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Arts-chipels.fr

L’école de danse. Au-delà du rire, une comédie grinçante de Goldoni.

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

C’est à la mode Degas que Clément Hervieu-Léger accommode un texte qui s’est détaché de la commedia dell’arte pour dresser le portrait au vitriol d’une société corrompue jusqu’à la moelle.

Le rideau se lève sur le décor un peu décati d’une salle de danse. Installée en sous-sol alors que passent au-dessus du studio, devant les fenêtres en hauteur qui l’éclairent chichement, des silhouettes pressées, il est l’espace unique où se déroulera la pièce : un lieu de travail, aussi peu reluisant que les personnages qui viendront le peupler.

Un monde gouverné par l’argent

Jeunes gens et jeunes filles sont à la barre sous la conduite d’un maître de danse aussi tyrannique que peu inspiré. C’est que la danse n’est pas sa passion. Ce qui intéresse Monsieur Rigadon, c’est le profit qu’il peut faire en soutirant à ses élèves, qu’il affame, une grande partie de leurs cachets dès lors qu’ils ou elles trouvent un engagement.

Une affaire d’intérêts qui vient se mêler à d’autres intérêts tout aussi sordides. Car dans le bocal de ce studio de danse, nul n’est heureux de son sort. Les ballerines aspirent à échapper à leur état – en cherchant une autre profession ou en se mettant en quête d’harponner un mari, riche si possible –, la mère de l’une d’entre elles exploite les charmes de sa fille et vit à ses crochets. L’impresario cherche la bonne affaire, guidé par un intermédiaire véreux qui forme, avec Monsieur Rigadon, un joli couple de canailles et guigne l’héritage de la sœur du maître de danse, vieille fille déjà confite. Bref, l’argent est au centre de toutes les conversations, de toutes les tractations aussi.

Claire de La Rüe du Can face à Denis Podalydès. Phot. © Agathe Poupeney

Claire de La Rüe du Can face à Denis Podalydès. Phot. © Agathe Poupeney

Un auteur qui s’écarte de la commedia dell’arte

En 1757, une polémique oppose Goldoni au Vénitien Carlo Gozzi. Pour contrer le réalisme social que Goldoni développe dans ses œuvres, qu’il stigmatise et attaque, il se fait le héraut de la commedia dell’arte et l’auteur de contes féeriques tirés de vieux recueils populaires. Goldoni a alors plus de cinquante ans. Il est en perte de vitesse. Il se sent mal aimé, persécuté. Ses mauvaises relations avec le noble Francesco Verdramin, du Théâtre Saint-Luc, avec lequel il est en contrat, et ses difficultés avec la troupe du théâtre n’arrangent pas les choses.

C’est donc un homme fragilisé mais cependant prolifique – pour éviter, peut-être, de se noyer – qui se lance dans le projet d’écrire une œuvre « extraordinaire, honorable et utile » : une série de neuf comédies, dédiées chacune à une muse. L’École de danse, qui ouvre le cycle, représentée en 1759, est un échec cuisant. Elle est retirée de l’affiche au bout de deux représentations.

L’œuvre est en rupture avec la commedia dell’arte et ses attendus. Ni péripéties ni coups de théâtre, canevas dépourvu de spectaculaire : l’École de danse est une comédie de mœurs qui flirte avec le drame, un portrait social plus qu’une intrigue théâtrale comme l’entend l’époque. Est-ce pour avoir été en avance sur son temps que l’œuvre est brocardée ? Ou parce que la comédie cède ici, sous le cocasse et la farce, à des inquiétudes manifestes de l’auteur face aux mœurs corrompues et fallacieuses de son temps ?

Stéphane Varupenne, FlorenceViala. Phot. © Agathe Poupeney

Stéphane Varupenne, FlorenceViala. Phot. © Agathe Poupeney

Du sexe à tous les étages ou presque

À côté de l’appétit de lucre, les convoitises et les désirs de la chair ne manquent pas au tableau. De ce milieu où tout se négocie, le sexe est partie prenante. Le maître de danse lorgne sur l’une de ses ballerines, Giuseppina qui, fine mouche, a jeté son dévolu sur un noble, le comte Anselmo, qu’elle veut rendre fou d’amour en jouant les jeunes filles prudes et honnêtes.

La sœur de Monsieur Rigadon, vieille fille desséchée sur pied qui se répand en références amoureuses éthérées et romantiques, finit par avouer que son ambition en la matière se réduit à la recherche d’un mâle « en rut », et reconnaître n’être pas trop regardante sur la qualité du promis. Quant à la mère de Rosina, l’une des ballerines, elle est prête à vendre sa fille au plus offrant, pourvu qu’on ne la laisse pas sur le carreau.

Dans ce jeu du chat et de la souris, ce sont encore les femmes qui tireront leur épingle du jeu, même si ce n’est pas toujours de manière glorieuse. Si Felicita, qui rêve de quitter la précarité de son statut de petit rat qui fait d’elle une proie, trouve finalement un engagement au théâtre en circonvenant l’impresario qui l’avait engagée comme danseuse ; si Rosina passe outre les volontés de sa mère pour partir avec celui qu’elle aime, Giuseppina, à sa manière, décidera aussi de son sort, même s’il n’est guidé que par l’intérêt, en se faisant épouser par le comte.

