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Arts-chipels.fr

Hamlet. Anatomie d’une tragédie.

Phot. © J.U. Bochum

Phot. © J.U. Bochum

Johan Simons met en scène la pièce de Shakespeare, ponctuée d’extraits du Hamlet-machine de Heiner Müller. Avec une Sandra Hüller remarquable dans le rôle-titre et la troupe du Schauspielhaus de Bochum à l’unisson, le spectacle met à nu violence et désespoir dans une scénographie épurée.

Looking for Hamlet

Le Roi du Danemark, Hamlet, est mort. Son frère Claudius l’a empoisonné, a épousé sa veuve, Gertrude, et s’est emparé du trône. Hamlet junior, accablé de chagrin, est hanté par son fantôme de père – ici représenté par les paroles que profère le fils. Le défunt lui révèle avoir été empoisonné par son frère et réclame vengeance. Hamlet se débat dans un monde « déréglé » dont il est le jouet lucide et désenchanté.

Le metteur en scène néerlandais poursuit son exploration des grandes figures du répertoire — après La Mort de Danton, Woyzeck, Le Roi Lear — en confiant le rôle titre à Sandra Hüller, qui s’est illustrée récemment dans le film multiprimé Anatomie d’une chute et a rejoint la troupe de la Schauspielhaus de Bochum depuis que Johan Simons en a pris la direction artistique, en 2018. Hamlet, peu importe le genre et la couleur de peau de son interprète, est avant tout une figure, un mythe. Après Sarah Bernhardt, Angela Winkler, Asta Nielsen ou, en France, Anne Alvaro, l’actrice allemande, toute en intériorité et sans psychologisme, incarne un être en demi-teinte, tiraillé entre l’envie de fuir dans la folie (feinte ou non) et la volonté de tenir bon pour que justice soit faite.

Phot. © J.U. Bochum

Phot. © J.U. Bochum

Er ist allein

« Il est seul », répète à l’envi l’un des fossoyeurs à propos d’Hamlet. Ce constat guide la mise en scène dans un décor épuré, grand espace blanc bordé de murets noirs, qui s’ouvre comme un terrain de jeu pour enfants, un bowling, et deviendra une fosse commune. Une grande sphère lumineuse et un mur métallique suspendus figurent un monde en déséquilibre : mobiles, ils se déplacent au gré des séquences. Hamlet/ Sandra, costume neutre et cheveux courts, est un prince solitaire, inconsolable et inconsolé, en deuil non seulement d’un père, mais d’un monde où le mal a semé le désordre. « Malheur à moi d’être né pour le remettre en ordre », déplore-t-il. Il hérite de la violence des générations précédentes, gardiennes d’un pouvoir déliquescent, et qui ne comprennent rien à la jeunesse. Et ceux de son âge l’ont abandonné : Fortinbras a fui le chaos à l’étranger et ne reviendra que pour compter les cadavres ; Rosenkranz et Guildenstern, ses amis d’enfance, le trahissent ; Ophélie, d’abord complice de leurs jeux amoureux d’adolescents, est manipulée par son père et finira noyée ; Laërte, fils de Polonius, le provoque en duel parce qu’il a tué son père et fait le malheur d’Ophélie, sa sœur.

Hamlet se débat, prisonnier d’un système délétère et hypocrite. Empoisonner, manipuler, mentir, se battre sont choses courantes à la cour royale du Danemark, qui prend ici l’allure d’une famille gangrénée. On le voit se faire tout petit, pris en étau entre son oncle (Stefan Hunstein), veule et rongé de remords, et son imposante matrone de mère, fort peu aimante et semblant égarée dans cette histoire (Mercy Dorcas Otieno). Il ne fait pas le poids face au perfide Polonius, le père d’Ophélie, Bernd Rademacher, parfait en conseiller d’État intriguant.

Sandra Hüller incarne cette solitude en restant souvent en retrait, observant ses partenaires et, pendant l’entracte, immobile et muette au milieu du plateau déserté par la troupe, face une salle à moitié vide, elle impose une présence poignante. Elle parvient à nous toucher par son jeu retenu, dans la folie ou le désespoir, mais d’une grande intensité dramatique, quand bien même la mise en scène met la tragédie à distance.

Phot. © J.U. Bochum

Phot. © J.U. Bochum

Double distanciation

Johan Simons opère une dissection à l’os de la pièce, au-delà des états d’âme du héros, par des emprunts au très brechtien Hamlet Machine et des coupes claires dans le texte élisabéthain, notamment dans le toujours très attendu monologue : « Être ou n’être pas… ». Il est prononcé par le héros à l’avant-scène, dos à dos avec Ophélie, comme si la jeune femme était aussi partie prenante de ses atermoiements existentiels et de sa désespérance.

