4 Mars 2026
Après Elsa Granat, Sarah Llorca propose à son tour une nouvelle version, « revisitée » et musicale, de la pièce de Tchekhov. Une relecture contemporaine qui n’explore qu’une partie des thèmes développés par l’auteur russe.
Marguerite Duras avait porté les premiers coups de canif effilés à cette œuvre-monument du théâtre en y voyant une logorrhée, imputable à l’auteur, dans son louable dessein de « faire passer par l'expression scénique sa première idéologie révolutionnaire, son jugement politique, son idée sur la société russe » et de « croire à la possible théâtralité du message moderne », qui faisait obstacle à la bonne réception de l'œuvre. Elle en avait proposé, aux éditions Gallimard, en février 1985, une version coupée, réécrite, la faisant « moins se parler » et la rendant « moins revendicative, plus concrète, surtout, plus large ». Un blanc-seing offert à toutes celles et ceux qui, dans les décennies suivantes, voudraient se confronter à cette œuvre théâtrale qui regarde le théâtre en même temps que la société.
Pièce touffue croisant les rêves et les désillusions de tous les personnages qu’elle met en scène, la Mouette offre un terrain à de multiples explorations. Récemment Elsa Granat, pour la Comédie-Française, y avait ajouté les débuts d’artiste d’Arkadina et les vicissitudes qu’elle comportait, et minoré la place de Nina – la Mouette – devenue amoureuse éperdue sans consistance. L’Argentin Guillermo Cacace en avait proposé, avec Gaviota (« la Mouette ») une version à la table, très émotionnelle, une médiatisation immobile pour cinq comédiennes, resserrée autour de cinq personnages et accordant une place importante à Macha, la fille de l’intendant du domaine.
La version de Sarah Llorca, qui se pose comme une réécriture, élague encore davantage la pièce pour n’en privilégier que deux thèmes principaux : les considérations sur le théâtre et le drame de Nina, même si, au final, dans cette « comédie », ainsi que Tchekhov caractérise sa pièce, c’est Constantin Treplev qui se suicide.
Un propos tourné vers la modernité
Le parti pris de Sarah Llorca est, plus que de proposer une lecture de l’œuvre de Tchekhov, d’évoquer ce qu’elle a à nous dire aujourd’hui, quel message elle porte, quels questionnements elle induit, ce en quoi elle nous concerne. Femme d’aujourd’hui appartenant au monde du théâtre, Sarah Llorca retient évidement les problématiques que la pièce contient par rapport à cette double appartenance.
Se profile d’abord la lutte entre tradition et modernité, appliquée au théâtre, entre la conformation aux « canons » classiques du théâtre et la nécessité d’un renouveau. Qu’elle soit exprimée par l’opposition d’Arkadina – la mère – et de Treplev – le fils, comme pour opposer ancien et nouveau monde n’est pas anodin. La querelle des générations contient une lutte entre deux conceptions du monde.
Les difficultés de la condition de comédienne y trouvent leur place. Arkadina se débat pour ne pas être en perte de vitesse et pour continuer d’appartenir à un système basé sur la starification et d’y régner. Elle y sacrifiera sa vie familiale et jugera sans pitié son fils à l’aune de ses échecs théâtraux et littéraires. Nina en sera l’autre victime. Comédienne en herbe, c’est au travers des paillettes qui scintillent dans son rêve de devenir célèbre qu’elle se lance dans une course perdue d’avance à la reconnaissance.
Une histoire d’emprise
Sarah Llorca fait aussi peser sur les épaules de Nina, dont le rôle est accru dans Comme une mouette, le poids des débats actuels sur l’emprise et la manipulation. Trigorine, l’écrivain qui accompagne Arkadina, joue, dans son désœuvrement, avec la jeune fille comme un chasseur avec sa proie. Écrivain à succès, il dresse devant elle, pour la séduire, un miroir aux alouettes. Elle se pâme d’admiration devant lui et il en profite en agitant devant elle les feux follets de la célébrité. Qu’importe qu’elle ait du talent ou pas en tant que comédienne : séduite, elle le suivra. Il l’entraînera en ville pour satisfaire ses désirs avant de l’abandonner, mère qui a perdu son enfant, à un sort fait de petits rôles dans d’obscures tournées de province.
Doublement victime, Nina tentera de résister en se mentant à elle-même tandis que Constantin Treplev, pris dans la nasse d’un système qu’il ne peut combattre, en proie à un mal-être sans remède, sombrera.
Un personnage à part entière : la musique
Des cinq personnages qui se succèdent sur la scène, parmi lesquels Arkadina et son fils, Constantin Treplev, Trigorine, l’écrivain, et la jeune Nina dont Constantin est l’amoureux malheureux, seul l’un d’entre eux, le frère d’Arkadina – « Tonton », comme l’appelle Treplev – ne prend pas la parole. Très éloigné du personnage créé par Tchekhov, il conduit une forme de narration par la musique.
