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Arts-chipels.fr

À notre place. Des intimités nordiques dans le creuset de l’amitié.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Stéphane Braunschweig poursuit sa recherche au long cours avec le Norvégien Arne Lygre sur ce « presque rien » si fondamental qui fait nos vies. Minimaliste, ce huis clos qui s’ouvre sur l’extérieur, regardé avec une précision d’entomologiste, confronte trois femmes à leur histoire et à leur rencontre.

Tout est blanc dans le décor installé sur le plateau : un salon – canapé, fauteuil et repose-pieds – immaculé, comme le piano, disposé au fond à cour, et le lit, qui occupe le côté jardin. Le sol présente, lui aussi, cette même « pureté » désincarnée. Une neutralité qui dit aussi bien le style nordique que l’absence revendiquée de désordre de celle qui l’habite ou la volonté de minimalisme et d’abstraction de la mise en scène.

Pourtant la femme qui vient d’entrer ne correspond pas vraiment au portrait qu’on imagine pour l’occupante des lieux. Âgée, la soixantaine, vêtue d’un chemisier large d’un rouge éclatant et d’un pantalon noir imprimé, chaussures sportives aux pieds, elle détonne un peu, avec son allure confortable et sans chichi, dans ce milieu « chic ». Avec ses mimiques portées sur l’humour et un certain clownesque, elle met la distance qu’il faut pour s’imposer telle qu’elle est.

Trois femmes pour trois trajectoires de vie

Astrid – c’est son nom – vit seule dans son appartement. Sa mère vient de mourir et elle en éprouve beaucoup de chagrin. Son fils, qui a connu des déboires, est revenu à la maison et elle le loge au sous-sol.

Elle s’est rapprochée de Sara, rencontrée par hasard. Celle-ci est mariée, la cinquantaine, et nous ne saurons rien de son mari, du moins dans un premier temps. Ce qui l’occupe, c’est son frère. Parce que tous deux, adolescents, ont perdu leurs parents dans un accident de voiture et qu’il leur a fallu s’épauler mutuellement pour supporter cette perte. Sara est pète-sec, limite agressive, dans son désir que tout soit clair, mais on devine que derrière, une faille se cache.

Astrid et Eva s’émerveillent, se congratulent –surtout ne pas se dire « merci » mais se remercier quand même – de leur rencontre providentielle, de cette amitié sur laquelle elles envisagent de bâtir une solidarité nouvelle, forte et durable.

C’est sans compter l’irruption d’Eva. La quarantaine, Eva vit seule. Elle a encore ses parents mais sa mère a brutalement quitté le domicile familial lorsqu’elle était encore enfant et elle ne voit plus que son père. Eva, c’est le grain de sable dans la relation nouvelle d’Astrid et de Sara, l’ancienne amie-à-la-vie-à-la-mort d’Astrid, celle qui a mis de la distance entre elles sans donner de raison et qui revient alors que la place est prise ou en passe de l’être. Aussi une relative tension et une certaine acidité des dialogues imprègnent-elles les relations entre les trois femmes.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Des comédiennes épatantes

Chloé Réjon (Sara) est une habituée des spectacles de Stéphane Braunschweig, et plus particulièrement d’Ibsen – elle a joué dans ses mises en scène d’Une maison de Poupée et du Canard sauvage – et d’Arne Lygre pour Rien de moi, Nous pour un moment et Jours de joie. Elle apporte au spectacle une combativité un peu raide et coincée de femme campée sur ses positions, qui ne veut rien laisser filtrer de ses désarrois.

Cécille Coustillac, Prix de la Révélation théâtrale en 2007 décerné par le Syndicat de la critique pour Vêtir ceux qui sont nus de Pirandello et les Trois sœurs de Tchekhov, lui oppose, en Eva, un caractère glissant, difficilement saisissable, un peu opaque, en même temps que sa volonté obstinée de reprendre « sa » place privilégiée auprès d’Astrid. Les raisons de la mise en sommeil de ses relations avec Astrid resteront floues.

Face à face, dressées sur leurs ergots, elles sont toutes d’agressivité contenue qui déborde parfois dans leur guerre de conquête de l’amitié.

