16 Novembre 2025
En dressant le portrait de Maria Montessori, Bérengère Warluzel n’interroge pas seulement une figure féminine marquante du XXe siècle. Elle se penche aussi sur le berceau de la femme par qui le rôle spécifique de l'enfance et l'importance d'une éducation libérée des attendus du formatage social ont marqué un pas décisif.
Une ombre plus grande qu’elle-même apparaît en fond de scène en ombre chinoise. C’est Maria Montessori, dont l’œuvre, quoiqu’inséparable de sa créatrice, dépasse la seule dimension de son image de femme d’exception.
Sur le plateau, elle est accompagnée de trois « objets » qui occupent la scène : un bureau – son espace de travail –, un landau, signe d’un rapport à la petite enfance dont on suivra les multiples développements, tant personnels que professionnels, pour Maria Montessori, et un curieux amas, recouvert d’un linge et ficelé pour l’heure. Tous trois joueront un rôle fondamental dans l'évocation de son parcours.
Un détour mythologique
C’est cependant une histoire en apparence bien éloignée du sujet par laquelle le spectacle commence : celle de Rhéa, la reine des Titans, et de son frère et mari Cronos, un assez redoutable individu. Il s’est déjà illustré en émasculant son père Ouranos, qui gardait prisonniers ses enfants de peur de perdre le pouvoir. Ayant accédé au trône des Titans, Cronos est à son tour confronté à une prophétie qui raconte que l’un de ses enfants le détrônera. La solution qu'il retient ? Dévorer ses enfants, ce qu’il fait avec Hestia, Héra, Déméter, Hadès et Poséidon. Mais la mythologie ne met jamais les prophéties en défaut. Rhéa remplace Zeus enfant par des pierres que Cronos avale et cache l’enfant en Crète. On sait ce qu’il adviendra du futur « patron » de l’Olympe.
Quoiqu'éloignée, la parabole définit le cadre : il est question du pouvoir inhibiteur et destructeur de l’adulte sur l’enfant et, plus globalement, des enjeux de pouvoir qui sont à l’œuvre. L’histoire de Maria Montessori peut commencer…
Une femme hors du commun
Rien ne prédestinait cette fillette de famille bourgeoise née dans les Marches, en Italie centrale, à devenir la figure de proue d’une révolution dans la manière de considérer l’enfance si ce ne n’est le souci de ses parents de lui donner une instruction qui lui permette de devenir enseignante. Mais ce n’est pas la voie que choisit la jeune fille, qui se passionne pour les mathématiques et la biologie avant de vouloir devenir médecin.
Ainsi, lorsqu’à la fin du XIXe siècle, elle décide de s’inscrire à l’université pour en suivre le cursus, elle essuie d’abord un refus, qu’elle contourne en passant par les sciences naturelles, puis, à son arrivée, les quolibets pleuvent sur celle qui a, avec une seule autre jeune fille en Italie à cette époque, la prétention d’exercer une profession d’homme. Un parcours semé d’embûches puisqu’il n’est pas « décent » pour une femme de contempler le corps nu d’un homme lors des cours d’anatomie et que les leçons se tiennent en secret, la nuit.
Elle obtient cependant brillamment son doctorat de médecine en 1896 dans un domaine dans lequel les femmes peuvent exercer : la psychiatrie.
Bactériologie, ingénierie expérimentale, psychologie, philosophie, pédiatrie : ses centres d’intérêts sont multiples, sa curiosité toujours en éveil. Militante, elle participe à la campagne en faveur des droits sociaux et politiques des femmes et représente l’Italie au Congrès international pour les droits de la femme en 1896. Femme de conviction, elle fera de sa carrière un terrain d’expérimentations permanentes, dont l’impact se prolonge au-delà de son parcours biographique par des contributions fondamentales.
Une femme libre en son temps
Le choix de consacrer un spectacle à Maria Montessori s’inscrit dans la démarche de la Scène nationale Châteauvallon-Liberté de réserver une place aux femmes du XXe siècle qui ont transformé la société. Après Hannah Arendt, politologue, journaliste et philosophe, et Fragments, Montessori réserve une place à celle qui va révolutionner nos conceptions de l’enfance et de l’éducation.
Le spectacle n’en fait pas un porte-parole intellectuel et déshumanisé mais un être de chair qui s’attaque de front aux valeurs et aux diktats de son époque. Car rebelle, Maria Montessori l'est dans son comportement comme dans sa pensée.
