13 Février 2026
L’auteur et metteur en scène Soeuf Elbadawi nous emmène dans un commissariat de Moroni où un Français, arrêté pour une sombre histoire d’espionnage, découvre la complexité d’une société post-coloniale aux plaies non refermées. Drôle et instructif.
Un thriller bien mené
Arrêté à la Rose Noire – une boîte de nuit – Gaucel, un homme blanc (Philippe Richard), est sous les verrous, accusé d’être un espion à la solde de la France placé là en vue de fomenter un coup d’État. Incapable de répondre aux questions harcelantes de l’inspecteur Odra (Dédé Duguet), le Français ne comprend pas plus les insinuations obscures de l’étrange commissaire Tshapa (Fargass Assandé). Son voisin de cellule, Nkaro (interprété par l’auteur) ne l’éclairera pas davantage.
Rescapé de l’enfer des mercenaires, il cache son amertume derrière ses airs de mystique halluciné. Mais il finira par lui donner quelques clefs pour déchiffrer ses paroles énigmatiques. Dans l’ambiance glauque du commissariat, Disco, une prostituée (Yaya Mbilé Bitang) vient réclamer, à corps et à cri, « son blanc » : il est « son passeport pour sortir de ce trou ». Contrepoint comique bienvenu dans ce méli-mélo politique entre la France et les autorités comoriennes. Une attachée d’ambassade pète sec et autoritaire, (Diariétou Keita), deus ex-machina, lève en partie le voile sur cette intrigue confinant à l’absurde, tandis que le codétenu du Blanc nous aura fait toucher du doigt les revendications légitimes d’un peuple « aux destins emmêlés ».
Un pays divisé
Soeuf Elbadawi, né à Moroni, se partage aujourd’hui entre la France et les Comores où il a fondé sa compagnie – O Mcezo I BillKiss. Artiste engagé, il aborde sans manichéisme, sous couvert d’un thriller bien ficelé, l’histoire mouvementée de son pays. Sa pièce, aux dialogues tirés au cordeau, mêle, au français imagé, des mots shikomori (langue des Comores) et quelques emprunts à l’arabe, donnant au texte style et rythme particuliers.
À travers Nkaro, « le brisé», ce détenu perturbé qu’il incarne, il s’interroge sur l’identité des Comoriens : « Ce pays est une fable [...] On n’a plus de récit sur le passé. On n‘a plus que des trous dans le cerveau ».
Pas plus que le Blanc de la pièce – un simple touriste en goguette ? –, on ne comprend l’histoire des Comores, dans l’Hexagone. Dans l’archipel, il en va autrement. Les Comoriens se sentent amputés de l’une de leurs quatre îles, Mayotte, devenue française en 1975 par un référendum considéré comme truqué : « L’un des secrets les mieux gardés de la République française ». Grande Comore, Anjouan, Mohéli forment, elles, l'Union des Comores, avec, pour capitale, Moroni.
Noir, blanc ou mzungu (blanc en shikomori) ? Peu importe la peau, sous ces tropiques. Il y a, dans ces contrées, des gens de couleur plus blancs que le Blanc de la pièce. Le Blanc est un djinn qui pénètre dans les esprits et les ronge.
Une atmosphère de film noir
Communiqués de la radio locale, ambiances de rues animées et musiques du pays parviennent jusqu’au commissariat où se morfond Gaucel. Les personnages évoluent dans ce lieu unique, sous les lumières incertaines de Matthieu Bassahon, dans un décor monté sur tournette. Ce dispositif astucieux permet de multiplier les perspectives selon les scènes. Les parois de tulle séparant les deux détenus les rendent tour à tour visibles ou invisibles l’un à l’autre tandis que, dans le bureau du commissaire en costume blanc, façon polar américain, se trame une improbable intrigue politique. Les forces de l’ordre pataugent dans des embrouilles qui les dépassent tout autant que le Français captif. Un entre-deux qui tient le spectateur en haleine, dans un contexte complexe qu’il peine parfois à pénétrer.
« La mémoire coloniale connaît parfois des ratés. Cela dépend de qui accuse, de qui en parle et à quelles fins », analyse Soeuf Elbadawi. L’auteur met ici en scène, avec un humour rageur, l’histoire récente de son pays. Ce thriller en demi teinte, au parfum de Françafrique, incite le spectateur à se pencher plus avant dans le passé de ces territoires lointains qui n’en finit pas d’impacter le présent.
Je suis blanc et je vous merde
S Texte et mise en scène Soeuf Elbadawi S Avec Dédé Duguet, Philippe Richard, Fargass Assandé, Soeuf Elbadawi, Yaya Mbilé Bitang Diariétou Keita S Scénographie et costumes Margot Clavières S Conception et construction décor Benoît Laurent S Régie générale et lumières Matthieu Bassahon S Création son et régie Maxime Imbert S Une création de la Compagnie BillKiss I O Mcezo S Production BillKiss S Coproduction Washko Ink./ Les FrancophoniesI Des écritures à la scène/ Tropiques Atrium – Scène nationale/ Théâtre des Quartiers d’Ivry CDN du Val-de-Marne S La pièce a été créée au festival Les Francophonies/ Des écritures à la scène dans le cadre des Zébrures d’Automne en octobre 2025 à Limoges S Durée 1h30
Du 11 au 15 février 2026
Au CDN – Théâtre des Quartiers d’Ivry La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine. T. 01 43 90 49 49
Les 5 et 6 mars 2026 à la Scène Nationale Tropique Atrium Fort-de-France, Martinique