Mais la maîtresse du jeu, c’est incontestablement Astrid, interprétée par Clotilde Mollet. Toute en décalages, en sautes de vent, en ruptures de tons, en verve malicieuse, elle est la meneuse de revue, enthousiaste de sa nouvelle rencontre, boudeuse et râlocharde devant le retour de la « lâcheuse », colérique et impérieuse lorsqu’il s’agira de mettre fin à cette amitié dont la façade ne masque plus un vide à combler.

Une scénographie éclairante

La pièce, qui se déroule dans l’appartement d’Astrid, est construite en deux parties. Dans la première, Astrid occupe l’étage « noble » de sa maison. Mais, après le retour au bercail de son fils et pour lui donner l’occasion de se reconstruire après sa rupture amoureuse, elle emménage au sous-sol pour lui laisser le haut.

Dans sa scénographie, Stéphane Braunschweig choisit de faire de ce deuxième lieu un espace-miroir, déformé, du précédent. C’est dans le même décor blanc, avec les mêmes meubles, le même piano, que se tient la rencontre entre les trois femmes. Mais l’espace s’est rétréci ; des murs l’enserrent de tous côtés, créant une impression d’étouffement qui va de pair avec la réaction de colère d’Astrid de se retrouver proie et enjeu de ses deux « amies ». Les trois femmes se sont enfermées dans une relation toxique dont il faudra sortir...

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Derrière les femmes, des hommes

Beaucoup d’éléments de l’histoire des trois femmes restent dans l’ombre. Seuls émergent ce qui a trait aux relations interpersonnelles qui les concernent et ce qui touche à leurs histoires de famille, occupées par trois hommes : le fils d’Astrid, le frère de Sara et le père d’Eva. Une trinité familiale masculine qui vient se superposer au triangle amical mais non exempt d’ambiguïtés que forment les trois femmes.

Elles évoqueront ces hommes de leurs vies dans un espace modifié par la lumière, qui introduit une dimension onirique, fantasmée, où chacune d’entre elles, pour les autres, assumera le rôle de l’absent dans cet espace mental qu’elles recréent.

Se révélera, pour Astrid, la blessure du départ de son fils, motivé par ses fiançailles avec une « garce, sèche et dédaigneuse ». Pour Sara la volonté de mettre à distance ce qui fait sa vie pour se créer un espace à elle, avec ce double qu’est son frère. Pour Eva, le manque du père, le questionnement sur l’amour paternel – et maternel – et la difficulté d’y croire. Chacune à sa manière cherche à échapper à ce monde masculin dont elles ont la charge, matérielle ou mentale. Leur amitié puise dans cette volonté de se construire ailleurs. Mais le refuge qu’elle offre est, à son tour, illusoire.

L’amitié, un leurre toxique

Le texte interroge l’apparente « simplicité » de l’amitié. Il laisse voir que sa limpidité factice recouvre pêle-mêle des motivations très diverses et crée un joli paysage de liberté retrouvée et d’union sacrée qui cache de nouvelles contraintes.

Sara et Eva se révèlent concurrentes. Elles jouent de leur priorité d’arrivée ou de leur actualité dans la vie d’Astrid et multiplient les piques mutuelles tout en tentant de prendre la première place. Du côté d’Astrid, il y a cette impression durable de trahison et le ressentiment de s’être sentie « larguée » par Eva avant que celle-ci n’entre en lice pour la « reconquérir ».

De l’amitié à la possessivité du sentiment amoureux, la distance n’est pas grande, et avec elle la perte d’autonomie, ce qui engendre la réaction violente d’Astrid – « Vous vous infiltrez en moi. […] ça me ronge » – et la volonté de rebattre les cartes.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Une écriture qui passe au large du réalisme

Pour autant la pièce ne sacrifie ni au naturalisme ni au réalisme, comme le signifie la conception du décor. Rappelant le style de Monika Isakstuen, autre écrivaine norvégienne dont Au-delà rien n’est sûr a été récemment présenté au Méta à Poitiers (voir notre article), le texte écarte par sa forme toute idée de « faire vrai ». Arne Lygre affectionne les phrases courtes, factuelles, dépourvues, du moins en apparence, d’affects, bannissant le pathos. Une série de constatations, d’énoncés truffés de « je pense » et de « il a dit » comme des états de vie ou de pensée qui s’enchaînent, où l’on ajoute une brique après l’autre pour construire l’édifice en veillant à ce que le ciment des répétitions et des reprises rassemble les bouts.

