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Arts-chipels.fr

Un jour sans vent (Une Orestie). Éclairer le présent au revers de la tragédie grecque.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Condenser trois pièces d’Eschyle sur le destin des Atrides et les faire résonner au présent en préservant leur impact symbolique relève de la gageure. Pari tenu pour Un jour sans vent qui, à travers un jeu de miroirs, crée une mise en abyme où passé et présent se reflètent mutuellement.

L’Orestie est la seule trilogie du théâtre grec antique qui nous soit parvenue dans son entier. Son sujet : un cycle ininterrompu de violences, où meurtre, parricide, infanticide et inceste marquent au fer la famille des Atrides, jusqu’à ce qu’Athéna en interrompe le cours en faisant juger Oreste, meurtrier de sa mère, par l’Héliée, le premier tribunal criminel de l’Athènes antique. Représentée en 458 av. J.-C. aux Grandes Dionysies d’Athènes, l’Orestie se compose de trois tragédies : Agamemnon, les Choéphores et les Euménides

Les jours d’avant

Mauvais sang ne saurait mentir et revenir en arrière en se replongeant dans une histoire qui remonte à Atrée et Thyeste, les descendants de Tantale, lui-même descendant de Zeus, a une utilité pour éclairer ce cycle et comprendre la suite, que met en scène l’Orestie.

Une histoire qui commence dans le sang. Deux frères meurtriers de leur demi-frère, Atrée et Thyeste, qui se déchirent pour le pouvoir avec une cruauté inhumaine. L'un tue les enfants de son frère et les lui fait manger, l'autre viole sa propre fille dont il a un fils, Égisthe, qui tuera Atrée. Des enfants d'Atrée, Agamemnon et Ménélas, réfugiés à Sparte, Agamemnon revient et s'empare de la cité.

Le destin sanglant et délétère de la famille ne s’arrête pas là. Agamemnon épouse Clytemnestre après avoir tué son premier mari, un des fils de Thyeste. Et celle-ci prendra Égisthe, fils incestueux de Thyeste, pour amant. Querelles de pouvoir, viols, trahisons et meurtres jalonnent l’histoire des Atrides.

Ménélas, de son côté, en épousant la sœur de Clytemnestre, Hélène, apporte la dernière touche à ce parcours sanglant. La fuite d’Hélène avec Pâris provoque la guerre de Troie. C’est après la chute de la cité que commence l’Orestie.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Les trois pièces de l’Orestie

Nous voici transportés à la fin des dix années de la guerre de Troie. Les « héros » rentrent au bercail, Ménélas flanqué d’Hélène, Agamemnon de Cassandre dont il est toqué et qu’il a récupérée lors du partage des dépouilles de Troie. Ceci n’est pas du goût de Clytemnestre qui, de son côté, a pris Égisthe pour amant. Agamemnon, qui met en scène le double meurtre, par Clytemnestre et Égisthe, d’Agamemnon et de Cassandre, rassemble les pièces du puzzle. Clytemnestre, pour sa défense, allèguera son désir de vengeance face au sacrifice d’Iphigénie par Agamemnon, qui permet le départ des troupes grecques pour Troie.

Les Choéphores font réapparaître Oreste, seul garçon et fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, écarté par sa mère avant le double meurtre. Revenu à Argos pour honorer la mémoire de son père, il apprend par sa sœur Électre et par des pleureuses venues apporter des libations sur la tombe d’Agamemnon dans le but d’apaiser l’âme du mort qui hante les nuits de la reine, le rôle que Clytemnestre et Égisthe ont joué. Oreste déguisé se présente au palais pour annoncer sa propre mort. Il assassine Égisthe mais hésite à s’attaquer à sa mère. Une injonction de l’oracle d’Apollon le pousse à devenir matricide.

