25 Mars 2026
Christophe Honoré imagine une dérive circassienne et grand-guigolesque du très célèbre roman de Flaubert. Une réflexion formelle intéressante et audacieuse mais qui, à trop accumuler, finit par faire long feu.
En plein cœur de la scène, une piste circulaire, au sol sablonneux ou terreux, cernée par des banquettes, entourée de gradins et d’une coursive. Au fond, le portique qui permet l’entrée des artistes. Une figuration de cirque, le côté clinquant en moins.
Celle qui se présente est une jeune femme en robe de mariée. Sur un petit plateau circulaire, au centre de la piste, elle s’exhibe, dans sa belle robe blanche. Elle, c’est Emma, une jeune femme de la campagne. Pour fuir une vie sans attrait à regarder le cul des vaches et à nourrir chèvres et cochons, elle préfère le mariage à un petit médecin de campagne : Charles Bovary.
Mais nous ne sommes pas exactement dans le roman de Flaubert, même si le lecteur averti y retrouvera ses petits. La jeune Emma, qu’on croyait morte – du moins le roman l’évoque-t-il ainsi, comme une suicidée – est bien vivante et cherche à raconter son histoire. Alors pourquoi ne pas le faire en utilisant les moyens du cirque ? Et d’ailleurs, pour Madame Loyal, l’histoire n’est pas mauvaise… Il suffit d’y apporter quelques modifications pour faire rire le public…
Au point de départ : un fait divers
Madame Bovary prend pour point de départ un fait divers antérieur de quelques années à la rédaction du roman. En Normandie, une jeune femme, Delphine Couturier, mariée à un officier de santé, sorte de sous-médecin, a eu de son mari une petite fille et pris un amant. Délaissée par son époux comme par son amant et criblée de dettes, Delphine Delamare se suicide le 6 mars 1848 par ingestion d’arsenic. Le 8 décembre de la même année, c’est au tour de son mari de se suicider.
Flaubert reprendra les grands traits des personnages de Delphine et d’Eugène pour créer Emma et Charles et certains personnages de leur histoire tout en en ajoutant d’autres de son cru. Placé sous le signe du réalisme, le roman dresse un tableau très affûté de la vie de province, en particulier de cette Normandie que Flaubert, d’origine rouennaise, connaît bien. Madame Bovary apparaît comme un archétype, ce qui fera dire à l’auteur : « Ma pauvre Bovary souffre et pleure dans vingt villages de France ! »
Le scandale Flaubert.
Flaubert commence le roman en 1851, soit à peine quelques années après le double suicide des époux. Il ne l’achèvera en 1856, année où il paraît en six feuilletons, d’octobre à décembre, dans la Revue de Paris. Dans la France de Napoléon III, on est très à cheval sur la morale et Flaubert, en même temps que Baudelaire, est poursuivi en février 1857 pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. Pour le procureur impérial, Ernest Pinard, le roman est immoral, car l’héroïne « meurt dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beauté », sans que personne ait pu « lui faire courber la tête », et que l'adultère n'est jamais condamné explicitement par l’auteur. En avril de la même année, il est blanchi et les coupes réalisées par la Revue de Paris réinsérées dans le roman.
Emma Bovary incarnera désormais les aspirations romantiques de la jeunesse de l’auteur, non exemptes d’une certaine ironie pour cette jeune femme abreuvée d'histoires d'amours passionnées et nourrie de romans de chevalerie. Mais au-delà, c’est la question du réalisme en littérature qui est posée avec éclat. Dans cette histoire d’une jeune femme qui, par-delà tout interdit, cède à ses désirs, s’écrit une autre manière de concevoir la littérature. Ses détracteurs, d’ailleurs, ne s’y trompent pas. On prête à Dumas père la réaction de jeter le livre à terre en déclarant : « Si c’est bon, cela, tout ce que nous écrivons depuis 1830, ça ne vaut rien ! »
Thème de l’histoire et style formeront les deux mamelles de l'adaptation-création de Christophe Honoré.
Le choix du cirque
Le réalisme a disparu du propos de l’auteur-metteur en scène. C’est avec le désir opiniâtre d’être entendue qu’Emma Bovary rejoint la troupe du cirque où les membres se répartissent les rôles en ne conservant que les principaux protagonistes : Emma et son mari, un Charles Bovary largué, plus préoccupé de manger et de sauter sa femme que d’autre chose ; les amants d’Emma, Léon, le clerc de notaire auquel elle résistera avant de succomber, et Rodolphe, le châtelain séducteur et brutal qui lui fait miroiter une vie de cocagne avant de l’abandonner ; Homais, le pharmacien voltairien et Lheureux, le boutiquier, marchand de frivolités et d’étoffes, auprès duquel Emma s’endette jusqu’à devenir insolvable.
