Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

À tous ceux qui, une partie de campagne en famille.

Phot. © Michèle Laurent

Phot. © Michèle Laurent

Noëlle Renaude saisit sur le vif, de sa plume incisive, inimitable, une galaxie  de figures incarnées en solo par Laetitia de Fombelle, sous la direction de Timothée  de Fombelle. Aux croisements des paroles se déploie une fresque familiale.

Des figures parlantes

Noëlle Renaude écrit la pièce en 1994, au zénith de son aventure littéraire, prémisse à son monumental Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux et ses mille et un  personnages (1996-1997). Là, ils sont déjà trente-cinq, enfants, adultes, vieux, membres d’une grande famille, réunis pour une partie de campagne. Alors chacun des convives se prend la parole, se présente et se raconte. En partant de la benjamine – « Bernadette Blanchet, dite Baba, 4 ans » – jusqu’à l’aïeul – « Abel Gloriette, 100 ans ».

D’une génération à l’autre, les points de vue varient, tissant un paysage panoramique de ces années d’après-guerre où l’on n’a pas encore fait le deuil de ses morts, mais où la vie continue, malgré tout.

C’est à ceux qui sont tombés que l’on boit et ripaille ; à l’avenir aussi... Les gamins s’égayent dans les champs chargés de petits ou de gros chagrins, les grands se laissent aller à leurs obsessions, à leurs lubies, à leurs projets ou à leurs souvenirs. On pleure, on est troublé par un homme qui nous fait danser, on dit « Sont-ils bêtes à se croire jeunes ! » ou bien « Moi j’ai bien rigolé pendant la guerre... »

Phot. © Michèle Laurent

Phot. © Michèle Laurent

Les mots pour se dire

Ici on s’empare littéralement de la parole, au présent. Abrupt, chacun livre ce qui lui tient à cœur sur l’instant. Et en quelques lignes, rarement plus d’une page de texte, chacun expose son essence intime, y va de ses failles, de ses peurs, de ses amours ou de ses espérances... Des mots qui font mouche et caractérisent chaque individu et lui donnent aussi une identité poétique.

Devant nous surgissent, à brûle-pourpoint, des créatures qu’on identifie plutôt que des personnages auxquels s’identifier. « J’ai quatre ans des socquettes et la robe à rayures roses et bleues ayant appartenu à ma sœur Lili morte ». « Hercule Blanchet, 7 ans. Premier prix de calcul, premier prix de lecture, premier prix de géographie et peau de balle en gym. » Ces gens parlent de leur passé, de leur présent et savent parfois leur avenir : « Jean-Luc Bournachoux, 13 ans. Dans six ans, je tomberai amoureux d’une institutrice et je partirai vivre dans le Nord avec elle. Et je serai bon, pile, pour l’Algérie. » Un oiseau tombé du nid passe de la poche de la plus jeune à la main du plus vieux, qui aura le mot de la fin : « J’ai l’âge des déjà morts. Des enterrés nus. Moi qui suis là et n’y suis déjà plus. [...] dansez mes enfants, dansez. La nuit vient. Dansez. Dansez. »

Les phrases sont courtes, sans surcharge. Elles disent beaucoup en peu de temps. Des précipités d’existences.

Au fil de la journée, la chaleur monte, les esprits s’échauffent... Il y aura de petits incidents, des coups de téléphones secrets, des comptes se règleront en coulisses... Tout cela se dessine à l’arrière-plan de ce que chacun dit de lui et des autres. Et les liens entre les générations se tissent lentement, comme un fil d’Ariane, dans le labyrinthe d’une parentèle ramifiée.

Phot. © Michèle Laurent

Phot. © Michèle Laurent

Un solo habité par une foule

Comme l’écriture distribue la parole sans transition d’un convive à l’autre, Laetitia de Fombelle, en changeant légèrement de posture et de timbre, devient l’un ou l’autre de ces trente-cinq individus. Il lui faut vite attraper son personnage, suivant les différents rythmes et styles que l’autrice prête à ses portraits. S’adresser tantôt à soi-même, comme au public, ou à la tablée familiale, en portant un toast « à tous ceux qui ». Les variations de jeu, impulsées par la mise en scène et les déplacements, la survenue d’un accessoire, se font en finesse. La comédienne parvient à rendre crédible chaque membre de cette multitude : à l’instar des pièces d’un puzzle, toute une famille prend vie progressivement. Laetitia de Fombelle s’empare de chaque personne, tout naturellement, et façonne, avec un certain appétit, la matière textuelle qui la constitue.

« Ce texte, dit-elle, découvert il y a une dizaine d’années, je ne peux plus bouger sans l’avoir dans mes valises. Chacun de ses personnages est une pépite rare, une petite pièce d’orfèvrerie humaine. »

Phot. © Michèle Laurent

Phot. © Michèle Laurent

Une ambiance estivale d’après-guerre

Noëlle Renaude constate que c’est la seule pièce qu’elle a datée dans le temps. Pour elle, cela correspondait à une commande précise qu’on lui avait passée. Ici, les plaies du conflit sont encore ouvertes sous ces airs de fête sans que la langue soit, pour autant, datée. Il y a toujours une petite pointe de drôlerie dans cette écriture, et elle ne masque pas la poésie.

La scénographie, imaginée par Timothée de Fombelle, contribue à cette ambiance d’antan d’une France encore largement rurale. Un petit arpent de blé mûr devient l’arrière-plan où les personnages peuvent se réfugier, ou le lieu d’où ils vont surgir. Un îlot végétal pour abriter ces solitudes réunies. En juillet dernier, le metteur en scène a lui-même récolté un blé bio, d’un doré tirant sur le rouge : « Je l’ai fauché, mis en bottes, puis à sécher.[...] Avec de la glaise des Deux-Sèvres, celle de mes racines, que j’ai transportée entre La-Forêt-sur-Sèvre et la Cartoucherie. »

Un coffre-glacière à l’ancienne s’ouvre et, comme une boîte à musique, déverse les flonflons du bal et les rumeurs de la fête. En dialogue avec la musique de Johan Fargeot, on entend, chantonnée par une petite fille et jouée au piano, avec violon et accordéon, Sur deux notes de Paul Misraki, créé par Joséphine Baker. On perçoit aussi le bruit des insectes, les bruissements de la campagne. Le train qui passe déchire la campagne.

La vidéaste Valéry Faidherbe a travaillé avec Jean-Pascal Pracht aux lumières, projetant des miroitements sur le sol et les blés, et cet environnement sonore et visuel produit une atmosphère sensuelle pour accueillir les personnages de Noëlle Renaude.

La réalisation en demi-teinte ne fait pas l’économie de l’humour qui sous-tend monologues et bribes de conversation ; il s’en dégage une joyeuse nostalgie, relents de ces réunions familiales, où chacun se sent seul au milieu des siens.

À tous ceux qui de Noëlle Renaude
S Mise en scène Timothée de Fombelle S Avec Laetitia de Fombelle S Musique Johan Fargeot S Création vidéo Valéry Faidherbe S Lumière Jean-Pascal Pracht S Son Margaux Robin S Régie Thibaut Fack S Collaboration décor Audrey Fabre S Administration Adèle Maugendre S Durée 1h15

Du 4 au 22 mars 2026, mer.-sam.20h, dim. 16h
Théâtre du Soleil, Petite salle - Cartoucherie de Vincennes, 75012 Paris T .01 43 74 88 50

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article