En rupture avec les normes sociales, elle entretient avec Giuseppe Ferrucio Montesanto, avec qui elle travaille sur des enfants déficients mentaux, une liaison assortie d’un refus de mariage, qu’elle maintiendra même enceinte d’un petit garçon, Mario. Une décision douloureuse puisqu’elle est contrainte, pour éviter le scandale qui interromprait ses travaux, d'abandonner l’enfant, confié à une famille d’accueil avant d’être adopté par son ex-compagnon qui, entre-temps, en a épousé une autre.
Elle gardera cachée la blessure qu’elle porte, observant son fils de loin jusqu’à ce qu’elle lui adresse – il a alors quinze ans – une lettre qui provoque leurs retrouvailles et établit un lien si fort que Mario se fera le continuateur de l’œuvre de sa mère.
Révolutionner la conception de l’enfance et de la pédagogie
C’est en suivant la chronologie que la pièce évoque non seulement le parcours biographique de Maria Montessori, mais aussi l’évolution de sa pensée.
Ses débuts professionnels à la clinique psychiatrique de Rome, où malgré son diplôme elle n’est qu’assistante, lui font voir de jeunes enfants laissés en jachère, livrés à eux-mêmes, sans activité, parfois même attachés à leurs lits. S’inspirant des travaux de pédagogues tels ceux du Français Édouard Seguin, elle construit elle-même le matériel pédagogique qui leur est destiné, passe du temps avec les enfants pour identifier ce qui les bloque et modifier son enseignement.
Devant les résultats exceptionnels obtenus, elle décide d’étendre cette forme d’apprentissage à des enfants difficiles du quartier pauvre de San Lorenzo à Rome. Là encore les résultats sont au rendez-vous et encouragent une extension à d’autres établissements. Ces réussites feront rapidement de Maria Montessori une personnalité en vue non seulement en Italie mais dans l’Europe entière.
Se mettent en place des principes visant à faire de l’enfant le décideur de son propre destin, en lui proposant des activités d’éveil qu’il développe à son propre rythme, qui diffère évidemment de celui imposé par l’adulte dans les apprentissages traditionnels. À la question posée à un enfant sur son activité dans l'école : « Tu fais tout ce que tu veux, n’est-ce pas ? », l’enfant répond : « Ici je ne fais pas ce que je veux, je veux ce que je fais. » Éveiller la curiosité, inciter, développer l’autonomie de l’enfant entre trois et six ans, le rendre acteur de sa propre vie, sont des règles d’une réalisation de soi qui a des répercussions sur la société tout entière.
Un seule-en-scène très éclairant
Bérengère Warluzel apparaît vêtue de noir pour marquer le deuil des principes que Montesano et elle s’étaient fixé et que celui-ci a trahis, mais aussi pour évoquer la séparation d’avec son enfant, analogue à une perte.
Dans une scénographie aussi signifiante et lumineuse qu'inventive, elle s'empare des éléments du décor pour donner aux objets inanimés valeur de personnages ou de signes.
Le landau qu'elle promène, par exemple, sur la scène renvoie à cet enfant qu'elle n'a pas bercé en même temps qu'émergent de lui, à travers le ventre de femme enceinte qu'il contient et dont elle se ceint, les préoccupations de Maria Montessori liées à la petite enfance. Elle extraira, tels des nouveau-nés, ces idées enfantées par elle sur la psychologie de l'enfant et la pédagogie à mettre en œuvre .
Ce double enfantement est renforcé par un autre double, qui lie l'enfance et le théâtre. Parce que, dans un jeu sur les homonymies, de ce ventre sortent des vêtements d'enfant que l'actrice dispose sur des cintres suspendus aux cintres du théâtre. Le vêtement sur le cintre devient signe des enfants qui occupent la classe, tandis que les cintres, jouant sur les mots, les lient au théâtre, assurant un lien symbolique entre l'enfance et sa représentation.
À la comédienne revient aussi de faire exister sur scène une classe Montessori. De l’étrange architecture disposée côté jardin, enfouie sous une toile dont elle dénoue la guinde pour libérer son contenu, émergent des tables et des chaises, pensées à hauteur d'enfant, qu'elle dispose sur l'ensemble de l'espace. En défaisant les liens qui retiennent la toile pour en révéler le contenu, Bérengère Warluzel découvre, symboliquement, les accessoires de la « méthode » de Maria Montessori et son matériel pédagogique qu’elle place au centre. Prêté par l’association Montessori France, il croise théâtre et réalité.