Feront aussi leur apparition : la fille d’Emma et de Charles Bovary, que sa mère trouve laide et dont elle refuse – déni de la maternité – de s’occuper ; Justin, le jeune homme amoureux d’elle qui l’aide à préparer sa fuite ; l’aveugle, figure plus énigmatique dans laquelle on peut voir une référence au Quasimodo de Victor Hugo – un auteur pour lequel Flaubert professait une véritable admiration – dont la laideur terrifiante, qui vient hanter Emma, est comme le reflet de l’être intérieur de la jeune femme.
Christophe Honoré voit le roman « comme une suite d’épisodes, presque comme des numéros […] une suite de moments forts. Le cirque fonctionne exactement de la même manière ». La scène du bal, celles des comices, du fiacre, de l’agonie autour desquelles se construit le destin d’Emma Bovary seront construites comme des numéros de cirque et l’auteur-metteur en scène ne se privera pas, comme au cirque où l’on grossit les traits, de reprendre dans Flaubert tous les éléments qui dressent une critique ironique de la société et de la religion pour construire un portrait-charge clownesque mais profondément imprégné de noirceur. Les clowns qui occupent l’espace, forçant le trait, cultivent le rire jaune et la farce grinçante.
Exercices de style
Chez Flaubert, au contraire de la vision par le menu, quasi documentaire, d’un Balzac, on retrouve, de manière très fine, un décalage qui fait surgir la manière dont l’auteur interprète ses personnages. Une distance qui rappelle « subtilement, que ce n’est qu’un roman ». Une nouvelle manière de raconter qui s’apparente à une révolution romanesque dans laquelle on peut reconnaître les prémices de toute la littérature moderne.
Cette déconstruction, cette porosité, cette incertitude, ce flottement entre réalité et fiction, Christophe Honoré ne l’exprimera pas seulement à travers le traitement circassien de l’intrigue. Ils passeront aussi par l’utilisation de la vidéo dans le spectacle.
Si elle apparaît comme un hors-champ, révélant ce qui est caché comme les rendez-vous torrides d’Emma Bovary ou suggérant la fuite du personnage hors du cirque social présenté sur la piste, dans un espace absolument neutre, blanc, qui dit la fiction, elle joue aussi le rôle de commentaire. Ainsi l’évocation de la campagne dans laquelle Emma grandit et qu’elle abhorre, qui apparaît sur l’écran qui occupe le centre du fond de scène par où se font les entrées d’artistes dans l’arène, est-elle complètement onirique. Veaux, vaches, cochons et vertes prairies, non seulement apparaissent avec des cadrages déformants, mais ils feront l’objet d’un traitement couleur qui les déréalise, utilisant les teintes saturées et les filtres du négatif, de la séparation des couleurs ou de la solarisation.
Ajoutant une touche supplémentaire à l’exploration des styles, Christophe Honoré n’hésitera pas à aller du côté du grand-guignol. Lorsque Charles Bovary, poussé par Emma qui souhaite sortir de la médiocrité de son existence pousse son mari à opérer un patient pour « réparer » son pied-bot, ce sont portion de jambe et jets d’hémoglobine qui viennent compléter la vision de cirque noir du spectacle.
La question du désir
Le traitement du personnage d’Emma, que Ludivine Sagnier prend en charge avec conviction, pose avec acuité la question du désir. Si Christophe Honoré conserve la vision pseudo-romantique de la jeune femme qui lit des romans à l’eau de rose, pleure sur Paul et Virginie et rêve d’amour fou faisant fi des barrières et des interdits, ce qui en fait la victime désignée de tous les prédateurs, il met en avant la volonté d’Emma de vivre selon ses désirs.
En mariée lors de ses noces, elle apparaît comme une poupée de boîte à musique qui tourne et tourne et tourne, exhibée comme un bel objet que son propriétaire exhibe. C’est aussi en propriétaire de sa femme que Charles Bovary est montré, mari libidineux qui la poursuit en tous lieux alors qu’elle ne goûte pas ses piètres « prouesses » et cherche à lui échapper avant de lui opposer une fin de non-recevoir ferme et définitive.
