30 Mars 2026
Pauline Bureau entrecroise une enquête policière à la poursuite d’un criminel en série et la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance. Retour du refoulé pour la victime, condamnation des violences sur les mineurs par la justice alternent, dans une mise en scène et en image minutieuse, au féminin pluriel, librement inspirée du récit d’Adelaïde Bon, La Petite Fille sur la banquise.
Un cold case brûlant
Un soir d’hiver, Alma, en congé maternité, reçoit un appel de Vanessa Wagner, de la brigade des mineurs. La harpiste croit d’abord à une blague. Est-ce bien elle qui a porté plainte, il y a trente ans – elle avait alors neuf ans –, pour une agression sexuelle dans la cage d’escalier de son immeuble parisien, lui demande la commissaire ?
Entre parenthèses, c’est l’histoire d’une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi », conclut Alma, au terme du spectacle.
Parallèlement, deux policières remontent le temps, sur les traces du criminel qui semble avoir sévi sur soixante-douze petites filles selon le même mode opératoire. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté, tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées.
Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain : elle a consulté les archives de l’affaire, jugée le 8 avril 2016, a rencontré avocats, psychologues, et assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire mais avec des personnages d’une grande densité humaine, une partition pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.
Espace unique pour récits multiples
Pour la scénographe, Emmanuelle Roy a conçu une aire de jeu modulable, tapissée, ainsi que la grande salle du théâtre, d’un papier peint de chambre d’enfant.
Côté jardin, le domicile d’Alma et de son mari – qui fait de brèves apparitions. Y trône une harpe dont elle joue parfois. Côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il se lève sur une sorte de boîte noire où l’héroïne se retire pour revivre des scènes muettes du passé : crises de boulimie ou tocs inexpliqués. On y voit aussi la conférence d’une spécialiste des neurosciences sur la mémoire traumatique, ou une visite des policières au greffe du tribunal pour retrouver l’ADN sur les vêtements des petites filles violées...
Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma.
Un double combat
Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières, avec des flash back en 1990, à l’ouverture du premier dossier. On les voit éplucher les « cold cases » similaires qui font soupçonner un violeur en série, obtenir un portrait robot du prédateur. On entend des précisions sur les analyses ADN, sur l’ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel. Ce n’est pas sans mal qu’elles réussissent à confondre Giovanni Costa. Un rustre agressif, incarné par Sergio Longobardi, ignoble à souhait. Il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison, pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, très convaincante, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées : pour elles c’est une revanche contre l’inertie de la police et de ses fonctionnaires peu formés à traiter ces cas de violence, surtout à l’époque des faits.
On assiste, en écho, au long calvaire d’Alma et d’autres victimes qu’évoque brièvement la pièce. C’est une épreuve de remonter vers un passé traumatique, de raconter à nouveau les faits et d’en revivre les détails... Le décor s’ouvre alors, par intermittences, sur un univers fantasmagorique dans lequel plonge l’héroïne : la « banquise », décrite par Adélaïde Bon dans son livre, pour traduire des états du corps. « J’ai l’impression que mon corps s’effrite », dit-elle.
Le remarquable travail vidéo de Clément Debailleul rend de manière sensorielle le ressenti intime de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et ses moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. On est ému quand, sous l’aspect d’une petite fille à la robe rouge, Salomé Benchimol vient hanter la femme adulte qu’Alma est devenue.
Mais fallait-il s’appesantir autant sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? En tout cas, on comprend que l’instruction est pour la jeune femme un parcours du combattant éprouvant, avec moult interrogatoires, entretiens avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire pour laquelle un viol, ce n’est pas si grave, on s’en remet, surtout belle comme elle est...
