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Arts-chipels.fr

Dans le couloir, le vieux, la vieille et le fils fantôme

Phot. © Bernard Richebé

Phot. © Bernard Richebé

Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin font la paire dans le nouvel opus de Jean Claude Grumberg, mis en scène par Charles Tordjman. Un duo drôle et glaçant dans le couloir de la mort

Un vieux couple aux aguets

Trois portes donnent sur un long couloir. À jardin, celle de la chambre à coucher, à cour celle de la cuisine, et au lointain, une autre, qui retient toute l’attention du vieux couple assis là. « Parle-lui », dit la vieille à son mari.La parole, ça le connaît, il a été avocat. « Je ne peux pas parler à un homme à cheveux blancs comme je parlais à un gamin de cinq ans », rétorque le père. Elle insiste, il renâcle…

On comprend alors que, derrière la porte close, un de leurs fils a trouvé refuge, suite à des revers de fortune.

Ils n’en savent pas plus, le spectateur non plus, puisque le personnage ne se montrera jamais. « Tu es sûre qu’il est là ? », demande le vieux. — « Je l’ignore », répond la vieille. Des bruits de pas ou de serrure marquent cependant sa présence fantomatique. Les parents se contentent de lui parler à travers l’huis.

Le temps passe, entre la soupe au potiron, le veau froid, les nuits agitées, la situation s’enlise mais les dialogues entretiennent une dynamique constante. Derrière les chamailleries du couple on sent des habitudes ancrées depuis plus de soixante ans, des ressentiments ravalés, des conflits étouffés. Elle, toujours dans le reproche, lui qui se défend comme il peut et souvent se renferme sur lui-même. Elle, dans une compassion maternelle envers l’enfant prodigue, lui dans une rigueur paternelle donneuse de leçon. Dans ce constant jeu d’opposition, Christine Murillo  et Jean-Pierre Darroussin s’envoient leurs répliques du tac au tac. Ainsi demeureront-ils sur le seuil, sans trop savoir que faire. Elle lui prépare un sandwich ; lui tente de maladroits conseils. Ils sont toujours à côté de la plaque et toute tentative sera vaine.

Phot. © Bernard Richebé

Phot. © Bernard Richebé

Rire du malheur des autres

Dans ce couloir sans issue, les deux vieux, cabossés par la vie, ont encore une belle énergie. Christine Murillo, pétillante de malice, réagit au quart de tour aux allégations d’un Jean-Pierre Darroussin bourru, tout en émotion rentrée. Jean-Claude Grumberg, « auteur tragique le plus drôle de sa génération », selon Claude Roy, manie humour et sens de la répartie. Depuis L’Atelier ou dernièrement Môman pourquoi les méchants sont méchants ?, Sa plume n’a jamais faibli. « Nous savons, dit-il, que rien n’est plus drôle que le malheur pourvu qu’il soit équitablement partagé. Durant près de trente ans, je me suis efforcé de faire rire mes contemporains de leurs malheurs et du mien. »

Pas de psychologie dans son texte, mais un sens féroce des travers humains, avec des mots qui tuent, mêlés à des réparties désopilantes, de la tendresse mâtinée de vacheries. Un cocktail décapant qui fait qu’on n’a jamais le temps de céder aux larmes, même dans les moments les plus dramatiques comme dans le déchirant monologue final de Jean-Pierre Darroussin. Cet enfant qui vient bousculer la routine des octogénaires semble leur donner l’énergie du désespoir.

Phot. © Bernard Richebé

Phot. © Bernard Richebé

En attendant le bouillon de onze heures,

Charles Tordjman, familier du théâtre de Jean-Claude Grumberg — il a créé récemment La Plus précieuse des marchandises, relève parfaitement le défi que propose Dans le couloir : « Les vieux de Grumberg, dit-il, ne souffrent pas, ils sont légers comme des ballerines, ils hésitent. Chez Grumberg, nous fait face une humanité qui boîte et qui bégaie »

En travaillant le texte, il a pensé à Fin de partie de Samuel Beckett dont il a réalisé une mise en scène : « Disons qu’avec Dans le Couloir, j’ai renversé la poubelle, libérant ainsi les vieux parents afin qu’ils puissent s’affronter dans la cuisine ou dans le couloir, rire et pleurer ensemble, qu’ils se sentent chez eux, sur la scène d’Hébertot. » On pourrait aussi déceler, dans la pièce, la verve iconoclaste d’un Ionesco.

Fatigués mais alertes quand il s’agit de s’envoyer des vacheries, Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo prennent un évident plaisir à ces échanges ping-pong qu’ils s’assènent sans coup férir. En même temps, ils réussissent à faire partager le désarroi de ces vieux au bout du rouleau, désormais incapables de comprendre les générations futures. Ce duo déroutant semble écrit sur mesure pour eux, habiles qu’ils sont à jongler avec les traits d’humour macabres, parfois scabreux et les moments de vives émotions. On ne sort pas indemne de ce Couloir.

Phot. © Bernard Richebé

Phot. © Bernard Richebé

Dans le couloir de Jean-Claude Grumberg (éd. Actes Sud- Papiers)
S Mise en scène Charles Tordjman S Assistante mise en scène Pauline Masson S Avec Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo S Décor Vincent Tordjman S Lumière Christian Pinaud S Costumes Anne Yarmola S Musique Vicnet S Coproduction Théâtre Hébertot, MK PROD' et Billal Chegra S Créé le 24 janvier 2026 S Durée 1h10

À partir du 24 janvier 2026
Théâtre Hébertot,  78 bis bd des Batignolles, 75017 Paris T. 01 43 87 23 23

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