Par le seul artifice de son jeu, l'autrice-comédienne restitue l’atmosphère des classes Montessori, jouant avec les enfants imaginaires présents sur la scène à travers leurs vêtements en même temps qu’elle alterne les discours au micro qu’elle prononce à Berlin ou ailleurs dans le monde et les extraits tirés de ses écrits. Elle utilise la scène dans toutes ses dimensions et alterne avec conviction les récits qui mêlent les conceptions, les prises de position, les rencontres, les discours de celle qu’elle incarne. Pratique et pensée marchent sur la scène d'un même pas.
Des éléments insolites apparaissent au fil de cette évocation. Si la mythologie introduit une dimension symbolique extérieure au déroulement du biopic, des airs d’opéra et un extrait de la Divine comédie de Dante qui revient comme un leitmotiv, chaque fois développé un peu plus, apparaissent aussi. Parce que Maria Montessori professe que les enfants peuvent tout entendre et qu’ils sont aussi dans le monde, à condition de prendre en compte leur psychologie propre et leur personnalité.
Une personnalité mondialement reconnue
Dans cette classe fantôme, avec laquelle elle rit, échange, s’anime en évoquant le comportement et les réactions des enfants, d’autres parts de sa biographie font irruption et en particulier son aveuglement premier face à la prise de pouvoir de Mussolini – que la bande-son fait remonter à la surface –, avant de comprendre que la liberté de penser et d’agir qu’elle propose aux enfants est contraire au régime qui la manipule à des fins politiques. S’ensuivront la fermeture de ses écoles, en Italie d’abord en 1936, puis en Allemagne et en Autriche, et son exil en Inde en 1939.
Elle parlera de ses rencontres avec Gandhi et Tagore, avec Léon Blum qui souligne l’importance qu’elle a pour lui, et de son combat permanent pour les droits de l’enfant, jusqu’au discours qu’elle prononce à l’Unesco en 1949 – elle a alors soixante-dix-neuf ans – où elle qualifie l’éducation de véritable « arme pour la paix ». Son combat pour les droits de l'enfant est inséparable d'une vision politique où la citoyenneté joue son rôle.
Une leçon pour aujourd’hui
En évoquant l’histoire de cette femme, fidèle, toute sa vie, à ses convictions, qui a révolutionné notre vision de l’enfance et de l’éducation, le spectacle tire des leçons pour aujourd’hui et nous permet de regarder autrement ce que l’on qualifie d’« échec » scolaire. Au lieu d’y voir la manifestation d’une intelligence plus ou moins grande des enfants, qui serait responsable de leur inadaptation à un système scolaire qui préfigure ce que sera la vie en société, il souligne la manière dont on leur impose, sous la contrainte, un certain savoir, au lieu d’éveiller leur appétit de connaissance et de leur laisser une liberté de choix qui les mènera vers un âge adulte autonome et responsable.
On a aujourd’hui pris conscience de l’importance de ces années de formation dans l’évolution vers l’âge adulte et du rôle fondamental de la reconnaissance de la liberté de penser et d’agir qui est un gage de la citoyenneté de demain. Mais il y a encore loin du cœur aux lèvres. Si certains principes d’éducation prônés par Maria Montessori ont essaimé en dehors de leur cadre, les écoles Montessori, qui se sont multipliées, restent privées et s’adressent à une élite.
N'en demeure pas moins aussi que l’école ne peut pas tout et que l’environnement familial reste souvent encore un frein délétère. Si le travail de Maria Montessori est fondamental, la version bisounours n’est pas de mise. La route est longue et les embûches nombreuses. Tout au plus peut-on espérer que la démarche fasse réfléchir ces parents qui traînent leurs enfants rétifs à un rythme qui n’est pas le leur en leur imposant des règles de vie qui ne leur correspondent pas. Le spectacle en tout cas, dans sa proposition, offre les moyens d’une prise de conscience.
Montessori
S D’après Maria Montessori S Mise en scène, décor et lumières Charles Berling S Adaptation et interprétation Bérengère Warluzel S Dramaturgie et collaboration artistique Amélie Wendling S Création sonore et visuelle Vincent Berenger S Production Châteauvallon-Liberté, scène nationale S Remerciements Nadia Hamidi, fondatrice et directrice de l’école Montessori Internationale de Nice et Présidente de l’Association Montessori de France S Création en mai 2024 S Dès 14 ans S Durée estimée 1h15
Du 12 au 20 novembre 2025, les 12, 13, 17, 18, 19 & 20 nov. à 19h30, le 15 à 18h30, le 20 à 18h
Châteauvallon, scène nationale - 795 Chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules
www.chateauvalloniliberte.fr