27 Mars 2026
Marine Bachelot Nguyen et ses comédiens nous plongent dans l’histoire des réfugié.e.s du Sud-Est asiatique, ayant fui les régimes autoritaires du Vietnam, du Cambodge ou du Laos. Une fiction documentaire qui rafraîchit la mémoire et interroge l’idéologie humanitaire.
En quête de racines
Marine Bachelot Nguyen n’a eu de cesse, dans ses spectacles, d’explorer ses liens avec le Vietnam, pays d’origine de sa mère. Elle s’emploie à interroger collectivement une histoire dont elle a hérité et qu’elle tient à partager. Boat People s’inscrit dans un cycle portant sur les mémoires intimes et politiques reliant le Vietnam et la France. Les Ombres et les lèvres évoquait le mouvement LGBTQI au Vietnam. Circulations Capitales démêlait les mémoires familiales entre la France, le Vietnam et la Russie. Dans Deux sœurs, il était question de sa grand-mère et sa grand-tante vietnamiennes. Dernièrement, Nos corps empoisonnés se concentrait sur le combat de Tran To Nga, activiste vietnamienne, contre Monsanto, responsable des ravages de l’agent orange répandu par l’armée américaine : « Boat people ne concerne pas directement mon histoire familiale, dit l’autrice. Ma mère est arrivée en France avec sa famille à l’âge de dix ans après la victoire du Viêt Minh à Diên Biên Phu (1954).Vietnamien du Nord, mon grand-père, traducteur pour l’armée française pendant la guerre d’Indochine, fuit d’abord avec les siens vers Saïgon par crainte des communistes, puis il part pour la France. Ces deux vagues sont pour moi dans une continuité. »
Un docu-fiction
En prologue, on entend les témoignages émouvants d’anciens rescapés de la mer, vietnamiens, laotiens ou cambodgiens recueillis par Marine Bachelot Nguyen et son équipe. Ils racontent leur fuite clandestine, les naufrages, les camps d’hébergement, la difficile assimilation... Les plus jeunes n’ont plus que de vagues souvenirs de leur terre natale... Ceux qui sont nés sur le sol français parlent de leur double culture et du manque de repères quant au pays de leurs parents. En surimpression de ces récits sont projetées des images d’actualité.
Nous sommes en 1975. À l’époque, les boat people font la une des médias. La télévision française et les journaux diffusent des images dramatiques de ces gens naviguant sur de frêles esquifs. On incite la population à aider et à accueillir les réfugiés du Sud-Est asiatique.
Au centre de la narration, une famille vivant à la campagne reçoit sous son toit un couple vietnamo-laotien et leur petite fille. La cohabitation n’est pas toujours évidente, car malgré leur bonne volonté, ces chrétiens de gauche et leur fils adoptif, orphelin du Biafra, ne pourront panser les plaies à jamais ouvertes de ces déracinés en deuil d’un bébé, noyé pendant la traversée périlleuse. La mise en scène et les dialogues rendent avec finesse les émotions et les doutes qui traversent les uns et les autres : gêne des nouveaux venus, feinte bonne humeur des hôtes. On perçoit les dissonances entre les us et coutumes, les croyances, les idées politiques... Seuls les enfants semblent à l’aise dans les situations parfois délicates où se trouvent les adultes. Aux côtés du couple français, interprété par Charline Grand et Clément Bigot, Paul Nguyen est d’origine vietnamienne, Dorothée Saysombat sino-laotienne et Angélica Kiyomi Tisseyre-Sékiné japonaise, vietnamienne et française. La présence d’un acteur noir, Arnold Mensah, l’enfant adoptif, d’origine togolaise et guadeloupéenne, fait écho aux boat people d’aujourd’hui, en Méditerranée ou sur la Manche.