Ce que dit Emma, c’est l’impossibilité de l’amour dans une société bourgeoise corsetée où les femmes n’ont d’autre alternative que l’obéissance. Et son ambition est un rêve : « Elle cherchait à savoir, dit Flaubert, ce que l’on entendait au juste par les mots de félicité, de passion, et d’ivresse qui lui avaient paru si beaux dans les livres ». Don Quichotte féminin de l’amour, elle se laissera prendre au fantasme qu’elle s’est créé après avoir valsé avec le vicomte au château de la Vaubyessard et qui crée « un trou dans sa vie ». Mais ses amants n’auront en ligne de mire que la satisfaction de leurs appétits et leurs intérêts propres. Sa liaison avec Léon, le clerc de notaire, sombrera dans les ambitions professionnelles du jeune homme. Celle avec Rodolphe, jeune aristocrate débauché qui la maintient dans une dépendance cynique, ne résistera pas davantage dès qu’Emma voudra dépasser le stade de la liaison sans attache. Les projets d’ascension sociale d’Emma resteront songe creux et le report de ses frustrations sur une boulimie d’achats la conduiront à la ruine.
On ne peut que saluer la lecture que propose Christophe Honoré du roman. Elle met en évidence une fable qui pourrait s’écrire, quoique de manière différente, encore aujourd’hui. On y parlerait d’abus de position dominante familiale et maritale, mais aussi d’emprise. On y aborderait aussi la question des modèles amoureux « traditionnels » et de leur nocivité.
Reste que le traitement choisi, reprenant le « numéro » de cirque, comporte, de par sa nature discontinue, des obscurités qui peuvent être dommageables pour qui ne connaîtrait pas le roman. Comment comprendre, par exemple, toute la portée des dénégations d’Emma qui refuse, à la fin, de mourir ? S’ajoute le fait que d’un exercice de style à un autre, le procédé finit par prendre la première place et devient un peu lassant.
Cela n’empêche pas que cette Bovary Madame fait entendre d’admirable manière ce qui se cache de commentaires ironiques subrepticement glissés et de réflexions tranquillement acides dans le texte de Flaubert. Si le personnage de l’auteur restera toute sa vie un bourgeois vivant en toute quiétude de ses rentes, ses écrits – et au-delà de ses romans, sa correspondance – porteront la marque d’une modernité que le XXe siècle exploitera tout son soûl.
Bovary Madame. D’après Gustave Flaubert
S Texte, mise en scène Christophe Honoré S Collaboration à la mise en scène Christèle Ortu S Scénographie Thibaut Fack S Avec Harrison Arévalo (Rodolphe Boulanger), Jean-Charles Clichet (Charles Bovary), Julien Honoré (Monsieur Homais), Davide Rao (Léon Dupuis), Stéphane Roger (Monsieur Lheureux), Ludivine Sagnier (Emma Bovary), Marlène Saldana (Madame Loyale), et Vincent Breton (L’aveugle), Nathan Prieur (Justin), Emilia Diacon (Emma Bovary enfant), Salomé Gaillard (Berthe Bovary) S Lumières Dominique Bruguière S Costumes Pascaline Chavanne, avec la participation de la Maison Yohji Yamamoto S Son Janyves Coïc S Collaboration à la vidéo Jad Makki S Production Théâtre Vidy-Lausanne – Comité dans Paris (Compagnie de Christophe Honoré) S Coproduction Théâtre de la Ville-Paris – TANDEM scène nationale Arras-Douai – Le Quartz, scène nationale de Brest – Bonlieu, scène nationale Annecy – Théâtre national de Bretagne, Rennes – Les Célestins, Théâtre de Lyon – Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique – La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale – Théâtre national de Nice, CDN Nice Côte d’Azur – Scène nationale du Sud-Aquitain – Scène nationale de l’Essonne – Le Quai CDN Angers Pays de la Loire – La Coursive, scène nationale La Rochelle S Le projet est soutenu par la région Île-de-France S La compagnie Comité dans Paris est conventionnée par le ministère de la Culture - DRAC Île-de-France pour les années 2023 à 2026 S Avec le soutien de la Maison Yohji Yamamoto et de la Maison des métallos S Accueil en résidence à Cromot, Maison d’artistes et de production S Durée 2h25 S À partir de 15 ans
Du 20 mars au 16 avril 2026, 20h / dim. 17h
Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt - 2, place du Châtelet - Paris 4e
Rés. theatredelaville-paris.com ▪ 01 42 74 22 77