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Arts-chipels.fr

En attendant Godot. Une attente sans surprise.

Jacques Bonaffé et Denis Lavant. Phot. © Pierre Grosbois

Jacques Bonaffé et Denis Lavant. Phot. © Pierre Grosbois

Jacques Osinski clôt le cycle qu'il a consacré aux pièces de Samuel Beckett avec l’une des pièces les plus emblématiques de l'auteur : En attendant Godot. L’occasion offerte à quatre comédiens d’exception de montrer tout leur savoir-faire…

Les mises en scène de ce texte qu’on considère maintenant comme un des « classiques » du théâtre, et plus particulièrement du théâtre de l’absurde, sont suffisamment nombreuses et intéressantes pour qu’on se demande chaque fois ce qu’une nouvelle mise en scène apportera à ce texte, écrit en 1948, au lendemain de la guerre, publié en 1952 et créé l’année suivante par Roger Blin au Théâtre de Babylone à Paris.

D’autant que Beckett, avec une précision maniaque, donne dans les didascalies de la pièce des indications qui enferment considérablement les possibilités d’interprétation. À chaque nouvelle mise en scène, ceux qui ont vu les précédentes se demandent ce que réussira à proposer, compte tenu des contraintes imposées par l'auteur, la nouvelle par rapport aux précédentes. Celle de Jacques Osinski ne fait pas exception à la règle. La mise en scène d’Alain Françon, créée aux Nuits de Fourvière en juin 2022, tirait vers le caractère métaphysique de cette attente sans fin de deux personnages plantés devant leur arbre dans d’énigmatiques circonstances. Celle de Jacques Osinski mettra l’accent sur un traitement clownesque des personnages.

Denis Lavant, Jacques Bonaffé, Peter Bonke, Aurélien Recoing. Phot. © Pierre Grosbois

Denis Lavant, Jacques Bonaffé, Peter Bonke, Aurélien Recoing. Phot. © Pierre Grosbois

Pour résumer

Duo improbable, Vladimir et Estragon sont campés devant un arbre où doit les retrouver un dénommé Godot, dont on ne saura rien tout au long de la pièce sinon qu’il est en retard. Jours et nuits passent sans qu’il apparaisse davantage. Le temps, c’est long quand on attend et les deux compères l’usent comme ils peuvent.

Heureusement, il y a quelques personnages qui viennent, à l’occasion, le meubler un peu : un messager, qui vient de manière répétée annoncer la venue de Godot pour les faire patienter alors qu’ils manifestent des velléités de quitter le lieu ; un duo improbable d’itinérants, Pozzo et Lucky, dont le premier, véritable esclavagiste dans ce lieu hors du monde, tient l’autre, qui porte les valises, en laisse. Les jours qui passent, la Lune qui se couche puis se relève ou quelques feuilles qui poussent sur un arbre mort sont les seuls accidents de parcours dans ce monde où la répétition des situations et des dialogues – les mêmes mais pas tout à fait – oblige à s’intéresser au presque rien qui les différencie.

Dans ce monde où il ne se passe rien, c’est le langage seul qui fait tenir les personnages. Parce qu’on y parle beaucoup, dans le désert qu’évoque l’espace dépouillé du plateau, qu’on y converse de tord et de travers(e). On y commente le monde sans avoir l’air d’y toucher et chacun en prend pour son grade. Les problèmes de prostate de Vladimir se mêlent aux Évangiles. Les coq-à-l’âne abondent, le texte joue dans la suspension, l’inachevé, le parcellaire. La syntaxe se fait elliptique et, pour pimenter le tout, la culture du non-sens trouve son apogée dans la logorrhée incompréhensible de Lucky, sommé de parler. Un torrent verbal sans queue ni tête, truffé d’assonances et d’associations d’idées, se déverse alors, démontrant la vanité, l’inanité, l’inutilité du discours.

Cela n’empêche pas qu’un sous-texte apparaisse, fait d’ironie et de vision critique qu’on savoure avec d’autant plus de plaisir que de l’action ne se trouve guère, ou de si anodine qu’on serait bien en peine de la valoriser.

Peter Bonke (de dos), Denis Lavant, Aurélien Recoing, Jacques Bonaffé. Phot. © Pierre Grosbois

Peter Bonke (de dos), Denis Lavant, Aurélien Recoing, Jacques Bonaffé. Phot. © Pierre Grosbois

À la marge des didascalies

Pour la scénographie, le metteur en scène, Jacques Osinski, choisit d’aller le plus loin possible dans l’abstraction : un arbre mort côté cour, un rocher à l’avant-scène côté jardin, pour que Vladimir puisse ôter, remettre avant de les ôter à nouveau les chaussures qui le font souffrir, et rien d’autre. Seule la lumière, qui devient dorée au milieu du jour, s’imprègne de teintes violacées quand le jour tombe, et une Lune réduite à un globe lumineux modèlent le temps qui passe. Il le faut, pour indiquer, par contraste, que les situations, elles, ne changent pas. On n’a d’autre point d’appui que le jeu des comédiens.