La mise en scène joue constamment sur le hors-champ et brise le quatrième mur en faisant entrer les acteurs par la salle, puis en les installant au premier rang, devant les spectateurs, à regarder leurs partenaires dans les scènes où ils ne sont pas requis. Ce parti pris est d’autant plus flagrant quand, dans la scène 2 de l’acte lll —scène à peine esquissée —, Hamlet assigne aux uns et aux autres les rôles des saltimbanques qui, chez Shakespeare, faisaient irruption au château. Qui ne connaît pas la pièce aura du mal à se repérer dans cette séquence.

Phot. © J.U. Bochum

Phot. © J.U. Bochum

Une troupe sur le qui vive

La distribution obéit à une volonté conceptuelle : « Le théâtre n’est pas affaire d’identification mais plutôt d’idées, confie Johan Simons. Une femme peut jouer un homme, un jeune peut jouer un vieux, une femme noire peut jouer une femme blanche. Le jour où l’on cessera de se demander pourquoi une actrice noire, Mercy Dorcas Otieno, interprète la reine Gertrude, alors la discrimination sera réellement derrière nous. Mon choix de distribution n’est ni politique ni féministe : il est purement artistique. » Gina Haller est une Ophélie hors norme, pugnace et rieuse, loin de l’image désincarnée qu’on en a fait. Jing Xiang et Ann Göbel — qui ponctue le spectacle de ses énigmatiques « Er ist allein » — sont tour à tour des messagers clownesques, voire burlesques, et des fossoyeurs philosophes. Guildenstern et Rosenkranz ont des allures d’espions russes. Quant à Laërte, sous les traits d’un Dominik Dos-Reis, il quitte son air tristounet pour bondir de rage dans le duel, ici mimé, qui l’oppose à Hamlet.

La musique de Mieko Suzuki et Lukas Tobiassen, jouée en direct, impose une atmosphère froide et implacable en développant une vibration sourde d’intensité variable, trouée de silences ou traversée de fracas percussifs.

On retiendra de cette nième version de Hamlet la sobriété, l’intelligence du projet et son impeccable exécution. La traduction allemande semble épouser avec bonheur la scansion de la prose shakespearienne. Et ceux qui connaissent leur Hamlet sur le bout des doigts apprécieront d’autant mieux ce spectacle. Depuis sa création en 2019, il n’a cessé de tourner, avant d’arriver au Théâtre Nanterre-Amandiers. Peut-être verrons nous aussi un jour en France le Macbeth de Johan Simons, qu’il a créé en 2024 à Bochum.

Hamlet. Anatomie d’une tragédie.

Hamlet
S Texte William Shakespeare et extraits de Hamlet-machine de Heiner Müller S Traduction Angela Schanelec, Jürgen Gosch S Adaptation du texte Joroen Versteele S Mise en scène Johan Simons S Avec : Sandra Hüller Hamlet, prince du Danemark ; Stefan Hunstein Claudius, roi de Danemark, oncle de Hamlet ; Mercy Dorcas Otieno, Gertrude, reine, mère de Hamlet, épouse de Claudius ;  Bernd Rademacher Polonius conseiller d’Etat ;  Dominik Dos-Reis Laërte, fils de Polonius ; Gina Haller Ophélie, fille de Polonius ; Konstantin Bühler Rosencrantz, courtisan ; Victor Ljedens Guildenstern, courtisan ; Alexandre Wertmann Fortinbras, prince de Norvège ; Jing Xiang premier fossoyeur ; Ann Göbel deuxième fossoyeur S Musicien·ne Mieko Suzuki / Lukas Tobiassen S Scénographie et costumes Johannes Schütz S Musique Mieko Suzuki S Collaboration musicale Lukas Tobiassen S Création sonore Will-Jan Pielage S Création lumière Bernd Felder S Collaboration à la création lumière Ingrid Pons i Miras S Dramaturgie Jeroen Versteele S Collaboration dramaturgique Felicitas Arnold S Coaching linguistique Roswitha Dierck S Souffleuse Isabell Weiland S Régie plateau Christiane Dolnik S Production Schauspielhaus Bochum S Durée 2h30 (avec entracte) S Spectacle en allemand surtitré en français

Du 10 au 15 mars 2026
Théâtre Nanterre-Amandiers
7 avenue Pablo-Picasso  92022 Nanterre T.01 46  14 70 00
 

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