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Arts-chipels.fr

Un homme sans titre. Quand l’autobiographie rencontre la mémoire de l’immigration et la littérature.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Partant de l’histoire familiale de Xavier Le Clerc, la pièce adaptée de son roman éponyme par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum évoque avec justesse et sensibilité la vie « ordinaire » de milliers d’immigrés chassés de leur pays par la misère

Assis devant une table en formica, un homme relit ses notes tout en se rapportant à un livre posé sur la table. Ce livre, c'est Misère de la Kabylie , paru en 1939, la publication d'un reportage qu'Albert Camus effectue à l'époque dans la région. Camus y dépeint la misère qu'il y découvre – des familles entières qui vivent dans le dénuement le plus total, des enfants qui, dans leur immense majorité, ne vont pas à l'école et qui contestent le contenu des poubelles aux chiens – et cet écrit renvoie le personnage, en scène, à l'histoire de son propre père, qui quitte l'Algérie en proie au chômage en 1962, après l'indépendance, pour tenter de trouver de quoi vivre. Illettré et inculte, il n'a pour échappatoire que de s'embaucher où l'on veut bien de lui, en France, à Hérouville, près de Caen. Il deviendra ouvrier métallurgiste, habité par la crainte de se retrouver sans emploi et d'être renvoyé chez lui.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

D’une misère à l’autre

Sans sacrifier au pathos, mais dans un texte plein d’émotion, l’auteur témoigne des difficultés de cette existence dont la survie est le moteur. Au milieu des difficultés à joindre les deux bouts alors qu’on sait qu’il ne restera rien pour la fin du mois, en contemplant la table en formica présente sur scène comme un dernier recours pour récupérer un peu d’argent. En ayant pour arrière-fond les emprunts pour tenter de subsister, l’angoisse de ne pas y parvenir et la violence du père qui se donne libre cour quand la coupe est trop pleine. Et la nécessité, arrangée par la famille, de prendre femme, une cousine de la moitié de son âge à qui il fera neuf enfants.

Xavier Le Clerc rappelle les incertitudes du temps, la période où, après le premier choc pétrolier, en 1973, les immigrés deviennent personæ non gratæ, indésirables, où le gouvernement français négocie avec l’Algérie le retour de trente-cinq mille immigrés par an, où l’on réduit avant de les interdire les regroupements familiaux, où l’on propose même une « prime de retour au pays » à ceux qui quitteraient le sol français.

En dépit de cela subsiste la fierté de son père à avoir sa carte d’ouvrier métallurgiste, qui fait pourtant injure à son nom en l’atrophiant mais qui constituera le seul « titre » de cet homme « sans titre » qui a besoin de son fils pour réclamer sa paye à une employée des PTT.

Xavier Le Clerc évoque des scènes communes à bien d’autres populations immigrées : le retour au pays, les valises emplies de cadeaux pour faire comme si on roulait sur l’or, comme si on avait réussi, comme si le luxe était devenu l’ordinaire d’une vie où les rêves ont pris les couleurs de la réalité.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Une mise en scène minimaliste mais efficace

Le narrateur, c'est le fils, ce double de l'auteur qui rassemble tous les morceaux pour aller à la rencontre de son histoire et, partant, de son père. La mise en scène de Jean-Louis Martinelli adopte pour le faire vivre le parti pris de la simplicité. Il n'a pour accessoires que cette table en formica, ses quatre chaises et des sièges dépareillés qu'il récupérera sur les côtés de la scène. Ils figureront les membres de la famille qui s'agrandit, se disposeront en rang d'honneur pour évoquer le mariage du père, s'aligneront sur deux rangées quand surviendra son décès et que son fils, dans une lettre lue à voix haute, rendra hommage à cet homme « qui s'est déraciné pour que ses enfants s'enracinent ».

Seules quelques séquences filmées apparaîtront sur l'écran en fond de scène, pour illustrer la liesse de l'indépendance algérienne, pour montrer la dureté du travail sidérurgique que le père affronte ou honore affectueusement son portrait en jeune homme, avec ses faux airs d'acteur « italo-américain ».

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Un roman d’apprentissage

L’on devine, au travers de notations anodines qui viennent presque par raccroc, que du fond de leurs difficultés, les parents auront à cœur d’encourager leurs enfants – les garçons plus particulièrement – à étudier pour avoir une vie différente et que ceux-ci se battront pour se faire une place dans la société.

