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Arts-chipels.fr

Les Petites filles modernes. Un conte adolescent d’amour et d’enfermement.

Phot. © Agathe Pommerat

Phot. © Agathe Pommerat

Dans ce saisissant spectacle, Joël Pommerat met en scène les tourments de cet entre-deux-âges confronté au monde des adultes mais pas que. Un conte de la formation de soi qui plonge dans la boîte noire des niveaux de conscience et de résistance.

Ça commencerait comme une histoire simple : celle de deux adolescentes qui deviennent amies comme on le devient à cet âge, sans réserve, dans un engagement total de l’être. Deux jeunes filles aux antipodes l’une de l’autre : la sage et la rebelle, la fille aux longs cheveux et le garçon « manqué », comme on disait autrefois, à la coiffure courte, la bonne élève et la cancre, celle qui vient d’une famille bourgeoise avec sa chambre d’enfant bien aménagée et celle à qui la vie n’a pas fait de cadeau.

Deux jeunes filles et deux langues : l’une châtiée, retenue, « convenable », l’autre toute en provocations, en insultes et en grossièretés, qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Et leur rencontre, celle des contraires, comme un éblouissement, une aimantation réciproque, une attraction passionnée de l’ordre de l’indestructible.

Il était une fois un crime : la décision des parents de Jade, la tranquille, de la séparer de Marjorie, la révoltée, en l’enfermant dans un mur de métal en guise de tour d’ivoire. Une cage hermétique que sa voix franchit pour passer outre et retrouver celle dont on veut la couper.

Phot. © Agathe Pommerat

Phot. © Agathe Pommerat

Le choix de l’onirisme

Ce pourrait être une histoire réaliste, mettant en scène des personnages dans des séquences théâtralisées de situations qui évoquent pour tout un chacun les relations familiales et les interdits parentaux : les témoignages d’affection, les engueulades quand on n’est pas d’équerre, les « tu ne peux pas », les « on fait ça pour ton bien »… que parents et enfants ont entendus ou pratiqués, voire les deux à des âges différents.

Mais le choix de Joël Pommerat n’est pas ici du « théâtre ». Il s’agit de « théâtre-roman » tel que le définit l’auteur-metteur en scène, d’un conte, d’un récit fait par cette voix off d’enfant et celles de ses parents dont l’existence sur scène se réduira, tout au long du spectacle, à des interventions sonores. Seules les rencontres de Jade et de Marjorie ont une réalité – stylisée dans le traitement du décor mais néanmoins effective – et leur dialogue se fait en direct. Nous cheminons dans l’univers perceptif de ces jeunes filles, nous sommes plongés dans leur récit, dans leur voyage mental, et celui-ci traverse le temps et abolit l’espace.

Si quelques éléments « concrets » renvoient à une chambre d’enfant – un petit lit, une peluche géante – le reste n’est que projection, espace artificiel composé par la vidéo qui ne cesse de superposer des paysages mentaux qui peuvent prendre la forme d’un papier peint ou d’un carrelage au sol mais aussi se transformer en moucharabieh qui isole les femmes enfermées de ce qui se passe dehors ou en grille de prison qui dresse sa barrière grillagée face aux désirs de liberté et d’émancipation.

Le monde extérieur n’est présent qu’à travers ces ombres d’arbres qui se dessinent derrière les rideaux fermés de la chambre de Jade. Aucune évasion n’est possible dans l’univers quadrillé par les parents, la seule échappatoire réside dans l’imaginaire.

Phot. © Agathe Pommerat

Phot. © Agathe Pommerat

Dans la boîte noire des paysages mentaux

Cette traversée de l’enfermement transcende le temps et l’espace. Dans la boîte noire envahie par l’obscurité que constitue la scène apparaissent d’innombrables visions qui modifient la perception, faisant correspondre l’infini avec le néant. Elles plongent parfois les personnages dans ce qu’on pourrait voir comme les emboîtements de la conscience en créant des lignes de fuite d’une perspective qui réduit et relègue les personnages à n’être plus que des silhouettes minuscules. Elles font aussi surgir des abîmes dans lesquels ils s’engloutissent.

Elles transforment les parents en formes vampirisantes dont l’ombre développe sa silhouette menaçante au-dessus des adolescentes. Cheminant entre passé, présent et devenir, elles sont aussi jeux de reflets, de miroirs qui perturbent la présence même des jeunes filles ensemble. Elles disent le dédoublement des personnalités parfois, ou leur proximité par l’usage du gros plan de leurs visages.

Ce vortex plastique en mutation permanente absorbe, dans un mouvement qui ne connaît pas de cesse, un récit qui met en place une chronologie imaginaire qui réinvente le réel tout en en faisant fi. Jouant de la perte de repères, il installe dans l’esprit du spectateur un univers de science-fiction pour un voyage à l’intérieur des têtes où s’ordonne le chaos de l’évocation.

La mise à distance introduite par la sonorisation des voix des jeunes actrices qui interprètent Jade et Marjorie ajoute à l’étrangeté d’une situation où vécu et fantasmé se mêlent sans qu’on les distingue. Elle fait naître, chez les spectateurs, une résonance mémorielle qui les renvoie à leurs propres souvenirs, à leur propre expérience, à leurs propres démons.

Phot. © Agathe Pommerat

Phot. © Agathe Pommerat

Un conte initiatique

Joël Pommerat s’était illustré, à travers ses précédents spectacles, dans une forme de démystification du conte traditionnel en s’attaquant au contenu des récits comme à l’usage du surnaturel. C’est à rebours de ses contes « à rebours » qu’il réinvestit la valeur initiatique du conte traditionnel et un certain « merveilleux » non exempt de cruauté et de noirceur.

