28 Mars 2026
Entre deux rives
Ce festival se tient aux quatre coins de la métropole rouennaise : dans les trois théâtres qu’occupe le Centre Dramatique National de Normandie-Rouen : au centre-ville, au Petit-Quevilly et à Mont-Saint-Aignan. Pour Camille Trouvé et Brice Berthoud de la compagnie Les Anges au plafond, directeurs du CDN, « ce sont sept jours d’utopie, de rencontres, d’échanges, de partage de nos différences. »
Cette huitième édition, organisée par Ronan Chéneau, aux manettes de la manifestation depuis sa création, invite des artistes venus de différent continents, arrachés de leur pays d’origine ou coupés de leurs racines. Il s’agit aussi de mettre en lumière les actions culturelles menées par le CDN, afin de construire de la solidarité au sein d’un tissu social morcelé, où les nouveaux arrivants ne sont pas toujours les bienvenus.
Le public est invité à découvrir une quinzaine de propositions, qu’il faut aborder comme « des étapes de travail sur des projets en cours de finalisation », souvent en quête de coproducteurs. C’est le cas du prometteur Reconnaissance, Volet 1 Damas, d’Aline César que nous avions découvert en lecture à Paris, au Théâtre de la Bastille en février 2026 et dont nous avons rendu compte dernièrement.
Destierro - le vertige et la foi, la résistance chilienne vue de Bucarest.
La Roumanie, on le sait peu, fut terre d’accueil pour nombre de militants de MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria ou Mouvement de la gauche révolutionnaire) qui réussirent à fuir le régime du général Pinochet, après le coup d’État du 11 septembre 1973.
Daniela Labé Cabrera, elle-même roumano-chilienne, veut faire entendre, dans cette pièce en cours d’écriture, l’histoire de ces jeunes révolutionnaires et la résistance qu’ils organisent à distance. Elle a pour cela fait appel à des archives et des témoignages de ces rescapés, réfugiés à Bucarest. Ce premier rendez-vous avec le public a donné l’occasion aux comédiens de présenter une maquette où musique et poésie prennent une large place, pour accompagner les fantômes de ceux qui ont risqué leur vie pour la liberté, et dont l’esprit hante toujours l’autrice, alors qu’aujourd’hui le Chili et la Roumanie penchent vers l’extrême-droite.
Il faudra attendre la création, la saison prochaine à Rouen, pour découvrir la bande d’idéalistes convoqués par Daniela Labé Cabrera, qui signe le texte et la mise en scène.
Clipping, une femme dans la tourmente de la guerre
Do est enfermée. Do délire. Que fait-elle au fond d’un cachot, à parler à des fantômes ? On comprendra bientôt comment elle a atterri là. Elle dit avoir perdu son bébé dans la presse du marché, entre les étals : les commerçants se mobilisent et trouvent une petite fille qui hélas ne correspond pas à l’enfant de Do. Celle-ci, dans la plus grande confusion, prétend en être la mère. Au fond de la cellule où on l’a jetée, elle rejoue le drame de sa propre enfance, hantée par les souvenirs d’une mère qui l’a abandonnée, fuyant devant des enfants soldats.
La pièce nous plonge dans la « folie » de Do. L’espace mental prend le dessus sur sa raison et tout s’embrouille pour elle comme pour le spectateur. Passé et présent se confondent et le personnage de Do explose en identités multiples qui s’emparent de son esprit. Les cauchemars et les traumatismes de la petite Do refont surface. La jeune femme recrée un monde enfantin en sculptant des figurines en papier kraft.
L’auteur congolais Israël Nzila, lauréat du prix RFI 2025 se plaît à juxtaposer lieux et temporalités. Le titre « Clipping » fait référence à la saturation de sons quand on monte trop le volume. Ici, le personnage de Do implose d’un excédent de douleur et de violence subies. Et l’auteur traduit ce trop plein dans une langue très musicale.
La mise en espace d’Anne-Sophie Pauchet, élaborée en six jours, débrouille avec précision les mouvements complexes du texte et nous guide dans les méandres d’une âme troublée. Sarah Jean-Baptiste, qui incarne Do, est particulièrement habile à changer de registre et fait entendre le rythme de l’écriture. Les personnages qui gravitent autour d’elle véhiculent une inquiétante étrangeté. Dans le clair obscur du plateau, la cellule devient le champ de bataille entre Do et ses fantômes.