Mais ce qui prend la première place, à côté des coups du père – qui auront des conséquences tragiques pour l’une des petites filles et auxquels répond une mère transformée en louve pour défendre ses petits –, c’est le destin particulier de l’auteur, qui met en lumière la position de la deuxième génération d’exilés.

Jeune et doux garçon épris de poésie et de littérature au point de dérober les Trois mousquetaires à la bibliothèque municipale pour le lire dans le secret de sa chambre – épisode dans lequel il voit l’un des déterminants de son choix de devenir écrivain –, très tôt traité de « fiotte » pour son manque d’attirance pour les jeux de garçons et raillé par ses frères, il lui faudra beaucoup de volonté pour faire son coming out, impensable dans une famille comme la sienne, et encourir la rupture d'avec le bloc familial. C’est loin de sa famille, à Londres où il s’est exilé, qu’il trouvera le moyen de se réaliser.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Le vertige de l’identité

L’auteur évoque ses efforts désespérés pour se sortir de la pauvreté à laquelle il est confronté. Jusqu’à ce qu’il analyse que la consonnance étrangère de son nom est ce qui lui ferme des portes. Décision extrême : il décide de changer de nom et de prendre un patronyme aux consonances françaises, même si celui-ci traduit encore, finalement, de manière cachée, ses origines et son histoire. Il en éprouvera immédiatement les effets positifs et sa carrière décollera.

Le renoncement à son « identité » ouvre la porte à une interrogation d’une portée plus générale que le cas particulier de l’auteur. Délaisser le nom de ses ancêtres revient-il à refuser la culture dont on a hérité ? à fermer la porte à son passé et à son héritage ? à accepter sans se battre une règle édictée par le vainqueur ? S’assimiler signifie-t-il se fondre dans la masse au point de devenir méconnaissable ? Cette démarche s’apparente-t-elle à l’opportuniste « Paris vaut bien une messe » qu’aurait prononcé Henri IV ou s’inscrit-elle en faux face aux communautarismes de tous bords qui font florès aujourd’hui pour justifier toutes les exclusions, d’où qu’elles viennent ? Pour Xavier Le Clerc en tout cas, elle est victoire sans renoncement.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

La langue française, une arme de combat

Xavier Le Clerc n'avait pour un livre unique au foyer familial que les Pages jaunes de l'annuaire du téléphone. Passionné de lecture, il a associé Marguerite Yourcenar et Alexandre Dumas, étudié le droit, la sociologie et la philosophie. Dans cette chronique d'une émancipation qui raconte son histoire résonnent une indéniable qualité littéraire et un amour de la langue française. Ils dénotent toute l'importance d'une langue conquise, gagnée de haute lutte, qu'on s'approprie avec d'autant plus de soin qu'on est étranger.

D'origine marocaine, Mounir Margoum, le comédien qui incarne l'auteur-narrateur, manie tout au long du spectacle le berbère dialectal des parents et le français châtié de l'auteur dans un jeu d'une grande sobriété. Sans larmoiement ni mélodrame, sur un ton dépourvu d'emphase mais avec une justesse pleine de ressenti, il place sur le devant de la scène ces êtres ordinaires, broyés par la machine du travail et ballottés par le fonctionnement administratif : les immigrés, toujours à la recherche d'une terre promise où ils pourront simplement exister. En évoquant son père et le courage dont il a fait preuve, en mettant en avant la fierté qui émerge de ses choix, et par son accomplissement personnel, Xavier Le Clerc montre les voies possibles d'une intégration sans reniement. Quand la différence devient ouverture... 

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Un homme sans titre
S Texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc (coll. Blanche, Gallimard) S Adaptation Jean-Louis Martinelli, Mounir Margoum S Mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli S Lumières Jean-Marc Skatchko S Musiques Joan Cambon S Avec Mounir Margoum S Production Compagnie Allers/Retours S Coproduction Le Manège, scène nationale Maubeuge – Le Cratère, scène nationale Alès S La compagnie Allers Retours bénéficie du soutien du ministère de la Culture – DGCA S Le roman a remporté plusieurs distinctions : • Prix du livre La Tribune 2023, • Grand Prix du Roman Métis 2023, • Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris 2022 • Prix littéraire de l’Académie des Sciences, Arts & Belles-Lettres de Caen 2022 S À partir de 14 ans S Durée 1h30

Du 16 au 29 mars 2026, 19h, sam. 17h, dim.15h
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Coupole - 2, place du Châtelet. Paris 4e
Rés. www.theatredelaville-paris.com
01 42 74 22 77

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