La troisième tragédie met en scène les déesses de la Vengeance, les Érinyes. Justicières de Clytemnestre, elles viennent à leur tour hanter Oreste. Sur le conseil d’Apollon, il se rend à Athènes, au temple d’Athéna, pour être purifié. Sommée de le juger, la déesse instaure un tribunal dont le jury est composé d’Athéniens. Condamnation et acquittement sont à part égales dans le verdict, mais la voix d’Athéna, qui penche vers le pardon, libère Oreste de tout châtiment. Pour calmer la colère des Érinyes, la déesse fait d’elles les Euménides (les Bienveillantes) – qui donnent leur nom à la pièce –, chargées de célébrer la beauté de la vie et non la haine.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Une Orestie réinterprétée

Dans la réécriture que fait Milène Tournier du sujet antique, omniprésent tout au long de la pièce, c’est le « message » que portent les tragédies d’Eschyle que l’autrice met en avant. Une relecture où s’enchevêtrent, dans une communauté de points de vue avec l’équipe de Das Plateau, une interprétation dramaturgique et une vision poétique contemporaines qui en forment le prolongement.

Elle commence par le meurtre d’une jeune fille, Iphigénie, victime innocente, pleine de vie, qui crie sans espoir d’être entendue, et dont les protestations sont noyées dans le silence qu’on a fait sur sa mort au nom de la raison d’État. Résonne déjà un air de notre temps que le rappel des sources premières de l’histoire des Atrides par le Chœur rattache au sort des femmes : le viol par Ouranos de Gaïa, la terre-mère, qui arme dans son ventre son fils Cronos pour émasculer son père, puis l’union incestueuse de ses enfants, Rhéa et l’infanticide Cronos à qui Rhéa soustraira Zeus, dont les descendants donneront naissance à Atrée et Thyeste. Une histoire où pouvoir, sexe et sang sont intimement mêlés.

Mise en question des guerres, interrogation sur le chemin qui mène de la barbarie à la « justice » et questionnement de la justice pour le moins paradoxale mise en avant par la tragédie, sort réservé aux femmes par un monde grec qui absout les hommes de leurs fautes mais condamne les femmes : les réflexions qu’engendrent aujourd’hui ces textes vieux de plus de vingt-cinq siècles composent un ensemble que la pièce explore.

C’est du présent, à l’avant-scène, que parlent les trois interprètes qui joueront tous les rôles de cette histoire de bruit et de fureur. Une suite de monologues qui sont autant de harangues poétisées, d’odes et de récits proférés plutôt que dits.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Un jeu de miroirs et de reflets

Se dévoilera, derrière la paroi devenue translucide qui isole l’avant-plan de l’arrière-plan un univers crépusculaire, peuplé de statues « à l’antique » : celles des principaux protagonistes : Clytemnestre, Agamemnon, Oreste, Athéna, Apollon, Iphigénie et Artémis, la déesse qui transforme la jeune fille en cerf lorsque celle-ci est sacrifiée par son père. Des personnages immobilisés dans le marbre du temps que les interprètes du présent font revivre.

Les trois miroirs qui enferment la scène au fond de la scène, à cour et à jardin, démultiplient à l’infini personnages et statues, renvoyant à une interrogation sur les identités de ces silhouettes prises dans un jeu de reflets qui en révèlent les multiples facettes et au dialogue muet entre l’inanimé des statues et leur incarnation humaine. Un dialogue qui se poursuit à travers les rapports entre les interprètes et leurs personnages dans une cascade sans fin de renvois mutuels.

Rapprochées du public dans la troisième partie, ces surfaces réfléchissantes feront des spectateurs les citoyens d’Athènes témoins du procès d’Oreste. Ils seront pris à partie par la décision athénienne d’absoudre le jeune homme du meurtre de sa mère, qui engendre une interrogation plus générale sur la justification de cette absolution.

Quant aux statues, elles changeront, au fil du spectacle, de disposition dans l’espace. Rassemblées au début comme un chœur réuni pour raconter l’histoire, avant que la statue d’Iphigénie, victime expiatoire d’un monde dominé par les hommes dont la guerre est le mode d’expression, ne soit placée au centre du plateau pour marquer son rôle fondamental, elles seront, sombre beauté, voilées dans la deuxième, assemblée de pleureuses devant la tombe d’Agamemnon qui révèlent à Oreste le meurtre de son père. Elles feront enfin face au public dans la troisième, dans ce jeu de miroir où les figures du passé affrontent le présent dans un face-à-face direct.