L’écriture n’en est pas moins le terrain où se développe la pensée même lorsque les personnages sont mis en présence. C’est autant dans les creux de ce qu’ils ne disent pas que dans les malaises qu’ils expriment que se dessinent les personnages. Ainsi de la neutralité avec laquelle Sara annonce le départ de son mari du foyer – « Je ne veux plus de nous, a-t-il dit », lui prête-t-elle comme propos – rendant presque anodine la nouvelle alors qu’elle détermine en profondeur l’une des nécessités qu’elle a de rechercher l’amitié.

Un compagnonnage au long cours de l’auteur et du metteur en scène

Voici maintenant quinze années que Stéphane Brunschweig s’attache au travail d’auteur d’Arne Lygre, dont il est devenu, avec la collaboration d’Astrid Schenka, le traducteur. Il a monté Je disparais et Jours souterrains en 2011, Rien de moi en 2014, Nous pour un moment en 2019, Jours de joie en 2022 et créera la nouvelle pièce de l’auteur au Rogaland Theater à Stavanger et au Festival international de Bergen en Norvège en 2026.

Parce qu’Arne Lygre s’intéresse à la banalité des vies et à ce qu’elle masque: une fragilité du Moi, des souvenirs enfouis, l’attirance vers des mondes clos, parfois passionnels, mais aussi poreux par où le monde extérieur fait irruption, un écartèlement entre le besoin de l’autre – qu’il soit ami, amant ou parent – et le refus de la dépendance qui fait de l’autre une menace.

Pour Stéphane Braunschweig, « Tout le théâtre de Lygre est traversé par un sentiment très contemporain de précarité existentielle. […] C’est pourquoi ce n’est peut-être pas tant chaque personnage, avec son histoire singulière et sa psychologie, qui compte vraiment, que l’appartenance commune de chacun à une même famille de personnages, une famille […] à laquelle, nous spectateurs, personnages de nos propres vies, […]  appartenons aussi. Arne Lygre fait partie de ces grands auteurs, capables, par la force de son écriture concise et acérée, de cerner les contradictions de ses contemporains, leurs peurs et leurs désirs, et de se mettre en résonance sensible avec son temps. »

Ces contradictions et le mal-être qui en résulte, c’est avec beaucoup de finesse que Stéphane Braunschweig les explore dans À notre place, laissant entrevoir les gouffres qui s’y dissimulent.

 

À notre place de Arne Lygre, traduction Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka (L’Arche éditeur)
S Mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig S Avec Cécile Coustillac (Eva), Clotilde Mollet (Astrid), Chloé Réjon (Sara) S Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou S Collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel S Costumes Thibault Vancraenenbroeck S Lumières Marion Hewlett S Son Xavier Jacquot S Assistanat à la mise en scène Clémentine Vignais S Fabrication du décor Ateliers de La Colline S Diffusion Didier Juillard S Administration et production AlterMachine / Elisabeth Le Coënt et Clémentine Schmitt S Production Compagnie Pour un moment S Coproduction La Colline – théâtre national, Théâtre National de Bretagne - Centre dramatique national S Avec le soutien de donateurs particuliers, et l’aide du Dramatikerforbundet pour la traduction française S Création au Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national le 3 mars 2026 S La Compagnie Pour un moment est conventionnée par le ministère de la Culture – direction générale de la création artistique S Durée estimée 2h 

Du 18 mars au 17 avril 2026, mer.-sam. 20h, mar. 19h
Au Petit théâtre de La Colline - 15 rue Malte-Brun, Paris 20e
Rés. 01 44 62 52 52 • billetterie.colline.fr • www.colline.fr

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