Le silence est un virus
Les deux policières s’étaient vues, au moment des faits, trente ans auparavant, empêchées d’approfondir une enquête sur un criminel qui avait déjà sévi par trois fois dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. À la brigade des mineurs, dirigée, dans les années 1990, par un homme, on ne s’appesantissait pas sur ce genre de faits divers, pour « ne pas affoler la population », comme le dit vertement Maxime Dambrin, dans le rôle du commissaire divisionnaire Charpentier. Les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore considérés comme viols caractérisés. Ce n’est que depuis 2021, sous la pression des mouvements féministes, que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de qinze ans est considéré comme un viol ». Du côté des petites victimes, c’est aussi la loi du silence. À leur âge, le cerveau n’est pas capable de mettre des mots sur ce qui leur est arrivé, comme l’explique la neuroscientifique, et le traumatisme déclenche une amnésie. Sans compter que les parents occultent souvent les faits, relégués au rang des « secrets de famille ».
Pauline Bureau, après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, présentés à La Colline, poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce se veut ouvertement offensive et va dans le sens des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions, qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (en particulier via le porno), dès le plus jeune âge. Bref, une loi intégrale contre la culture du viol. Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes. »
Le spectacle pourra paraître un peu long par son abondance de détails mais il est à prendre comme un plaidoyer. C’est ainsi que l’a reçu le public du Théâtre de la Colline.
Entre parenthèses
S Texte et mise en scène Pauline Bureau librement adapté du récit d’Adélaïde Bon La Petite Fille sur la banquise (Livre de poche, 2019) S Avec Sabrina Baldassarra (Muriel Salmona, psychiatre, Madame Mangin, la mère de Cécile, Soraya), Salomé Benchimol (Alma enfant; Claire, Cécile Mangin enfant, Iris, La laborantine), Maxime Dambrin (Alex, le mari d’Alma, Le psychanalyste, Le juge, Le commissaire divisionnaire Charpentier), Rebecca Finet (Johanne Lacaille, Kim), Héloïse Janjaud (Alma), Sergio Longobardi (Giovanni Costa, Michel, officier de police), Céline Milliat-Baumgartner (La greffière, Madame Bellange, la mère d’Alma, Stéphanie Kræmer avocate, Anne-Gaëlle Taillandier experte judiciaire, Natacha portraitiste judiciaire, Cécile Mangin adulte), Coraly Zahonero de la Comédie-Française (Vanessa Wagner, Rachel) S Scénographie et accessoires Emmanuelle Roy S Costumes Alice Touvet S Composition musicale et sonore Victor Belin et Raphaël Aucler S Vidéo Clément Debailleul S Lumières Laurent Schneegans S Collaboration artistique Sabrina Baldassarra S Maquillages et perruques Françoise Chaumayrac S Assistanat a la mise en scène Clara Haelters S Cheffe opératrice tournage Florence Levasseur S Casting David Bertrand S Accompagnement chorégraphique Caroline Marcadé S Fabrication des décors Paradis Décors et les ateliers de La Colline S Fabrication des accessoires les ateliers de La Colline S Production La Part des anges S Coproduction La Colline – théâtre national, La Criée – Théâtre National de Marseille, Le Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, Scène nationale 61 – Alençon-Flers-Mortagne S Création au Théâtre de la Colline en mars 2026 S Durée 2h30
Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun 75020 Paris T . 01 44 62 52 52
Du 27 mars au 19 avril 2026
le 28 avril 2026 à la Scène nationale 61 – Alençon-Flers-Mortagne
les 6 et 7 mai 2026 à la Maison des Arts – Scène nationale de Créteil
du 17 au 22 novembre 2026 au Centquatre Paris
les 13 et 14 janvier 2027 à La Passerelle – Scène nationale St Brieuc
les 21 et 22 janvier 2027 au Théâtre de Sartrouville – CDN Sartrouville
le 29 janvier 2027 au Théâtre Roger Barat à Herblay-sur-Seine
les 11 et 12 mars 2027 au Théâtre du Beauvaisis – Scène nationale de Beauvais
les 18 et 19 mars 2027 au Bateau feu – Scène nationale de Dunkerque