Phot. © Céleste Germe

Phot. © Céleste Germe

Une oscillation permanente entre Eschyle et le monde d’aujourd’hui

Pris dans la nasse de ces réflections-réflexions, le spectacle navigue dans une dimension onirique où réel et imaginaire, réalité et fiction échangent leurs rôles en permanence. Le titrage associé aux différentes parties en témoigne. D’une pièce à l’autre, une mention lumineuse fait apparaître le titre d’Eschyle, tout en l’assortissant d’un commentaire contemporain. Ainsi, sous la mention d’Agamemnon, le sous-titre portera « Le feu de l’impérialisme », signifiant par là-même la volonté de double lecture.

Les acteurs eux-mêmes cheminent dans cet entre-deux qui se démarque du réel. Circulant entre les statues, ils deviennent eux-mêmes parfois fantômes, apparaissant ou disparaissant au gré des passages dans la lumière qui les masque ou les révèle, tantôt narrateurs et tantôt personnages, errant parmi les ombres d’eux-mêmes.

Phot. © Céleste Germe

Phot. © Céleste Germe

Au revers des tragédies d’Eschyle

Dans cet univers tout droit sorti du royaume des morts, d’autres messages se font entendre. Car l’impérialisme est toujours là et les guerres de conquête encore d’actualité. L’antagonisme Orient-Occident qui oppose Troie (en actuelle Turquie) à la Grèce ne nous est aujourd’hui pas étranger, l’actualité en témoigne. L’appétit de pouvoir n’a jamais cessé d’être, des crimes continuent d’être commis en son nom. C’est au nom d’une guerre de conquête que des innocents sont sacrifiés, derrière une façade de légitimité qu’on assassine et au nom du « collectif » qui n’est souvent que l’intérêt de quelques-uns qu’on fait fi des individus et de souffrances individuelles vécues collectivement.

Agamemnon, c’est la personnification du Pouvoir. Celui qui sacrifie à son ambition même les membres de sa propre famille, prêt à tout pour conserver son leadership, et dont le but ultime est la possession et le pillage. Au travers du drame qui lie les Atrides se pose avec acuité la question de la « justice ». Agamemnon était-il fondé à sacrifier Iphigénie à un « bien commun » qui n’est en fait qu’une guerre de conquête ? Faut-il le considérer comme un « héros » à la fin de la guerre et l’absoudre ? Ou le considérer comme criminel ?

Quant à l’acquittement d’Oreste par le tribunal d’Athènes, ne marque-t-il pas, en fait, une fois de plus, l’existence de deux poids et deux mesures en ce qui concerne les hommes et les femmes ? Infanticide et violeur, Agamemnon n’est pas jugé. Matricide, Oreste est acquitté. De quoi s’interroger sur le modèle « démocratique » de la société athénienne, sexiste en plus d’avoir une définition très restrictive de la « démocratie ». 

Une histoire de femmes sacrifiées

Du côté des femmes, il y a les victimes. Iphigénie mais aussi toutes les femmes, privées de droits. Et celles qui se battent. Clytemnestre, soumise au désaveu public pour son meurtre, est-elle plus coupable que son époux ? En prenant Égisthe pour amant alors que dix longues années marquent l’absence d’Agamemnon et que celui-ci reviendra accompagné d’une autre femme, une prisonnière sur laquelle il a tout pouvoir de surcroît, Clytemnestre est-elle plus blâmable qu’Agamemnon ? N’est-elle pas en droit de voir en lui un assassin, un meurtrier ?

Quant à Hélène, qui fournit le prétexte à la guerre de Troie, n’a-t-elle pas librement choisi de partir avec Pâris plutôt que de rester avec un mari à propos duquel le récit mythologique demeure bien silencieux ? Car Ménélas n’a guère laissé de trace pour hauts faits. Ne peut-on l’imaginer en individu de seconde zone, en second couteau, en soudard spartiate bien éloigné des raffinements orientaux du royaume de Troie ?