C’est sur le terrain du comique, en accentuant la dimension clownesque, que le metteur en scène décide de planter son campement, de placer l’accent du cocasse. Pour ce faire, il cultivera les contrastes entre les personnages, qui apparaissent par duos, comme le sont généralement les couples de clowns dans le cirque traditionnel où le clown blanc fait la paire avec l’auguste.

S’agissant de Wladimir et d'Estragon, les occupants pérennes du pied de l’arbre, il jouera sur la différence de taille et de stature entre Denis Lavant et Jacques Bonaffé : le premier petit, le second long et élancé. Il leur prêtera des apparences et un mode de jeu complémentaires. Si le premier est vêtu de bric et de broc, l’autre présente la mise plus soignée d’un simili gentleman anglais. À la voix éraillée, légèrement nasillarde, du premier répond le son clair de la voix de l’autre, à la gestuelle sautillante et agitée de l’auguste de cirque qu’adopte Denis Lavant répond la réserve plus guindée mais néanmoins cocasse de Jacques Bonaffé, qui ne dédaignera pas, à l'occasion, d’esquisser avec son alter ego quelques pas de danse.

Du côté du couple Pozzo-Lucky, le silence et le bruit s’opposent, tout comme la pantomime et l’outrance gestuelle et sonore. À un Pozzo-Aurélien Recoing, dictateur tonitruant à grand renfort de coups de fouet qui claquent avec un bruit sec s’oppose un mutique et statique Lucky-Peter Bonke au visage rond et naïf à peine traversé par des expressions fugaces, un doux vieillard encombré de sa valise et de son panier. C’est avec la même absence expressive qu’il débitera une inarrêtable tirade sans queue ni tête dès lors qu’on lui aura placé son chapeau sur la tête.

Concentrant l’attention sur ces quatre personnages, Jacques Osinski donnera au personnage du messager de Godot la même absence de présence physique qu’à celui qu’on attend. Surgi sur l’écran qui forme le fond de scène, il ne sera qu’apparition virtuelle, qui s’évanouit sitôt son message délivré, émissaire d'un dieu, peut-être, nommé Godot, infléchissant le sens donné au nom de l'absent vers une relation possible entre God et Godot, ce que Beckett avait récusé lorsqu'on l'avait interrogé sur le sujet.

Jacques Osinski sait placer chacun à la bonne place et bien dans son rôle, et tous accomplissent, chacun dans son registre, une prestation remarquable, à la mesure de leur talent de comédien. La dérision et l’ironie que Beckett instille dans ce chef d’œuvre intemporel du non-sens sont, elles aussi, présentes.

D’où vient alors ce curieux sentiment de frustration qui s’invite ? Peut-être tient-il au fait que, le propos étant connu et le texte représenté déjà vu auparavant, on attendrait un je-ne-sais-quoi de plus, qui nous surprenne. À celui qui découvre Beckett, le spectacle parlera avec justesse et cocasserie d’un monde vide – qui a des faux airs du nôtre – dont on n’attend rien sinon l’attente. À ceux qui connaissent l’œuvre, il manquera un peu de la dimension onirique qui fait décoller le texte vers des horizons plus « philosophiques ».

Aurélien Recoing (de dos), Denis Lavant, Peter Bonke, Jacques Bonaffé. Phot. © Pierre Grosbois

Aurélien Recoing (de dos), Denis Lavant, Peter Bonke, Jacques Bonaffé. Phot. © Pierre Grosbois

En attendant Godot Texte de Samuel Beckett (Éditions de Minuit)
S Mise en scène de Jacques Osinski S Avec Peter Bonke (Lucky), Jacques Bonnaffé (Vladimir), Denis Lavant (Estragon), Aurélien Recoing (Pozzo) et, à l’écran, Léon Spoljaric-Poudade S Scénographie Yann Chapotel S Lumière Catherine Verheyde S Costumes Sylvette Dequest S Production Compagnie L’Aurore Boréale S Coproduction Théâtre Montansier-Versailles, Théâtre de l’Atelier, Théâtre des Halles – Avignon S Coréalisation Compagnie L’Aurore Boréale, Théâtre des Halles – Avignon, Théâtre de l’Atelier S Diffusion Evelyne Jacquier S La compagnie L’Aurore Boréale est conventionnée par la Drac Île-de-France / Ministère de la Culture S Création le 5 juillet 2025 au Théâtre des Halles – Avignon S Durée 2h15

Théâtre de l’Atelier - 1 place Charles Dullin, 75018 Paris www.theatre-atelier.com
Du 25 mars au 3 mai 2026, mar.-sam. 21h, dim. 15h

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