Comme dans sa pièce précédente, Silence – lauréate du prix des Récréâtrales au Burkina Faso et qui conte l’histoire de Makeda, une femme qui mélange sa vie avec celle d’une autre –, l’auteur, dans Clipping, permet à ses personnages de dépasser, par l’imaginaire, les traumatisme de la guerre.
Appuyer sur #, une famille noyée dans les réseaux sociaux
Pendant le Festival, les lycéens de Rouen attribuent à un auteur francophone contemporain, le Prix Jeanne Laurent, du nom de celle qui, au ministère de la Culture, a tant œuvré pour la décentralisation théâtrale. Cette année, les jeunes ont choisi la pièce du Belge Florian Pâque, représentative de leurs préoccupations face à un monde de plus en plus virtuel.
Appuyer sur #, construite comme un thriller, conte la lente désagrégation d'une famille exposée sur les réseaux sociaux. La mère, Audrey travaille comme opératrice de régulation au SAMU 67 de Strasbourg. Son mari, Daniel, au chômage, s'est reconverti en influenceur : ses posts font fureur, l’argent afflue. Leur fille rêve d'être chanteuse et de percer sur les réseaux, tandis que leur fils aspire à devenir journaliste.
Leur quotidien sans heurt sera bientôt bouleversé par un drame qui frappe l'équipe des Urgences. La défaillance d’une des opératrices, due à trop de stress, entraîne une vague de haine sur internet qui, par erreur, s’abat sur la mère de cette famille ultra-connectée. Ironie du sort ! Florian Pâque, dans ce quatrième opus publié chez Lansman, nous montre, non sans humour, les contradictions d’une société numérisée, pour le meilleur comme pour le pire. Le « # » est aussi bien la touche sur laquelle les opérateurs SAMU invitent à appuyer pour confirmer l’appel que le hashtag des réseaux sociaux, facteur de like ou propagateur de haine.
Appuyer sur # mêle les cris de haine diffusés en masse sur internet à ceux d'alarme d'un personnel médical qu’on a porté aux nues pendant l’épidémie du Covid, sans pour autant lui redonner les moyens de travailler.
Lue ici avec vigueur et conviction par les apprentis comédiens du Conservatoire de Rouen, au terme de deux jours de répétitions, la pièce sera créée la saison prochaine, dans une autre distribution, au Théâtre de la Tête Noire à Saran (Loiret).
D’une rive à l’autre, vers un monde plus solidaire
Autour d’un repas convivial, nous assistons, au Théâtre de la Foudre de Petit-Quevilly, à la restitution des actions culturelles du CDN, menées notamment dans des missions locales et des foyers de jeunes travailleurs des quartiers dits sensibles. Les animateurs des ateliers ont travaillé en regard des photos d’Orlande Zola, qu’on peut voir exposées dans les trois théâtres du CDN. L’artiste congolais qui, dans son pays, a immortalisé les boulots de la débrouille (vendeurs à la sauvette, femmes du marché...) a parcouru les rues des quartiers populaires de Rouen dans la même intention. Ses clichés hauts en couleurs, pris sur le vif, mettent en valeur les petits métiers qui tissent des liens avec la population : portraits de commerçants, agents de propreté, soignants.... Marine Chambrier et Ulrich N’Toyo ont dirigé un atelier d’écriture sur la question de la solidarité et mis en forme ces textes dont lecture nous est donnée.
Qu’est-ce qu’un petit boulot ? Que signifie être solidaire ? Les réponses sont multiples mais il en ressort la nécessité de se serrer les coudes, là où la précarité gagne et surtout de se projeter dans un monde meilleur. Émouvantes utopies qu’on souhaiterait voir se réaliser.
Une petite pièce d’Ulrich N’Toyo clôt la manifestation : « Je regarde ces gestes. Des mains qui reçoivent, des mains qui tendent la soupe. Et là, j’ai envie de crier au vent, à la pluie, à la ville entière : ici une solidarité en chasse une autre [...]. On a pris ce que la place nous a donné, un reflet dans un miroir, une colère, le silence d’une gamine qui rêve d’animaux. C’est ça le trait d’union »
Le trait d’union entre tous les événements proposés pendant ces quelques jours dédiés aux langues françaises, c’est cette solidarité qui se tisse, au-delà des frontières.
Festival international des langues françaises
Direction Camille Trouvé et Brice Berthoud (Les Anges au plafond)
www.cdn-normandierouen.fr