Si les femmes sont sacrifiées, elles ne luttent pas moins et la pièce fait diverger le récit d'origine construit par des hommes vers une interprétation toute différente…

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Ardre et souffler…

Le feu traverse, comme une parabole, l’ensemble de la pièce. C’est le cœur ardent d’Iphigénie qui brûle, sacrifié sur l’autel du pouvoir, matérialisé par les flammes qui s’échappent de la statue. C’est celui du brasier qui consume Troie et la réduit en cendres, qui oblige à se poser la question du côté où se trouvent la civilisation et la barbarie. Celui de la victoire des Grecs, qui signe la défaite pour tous les autres. Celui de la passion qui anime mais aussi consume. Celui qui nourrit et réchauffe mais aussi détruit. Une ambivalence qui doit trouver une issue.

Le vent, qui apporte le changement, peut répondre en imprimant son mouvement. Comme Athéna transforme les Érinyes vengeresses en Euménides bienfaisantes, changer le cours des choses est possible et il nous appartient. L’épilogue fonctionne alors comme un appel. « Arrêtons. Arrêtons. Arrêtons. […] Il faudra la clémence. […] Arrêter le sang et commencer nous la clémence. » Il résonne comme l’appel d’air qui défera le monde tel qu’il est, qui mettra fin à la déconsidération des femmes, des vieux, des malades, qui « décalera légèrement le centre du monde », fera voyager, ouvrira la porte à l’imaginaire. Apportant une touche finale au lyrisme qui traverse la pièce de part en part, cet appel à un vent de liberté vient clore une geste longtemps demeurée dans le crépusculaire et la noirceur. Pour qu’enfin advienne la lumière…

On regrettera simplement que la sonorisation des voix reste imparfaite, dans la qualité du son produit comme dans l’utilisation de l’amplification qu’offrent les micros. Portées, parfois même proches de l’imprécation et du cri, les voix auraient mérité un traitement plus différencié, plus nuancé, faisant de la membrane du micro une matière sensible pour dire, explorer, et pas seulement un support au travers duquel se déverse la parole.

Il n’empêche. Un jour sans vent est un bel appel à l’incendie où, on l’espère, brûlera un jour sous l’effet du vent, le vieux monde.

Phot. © Céleste Germe

Phot. © Céleste Germe

Un jour sans vent (Une Orestie)
S Texte de Milène Tournier et Eschyle S Texte d’Eschyle traduit par Florence Dupont S Mise en scène Céleste Germe S Conception Céleste Germe et Maëlys Ricordeau S Avec Aurélia Nova Gschwind, Antoine Oppenheim et Maëlys Ricordeau S Composition musicale et direction du travail sonore J. Stambach S Scénographie James Brandily S Dispositif son et vidéo Jérome Tuncer S Création lumière Sébastien Lefèvre S Création vidéo Flavie Trichet-Lespagnol S Costumes Sabine Schlemmer et Julia Brochier S Conseils dramaturgiques Marion Stoufflet S Sculptures Laurent Pelois S Assistanat à la mise en scène Léa Coutel S Administration, production, diffusion Bureau Retors Particulier - Margot Quénéhervé, Nolwenn Mornet, Léa Coutel, Alma Vincey et Juliette Fressonet S Création en novembre 2025 à la Comédie de Reims S Production Das Plateau S Production déléguée Das Plateau S Coproduction et résidences Théâtre Public de Montreuil - CDN, Comédie de Reims - CDN Coproduction Théâtre La Joliette - Marseille Coproduction et résidences Théâtre Public de Montreuil - CDN, Comédie de Reims - CDN Coproduction Théâtre Dijon-Bourgogne – CDN, Théâtre La Joliette – Marseille, Le Lieu Unique – scène nationale de Nantes S Accueil en résidence Théâtre de Choisy-le-Roi, scène conventionnée d’intérêt national art et création pour la diversité linguistique, Théâtre de l’Odéon, Maison de la Poésie S Avec l’aide au compagnonnage auteur de la DGCA et l’aide à la résidence d’auteur du Théâtre Brétigny S Das Plateau est conventionné par la DRAC Île-de-France et soutenu par la Région Île-de-France au titre de l’aide à la permanence artistique et culturelle

TOURNÉE
Du 3 au 5 novembre 2025 à La Comédie à Reims
Du 28 novembre au 11 décembre 2025 au Théâtre Public de Montreuil
Les 13 et 14 janvier 2026 au Lieu Unique à Nantes

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