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Arts-chipels.fr

Santa Park. Un conte de Noël sans Noël, pour domestiquer sa peur et apprivoiser la mort, entre autres choses de la vie.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Tous les enfants ont besoin des monstres pour se construire et de la peur pour devenir eux-mêmes. C’est dans le monde sans queue ni tête qu’ils inventent parfois, aussi enchanté qu’inquiétant, que nous plonge Ambre Kahan.

C’est quelque part au milieu de nulle part, au bout du monde, à un moment qui pourrait être la fin du monde, que nous entraîne Ambre Kahan. Dans un vieux parc d’attractions désaffecté, un « Santa Park » sans Santa Claus qui amènerait de beaux joujoux aux enfants sages. Un univers qui flirte avec le cauchemardesque, au cœur d’une forêt calcinée, donc déjà morte. Dans ce paysage de désolation où sévit la tempête, une isba pas très d’équerre abrite deux enfants, Hécate et Arthur, et leur énigmatique Gardien, masque de soudeur ou masque à gaz sur la tête, dont on ne saura qu’à la fin ce qu’il garde et de quoi il préserve.

Il n’est pas indifférent que la petite fille, Hécate, porte le nom emblématique d’une déesse biface, celle du mystère, des ombres et de la mort d’un côté, celle de la figure protectrice de la jeunesse et des femmes enceintes de l’autre. C’est d’ailleurs dans une forêt de symboles qu’évoluent les deux enfants et leur Gardien, le visage revêtu d’un demi-masque qui les dépouille en partie de leur réalité humaine. Les « signes » sont là, ils sont des personnages de conte où l’imaginaire se débride et s’émancipe de ses attributs réels pour voguer vers le fantastique.

D’où viennent ces enfants ? Sont-ils les rescapés de quelque apocalypse qui a laissé le monde en ruines ? À chaque spectateur de tracer son chemin, de leur inventer un avant dans cet ici-et-maintenant qui est une des marques de l’univers enfantin. Ce qui est sûr, c’est que tout va de travers dans ce qui n’a rien d’un meilleur des mondes.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Entre fantaisie et fantastique

Dans cet îlot post-apocalyptique, Hécate a d’étranges capacités, comme celle de retourner sa tête pour avoir le visage dans le dos. Quant à Arthur, il peut la perdre, sa tête, à grand renfort d’hémoglobine, dans une partie de balle, et la récupérer l’instant d’après sans que nul ne s’en étonne. Et si l’on voulait y reconnaître une trace de grand-guignol gore, force serait de constater que l’image est désamorcée par le Gardien en slip, lui-même gardé par les deux enfants qui l’entourent.

Dans ce bestiaire à mi-chemin entre fantastique et fantaisie, on ajoute Pépé, le diablotin tout de noir vêtu aux allures de chauve-souris aux courtes ailes, qui n’est évidemment ni diable tentateur ni Batman salvateur mais un esprit facétieux et rieur qui accompagne ce voyage d’hiver des deux enfants au cœur de la désolation et de la mort.

Il suffit d’épicer le tout d’un fond d’orages, d’éclairs et de pluie à verse pour camper le décor dans lequel les fantômes des morts ont des allures de bonhomme de neige, aussi patapouf qu’inquiétant quand il se nourrit de chair humaine. On chemine à la frange du conte cruel où l’environnement est paysage mental.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

À saute-moutons et en coq-à-l’âne

Tenter de dégager une trame « logique » du spectacle est de l’ordre de l’illusoire. On touille une tambouille avec un bras de grand-mère, les personnages tombent du ciel ou surgissent comme diables hors de leur boîte et Hécate se voit soudainement frappée de mutité sans qu’aucune explication ne soit fournie. Dans cet univers peuplé par les deux enfants, ce sont leurs jeux et leurs codes qui règnent, et leur manière de faire se succéder des éléments sans suite et sans rapport. Arthur se lamente parce qu’Hécate a négligé de cracher dans son bol de petit déjeuner. On passe du jeu de cache-cache à « 1, 2, 3, sommeil » (et non « soleil ») ; le lancer de couteaux est annulé parce qu’Arthur les a mangés et les cheveux brûlés d’Hécate sont remplacés par une serpillère.

Dans ce monde du « on ferait comme si », les événements suivent le cours de l’imaginaire tout en se produisant réellement. Aussi ne faut-il pas s’étonner de ces enchaînements invraisemblables, de ces trains qui passent et font trembler le décor, surgis de nulle part pour y retourner, de ces chansons empruntées aux tubes que les radios diffusent à l’envi ou de voir les enfants fêter l’anniversaire d’Hécate en compagnie de Yoni, la fantôme.

