intime rejoint le politique. La comédienne se sent comptable d’une mémoire qui n’est pas la sienne. À travers Sara, elle se fait l’écho du combat de cette pasionaria oubliée et, à côté d’elle, de tous les résistants kurdes. Si les femmes ont récemment défrayé la chronique au Rojava (Kurdistan syrien) quand elles ont pris les armes contre Daech, on connaît mal la résistance d’un peuple qui, relégué aux marches de quatre pays, fait face depuis plus d’un siècle à une volonté d’effacement systématique. Que ce soit en Turquie, en Syrie, en Iran ou en Irak, les Kurdes ont été déportés en masse, dépossédés de leur identité nationale et de leur langue, souvent massacrés. Ils constituent une diaspora de plus de 40 millions d’individus. Face au pillage de leur culture et aux génocides, le peuple aspire à se réunifier en une seule et même nation démocratique. Ce combat est porté tant par les hommes que par les femmes qui, dans cette culture, sont considérées comme leurs égales. En Iran, elles sont en première ligne des mouvements Femme, vie, liberté ; en Turquie elles ont rejoint les forces armées du PKK, dont Sakine Cansiz fut cofondatrice, au même titre qu’Abdullah Öcalan...
Florence Huige ne propose pas un biopic ni une leçon d’histoire. Elle nous entraîne dans un parcours sensible et personnel et si, parfois, elle se laisse aller à des états d’âme superflus qui cassent le rythme de son récit, elle ne s’y perd jamais et reprend le fil d’un passionnant jeu de piste. Ce spectacle encore frais prendra sûrement son envol, surtout si la présence d’Issa Hassan et de sa musique s’affirme davantage.
Une légende à la rue s’inscrit dans le cycle que propose le Théâtre de la Concorde au mois de mars : Les grand.es oublié.es de la démocratie. Il s’agit de « donner voix aux invisibles et précaires, à celles et ceux dont les histoires ne s’inscrivent dans aucun récit national et de les réintégrer dans le récit collectif. »
En ce sens, le spectacle de Florence Huige rend justice à longue invisibilisation du peuple kurde et à ses résistant.es.
Une légende à la rue
S Texte Florence Huige S Mise en scène Florence Huige et Morgane Lombard S Avec Florence Huige et Issa Hassan (bouzouk) S Musique Issa Hassan S Production Compagnie Les Cintres S Lumières Maurice Fouilhé S Scénographie Charlotte Villermet S Costumes Dominique Rocher S Son Florent Lavallée et Rana Eid S Le projet est soutenu par l’association Beaumarchais-SACD, l’ADAMI déclencheur et MNA Taylor S Durée 1h30
Du 4 au 14 mars 2026
Théâtre delà Concorde, 1 avenue Gabriel 75008 Paris T. 01 71 27 97 17