Au piano, Benoît Lugué développe un discours du sensible. Il déploie un air de Nina qui respire l’innocence et la fraîcheur – il le reprendra à la fin lorsque Constantin continuera d’affirmer son amour pour Nina –, un leitmotiv romantique et doux qui cèdera la place aux orages qui grondent dans la tête des personnages et planent au-dessus de l’apparente tranquillité de ce bord de lac au-dessus duquel planent les mouettes. La musique – dont l’apport tout au long du spectacle constitue un plus et une échappée belle poétique – est la compagne des états d’âme, elle traduit l’évolution de la situation et s’habille de violence et d’accents dramatiques, par exemple quand Treplev, le désespoir au cœur, tue la Mouette qui est le double de Nina.
La Mouette, c’est le symbole de la liberté rêvée. Un personnage sans rôle mais cependant omniprésent. Elle est présente dans la représentation de l’œuvre « avant-gardiste » que Treplev propose à sa mère et dont Nina, l’héroïne, en porte l’habit de plumes et en module le cri. Elle reparaîtra à la fin, lorsque le drame se noue, fantomatique figure qu’on aurait souhaitée plus onirique et transposée que dotée d’ailes aux allures réalistes.
Entre Tchekhov et notre temps
Treplev-Adrien Guiraud, en ample tee-shirt et chevelure au vent, et Nina-Emma Prin en jeune provinciale un peu conventionnelle et pleine d’innocence, ouverte à toutes les surprises et à tous les enthousiasmes de la vie, donnent la mesure de ces tentatives juvéniles, condamnées à l’échec, de sortir d’un système mortifère. Si Constantin porte dès le départ la marque de la défaite, on aurait cependant préféré, dans le jeu de Nina, une rupture plus nette dans la partie finale, lorsque celle-ci, mouette blessée, ses espoirs une fois douchés, ses yeux décillés, revient au bercail.
Ce sont ces illusions perdues qu’Arkadina-Sarah Llorca, épaulée par un Grigorine-Antonin Meyer-Esquerré condescendant, tournent en dérision. Depuis la salle où elle s’est installée, la première, qui intègre le public dans la pièce en en faisant les spectateurs de la présentation de Treplev, ironise à voix haute et épice de commentaires goguenards la composition de son fils interprétée par une Nina qui force sur le lyrisme. Son compagnon écrivain de salon renchérit en montrant le mépris dans lequel il tient la création du jeune homme en la mettant en parallèle avec la partie de pêche dont il rêve.
Si les personnages apparaissent en costumes d’aujourd’hui, si leur discours emprunte des tournures de langue de notre temps, l’ensemble du spectacle reste néanmoins à mi-chemin entre le texte de Tchekhov et la vision contemporaine que Sarah Llorca y appose.
Oscillant entre référence au texte de l’auteur russe et démarquage pour souligner la transposition qu’on peut y voir à notre époque, le spectacle garde une allure mi-chèvre mi-chou qui révèle une certaine résistance du texte source à sa transposition contemporaine. Peut-être eût-il mieux valu aller plus clairement dans le sens de notre temps en « oubliant » davantage Tchekhov et s’aventurer plus audacieusement en terres modernes…
Comme une mouette
S D’après Anton Tchekhov S Mise en scène et réécriture Sara Llorca S Jeu Adrien Guiraud (Constantin Treplev), Sara Llorca (Irina Nicolaïevna Arkadina), Benoît Lugué (au piano, le frère d’Arkadina et l’oncle de Treplev), Antonin Meyer-Esquerré (Boris Alexeïevitch Trigorine) et Emma Prin (Nina) S Musique Benoît Lugué S Aides à la dramaturgie Mikaël Gravier, Thierry Morand S Régie générale, création de l’espace Guillaume Honvault S Son Quentin Fleury (Soundtrip) S Lumière Stéphane « Babi » Aubert S Administration et production Louise Deloly S Production Cie du hasard objectif S Coproduction CDN Normandie-Rouen, Maison de la Culture de Bourges, Les Théâtres Aix-Marseille S Soutiens DRAC Normandie (jumelage-résidence), Fonds d’insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD - PSPBB / ESAD, La Colline - Théâtre National, Théâtre du Rond-Point, MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Scène Nationale de Blois S Coopération « Itinéraire d’artiste(s) » développée par l’association Au bout du plongeoir, la Chapelle Derezo, le CDN de Normandie-Rouen, la Fonderie au Mans et les Fabriques, Laboratoire(s) Artistique(s), financée par Rennes-Métropole, la ville de Brest, le CDN de Normandie Rouen, la Ville de Nantes et la région Bretagne S Création en mars 2026 au CDN de Rouen – Théâtre des Deux Rives S Durée 1h30
3 & 5 mars 2026 à 20h, 4 mars à 19h
CDN de Normandie – Rouen, Théâtre des Deux Rives 48 rue Louis Ricard, 76000 Rouen
TOURNÉE
• 29 août 2026 à Sigy (76), à l’occasion de la Première édition de La Fabrique Festival
• 20 novembre 2026 Théâtre Robert Auzelle, Neufchâtel-en-Bray (76) (en attente de confirmation)
• 2 et 3 mars 2027 Maison de la Culture de Bourges (18)