Tout est permis, y compris pour les enfants d’analyser le jugement des « grandes personnes » qui voient en eux une « plaie », des « Chicouf. Chic ils arrivent, Ouf ils repartent ! », assortis de ce commentaire : « C’est comme le sucre… faut pas trop en abuser… ». La radio, qui sert de contrepoint n’est pas en reste : on y diffuse des informations sur des hôpitaux surchargés dont on dégraisse le nombre de malades en débranchant les comateux…

On touche là en passant une autre facette du spectacle. Dans le pot-pourri des accumulations, truffé d’humour noir, il y a de quoi faire rire les parents aussi. Hécate spécule sur le pourcentage de chances de survie à un vol dans les airs qu’elle imagine et transforme, de manière savoureuse, Hamlet en aviateur dangereux en raison de son degré d’inquiétude paralysant face au danger.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un fil conducteur : chercher la permanence et la résistance à la mort

Dans cet embrouillamini aussi prémédité que réjouissant, un fil se tisse cependant, où il est question de disparition. Car jouer à se faire peur et aimer les monstres, les cultiver avec un plaisir mâtiné d’une certaine cruauté est une chose ; évoluer dans ce monde funèbre, en perdition, en est une autre.

Le Gardien, veilleur garant de certaines valeurs, comme la lecture, qu’il pratique dans le spectacle, en est la clé. Ses réflexes, présentés comme ralentis dès le début, fournissent un indice que sa disparition, à la fin, éclaire. Pour les enfants, c’est l’apprentissage de la perte. Sa mort, « c’est comme… une nuit sans rêve, c’est comme… une forêt sans arbre, […] c’est comme… une poignée sans porte ».

La mort nous guette tous et c’est pourquoi Pepperoni, « Pépé », qui se prétend le seul à pouvoir vivre pour toujours, disparaît dans la gueule de Yoni. Il reviendra au Gardien, devenu pur esprit mais qui n'a pas perdu l'usage de la parole, de dégager les leçons à tirer de cette inéluctabilité apparente et de fournir l’ultime possibilité de résistance.

Si ce premier spectacle pour enfants, écrit ex nihilo par Ambre Kahan qui le met aussi en scène, semble parfois comporter quelques inachèvements résiduels sur le plan du texte, ils apparaissent minimes et Santa Park offre, dans sa noirceur caustique et pleine de sel, un spectacle éclatant, au contenu kaléidoscopique riche et esthétiquement très abouti. Aussi touffu et baroque que plein d’humour, il avance au rythme haletant d’un train lancé à pleine vitesse dans le vent et la froidure d’un monde bien sombre et charbonneux que l'espoir vient pondérer.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Santa Park
S Conception et mise en scène Ambre Kahan S Avec Hicham Boutahar, George Cizeron, Elise Martin, Tristan Rothhut S Collaboration visuelle et masques Louise Digard S Création lumières Léa Maris S Création sonore Orane Duclos S Dramaturgie Tristan Rothhut S Assistanat à la mise en scène Romain Tamisier S Construction & conception du décor Jean-Luc Malavasi S Fabrication costumes les ateliers des Célestins, Théâtre de Lyon S Régie générale Jean-Luc Malavasi S Avec la participation de l’équipe technique permanente des Célestins Théâtre de Lyon et du Théâtre de la Croix-Rousse S Stagiaire costume et lumière Naïma Valiente S Direction de production Nathalie Untersinger et Olivier Talpaert S Chargé de production Simon Gelin S Production déléguée Get Out S Coproduction Les Célestins, Théâtre de Lyon, le Théâtre de la Croix-Rousse, le Théâtre de Nîmes, Scène Conventionnée d’intérêt national – art et création - Danse Contemporaine, ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie (en cours) S Kahan / Compagnie Get Out est artiste associée aux Célestins, Théâtre de Lyon S Avec le soutien de l’ADAMI, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, et de la ville de Lyon S La compagnie Get Out est soutenue au titre du conventionnement par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes. S À partir de 8 ans S Durée 1h30

TOURNEE 2025-2026
Les Célestins, Théâtre de Lyon - création du 16 au 26 déc. 2025 à 19h00 - off les 21 & 25 1 scolaire à 15h le 18 déc et 1 scolaire à 15h le 19 déc. le 24 décembre à 15h30 & le 27 déc. à 18h30
Bonlieu, Scène nationale d’Annecy du 8 au 10 janv. 2026, le 8 janv. 10h00 & 14h30 le 9 janv. 14h30 & 19h le 10 janv. 19h
Comédie de Valence - au Théâtre de ville du 21 au 23 janv. 2026, 21 janv. 18h 22 janv. 14h30 & 18h 23 janv. 14h30 & 20h
Théâtre de Nîmes du 27 au 28 janv. 2026, 27 janv. 10h & 14h30 28 janv. 18h
ThéâtredelaCité - CDN Toulouse Occitanie du 4 au 6 fév. 2026, 4 fév. 10h & 19h 5 fév. 14h & 19h 6 fév. 10h & 14h
Théâtre de la Ville - Paris du 12 au 15 mars 2026, 12 mars 10h & 14h30 13 mars 10h & 19h 14 mars 10h & 15h 15 mars 11h & 15h

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