Il n’en perturbe pas moins les codes en jouant sur tous les tableaux. Du côté du fantastique, il rend visible l’intrication du sensible et du vrai et fait apparaître les stratifications de la conscience à l’œuvre dans leur enchevêtrement.

Du côté de la fonction initiatique que revêtent le plus souvent les contes, il explore un thème maintes fois abordé par ceux-ci : l’apprentissage qui mène de l’enfance à l’âge adulte. Mais il perturbe la règle du jeu en faisant fi des valeurs « morales » de la société qui en constituent usuellement le but ultime pour introduire les ambiguïtés propres à l’adolescence : la question du genre et le flou existant à cet âge entre une amitié « à la vie à la mort » et le trouble amoureux.

Se penchant sur la « morale » de l’histoire, il n’oriente, enfin, pas celle-ci du côté des adolescentes seules mais aussi de leurs parents.

Les Petites filles modernes – indiqué « titre provisoire » comme pour maintenir encore un peu plus le sentiment d’inconfort créé par l’incertitude environnementale esthétique et la mobilité du propos qui irriguent la pièce – réussit le pari de créer un fantastique de notre temps qui réinvente le conte. Émouvant autant que soufflant, le spectacle est magnifique.

Phot. © Agathe Pommerat

Phot. © Agathe Pommerat

Les Petites filles modernes (éd. Actes Sud)

S Une création théâtrale de Joël Pommerat S Avec Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias S Et les voix de David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais, Faustine Zanardo S Scénographie et lumière Éric Soyer S Création vidéo Renaud Rubiano S Costumes Isabelle Deffin S Perruques Julie Poulain S Création sonore Philippe Perrin / Antoine Bourgain S Musique originale Antonin Leymarie S Collaboration artistique Garance Rivoal S Assistanat à la mise en scène David Charier S Renfort assistanat Roxane Isnard S Collaboration à l’écriture Zareen Benarfa S Comédien, participation au travail de recherche Pierre Sorais S Direction technique Emmanuel Albate S Direction technique adjointe Thaïs Morel S Régie son Philippe Perrin / Antoine Bourgain S Régie vidéo Grégoire Chomel S Régie lumière Gwendal Malard S Régie plateau Pierre-Yves Leborgne, Jean-Pierre Constanziello / Inês Correira Da Silva Mota S Habillage Lise Crétiaux / Manon Denarié S Réalisation maquette et accessoires Claire Saint Blancat S Construction accessoires Christian Bernou S Construction décors les ateliers du TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne S Renforts costumes Jeanne Chestier S Renforts plateau Lior Hayoun / Faustine Zanardo S Remerciements à Maurine Tainguy et Rose Trecan S Spectacle créé le 24 avril 2025 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon S Production Compagnie Louis Brouillard S Coproduction TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne ; CDN Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon ; Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique Les Tréteaux de France, CDN ; Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN ; Espaces Pluriels, Scène conventionnée d’intérêt national art et création danse de Pau ; Festival d’Automne à Paris ; L’Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry ; Le Canal, Théâtre du Pays de Redon, Scène conventionnée d’intérêt national art et création pour le théâtre et la DRAC Bretagne ; Le Bateau Feu, Scène Nationale Dunkerque ; Le Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; La Coursive, Scène Nationale de La Rochelle ; Théâtre français du Centre national des Arts du Canada – Ottawa ; National Taichung Theater S En partenariat avec le Festival d’Automne à Paris 2025 S Avec le soutien de La maison de la culture de Bourges, Scène nationale S Les répétitions du spectacle ont eu lieu à La maison de la culture de Bourges, Scène nationale ; au Théâtre Ducourneau d’Agen ; à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; aux Tréteaux de France d’Aubervilliers, Centre dramatique national ; au Théâtre Silvia Monfort de Paris et au théâtre Châteauvallon-Liberté, Scène nationale S Des étapes de travail en amont ont été menées aux Plateaux Sauvages – Fabrique artistique et culturelle à Paris 20e, et à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny S Action financée par la Région Île-de-France S La Compagnie Louis Brouillard est conventionnée par la DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France S Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard sont associés à Nanterre-Amandiers, à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle, et au TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne S Durée 1h35 S Tout public à partir de 13 ans

Du 18 déc. 2025 au 24 janv. 2026, lun.-ven. 19h30 (18h30 pdt les vac. scol.), sam. 18h30, dim. 15h30
Théâtre Nanterre-Amandiers - 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre

TOURNÉE
Du 18 décembre 2025 au 24 janvier 2026 Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN (92)
Du 11 au 15 février 2026 L’Azimut, Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry (92)
Les 19 et 20 février 2026 Théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry et de l’Essonne (91)
4 & 5 mars 2026 Espaces Pluriels, scène conventionnée d'intérêt national art et création danse, Pau (64)
24 & 25 mars 2026 Maison de la Culture de Bourges, scène nationale (18)
8 & 9 avril 2026 Le Canal, Théâtre du Pays de Redon (35)
Du 14 au 18 avril 2026 Comédie de Genève – Genève (Suisse) – co accueil avec Am Stram Gram
23 & 24 avril 2026 Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique)
29 & 30 avril 2026 Maison de la Culture d’Amiens, scène nationale (80)
5 & 6 mai 2026 Les Salins, scène nationale de Martigues (13)
Du 20 au 22 mai 2026 Le Bateau Feu, scène nationale Dunkerque (59)
Du 3 au 18 juin 2026 TnS, Théâtre National de Strasbourg

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