Une fresque historique
Autour de cette fiction familiale se greffent ses séquences qui rappellent le contexte de l’époque. La vague de solidarité de ces années-là, à l’égard des boat people, nous paraît aujourd’hui inouïe. De nombreuses personnalités de gauche, dont Bernard Kouchner ou André Glucksmann, s’engagent. Jean-Paul Sartre et Raymond Aron se réconcilient pour aller plaider leur cause auprès du président Giscard d’Estaing... On voit naître des associations humanitaires et on suit, sur le petit écran, l’épopée du bateau Ville de Lumière.
De vastes pans du décor se couvrent d’images maritimes, de portraits de migrants, et les comédiens quittent leurs rôles de parents et d’enfants et le village français pour se glisser dans la peau de divers personnages : politiciens, exilés, humanitaires... Ces éléments documentaires viennent éclairer les scènes domestiques mais ils semblent parfois superflus ou trop explicatifs. Les papiers découpés voguant sur l’eau, inspirés des marionnettes aquatiques vietnamiennes, images délicates et poétiques, nous en disent plus long que les discours démonstratifs.
Les ambiguïtés de la solidarité
Cependant, le spectacle veut mettre en évidence les dessous de cette générosité collective. En pleine guerre froide, ces réfugiés fuyant les régimes communistes font l’affaire de la droite. Ils représentent aussi une main d’œuvre docile pour qui syndicalisme est synonyme de collectivisme... Raisons pour lesquelles, érigés en minorité modèle, ils obtiendront facilement le droit d’asile et la naturalisation.
La pièce montre aussi comment, passé ces élans généreux, les liens entre les familles d’accueil et les réfugiés se sont distendus et ont ressurgi dans la population des relents de racisme à l’encontre des « bridés ».
En filigrane, Marine Bachelot-Nguyen évoque ceux qui, de nos jours, fuyant la guerre, la répression ou la famine, affrontent les mêmes périls mais sont loin d’être accueillis à bras ouverts : « Je veux raconter une histoire complexe qui réaffirme la nécessité d’ouvrir les frontières de nos pays, qui dise que l’immigration est une richesse et que l’accueil est une façon d’assumer notre passé colonial. »
Boat People
S Texte et mise en scène Marine Bachelot Nguyen (Boat People suivi de Nos corps empoisonnés est publié aux Éditions Goater) S Avec Clément Bigot, Charline Grand, Arnold Mensah, Paul Nguyen, Dorothée Saysombat, Angélica Kiyomi Tisseyre-Sékiné S Assistanat Yen Linh Tham S Scénographie Kim Lan Nguyen Thi S Création vidéo et régie générale Julie Pareau S Écriture marionnettique Dorothée Saysombat S Création lumière Alice Gill-Kahn S Création sonore Yohann Gabillard S Création costumes Laure Fonvieille S Production Gabrielle Jarrier Riou S Administration Marie Ruillé-Lesauvage S Diffusion Olivier Talpaert / En votre compagnie S Production Lumière d’août S Coproduction Le Quartz – Scène nationale de Brest / Mixt – Terrain d’arts en Loire-Atlantique (Nantes) /Théâtre du Nord - CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France / Théâtre de Choisy-le-Roi - Scène Conventionnée d’intérêt national art et création pour la diversité linguistique / Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National / Théâtre National de Strasbourg / Scène Nationale de l’Essonne / La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc / Théâtre National de Bretagne, Centre Dramatique National (Rennes) / Le Théâtre de Cornouaille – Scène nationale de Quimper S Création 7-10 octobre 2025, L'Idéal, Tourcoing / Théâtre du Nord -CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France S Durée 2h10
TOURNÉE
18-22 mars 2026 MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny
25-27 mars 2026 Le Quartz (Brest)
19-20-21 novembre 2026 Théâtre de la Criée, Marseille
27 novembre 2026 Palais des Beaux-Arts de Charleroi
15 décembre 2026 Théâtre de Châtillon
24-25 mars 2027 Théâtre de Cornouaille (Quimper)
1-2 avril 2027 Théâtre de Sartrouville