Léa Lopez, Clotilde de Bayser. Phot. © Agathe Poupeney

Léa Lopez, Clotilde de Bayser. Phot. © Agathe Poupeney

Goldoni dans les traces de Degas

En choisissant de transporter la fable de Goldoni au XIXe siècle, avec une référence explicite aux petites danseuses de Degas, Clément Hervieu-Léger nous entraîne dans le milieu dépeint par le peintre. Les ballerines, en tutu vaporeux et chaussons à pointes fonctionnent comme une citation, que la présence d’un éclairage électrique par des lampes au plafond sort d’un contexte historique trop précis en décalant en partie la pièce vers un no man’s land temporel.

Le metteur en scène évoque la condition de ces petits « rats » saisis par le peintre dans la trivialité de leur quotidien, avec parfois, dans un coin du tableau, les « abonnés » qui veillent sur leur proie. Des jeunes filles à peine pubères qui vendront leur corps au plus offrant dans l’espoir de sortir d’une existence misérable pour ne plus avoir faim et froid ou pour échapper à la tyrannie de ceux qui les emploient.

Avec l’École de danse, la muse Terpsichore a pris un coup dans l’aile. Ce qu’on voit dans la pièce, c’est l’absence de passion pour l’art chorégraphique, le corps fatigué des danseurs et danseuses soumis à un entraînement dur et la lassitude devant les exercices qu’ils exécutent comme un pensum. Le contrepied de la légèreté aérienne de la Sylphide, l'envers de l'entrechat.

Pauline Clément, Loïc Corbery. Phot. © Agathe Poupeney

Pauline Clément, Loïc Corbery. Phot. © Agathe Poupeney

La face sombre de la comédie

Même si l’on retrouve la vivacité des répliques et le vert parler, parfois empreint de grivoiseries, voire d’allusions salaces, des personnages, on ne badine pas avec l’argent dans ce décor qui respire la médiocrité et l’absence d’aisance. À force d’entendre les personnages parler d’argent, un certain malaise s’installe car aucun idéal n’émerge de ce portrait sarcastique d’une société envahie par les faux-semblants.

Quant au happy end, où les méchants se devraient d’être punis et les bons récompensés, si le maître à danser et la mère exploiteuse sont grugés à leur tour, la fin ne signe pas pour autant l’avènement du meilleur des mondes. Les solutions auxquelles parviennent les jeunes filles ont des allures de pis-aller. On rit mais d’un rire jaune.

Léa Lopez, Clotilde de Bayser, CharlieFaber. Phot. © Agathe Poupeney

Léa Lopez, Clotilde de Bayser, CharlieFaber. Phot. © Agathe Poupeney

« Classicisme » et jeu des doubles

Rythmé par un piano lui aussi nourri par la musique du XIXe siècle, le jeu des comédiens est ici marqué du sceau de la mesure, comme pour abonder dans le sens de cette comédie qui n’en est pas une et s’éloigne de la farce. Les interprètes se tiennent en équilibre sur un fil entre le « juste » et le « trop » pour démasquer et démarquer les personnages.

Denis Podalydès, en maître de danse avare, désabusé et concupiscent, fait ressortir le caractère calculateur et rapace du personnage jusqu’à ce que la conscience d’avoir perdu la partie ne l’entraîne, lorsque sa raison vacille, dans une cocasserie débridée. Florence Viala, en sœur de Monsieur Rigadon masquant sa frustration sexuelle sous des mines romantiques se compose un portrait à double face aussi cynique que désespéré. Quant à Pauline Clément, Giuseppina légère et pleine de malice, elle excelle dans le double jeu d’effrontée et d’innocente.

Mais les autres personnages et les comédiens qui les incarnent ne sont pas en reste. Si l’on aurait souhaité un Loïc Corbery un peu moins jeune premier gandin et un peu plus assis sur sa morgue et son pouvoir, on n’en apprécie pas moins des interprètes qui jouent à jouer un double jeu, laissant transparaître l’amour du théâtre qui transpire dans le choix, par Félicita – la bien nommée –, d’opter pour l’art dramatique.

L’ambiguïté, maintenue tout au long du spectacle, entre la dimension farcesque de la comédie et sa face très noire et grinçante, explorée par les interprètes, est un régal. Elle enrichit Goldoni d’un éclairage moins attendu, moins riant, mais plein d’intérêt. Le plaisir les accompagne. Ce n'est pas rien.

La troupe et Noam Morgensztern. Phot. © Agathe Poupeney

La troupe et Noam Morgensztern. Phot. © Agathe Poupeney

L’École de danse de Carlo Goldoni, traduction Françoise Decroisette
S Mise en scène Clément Hervieu-Léger S Scénographie Éric Ruf S Costumes Julie Scobeltzine S Lumière Bertrand Couderc S Son Jean-Luc Ristord S Collaboration artistique et chorégraphique Muriel Zusperreguy S Avec la troupe de la Comédie Française Éric Génovèse (Don Fabrizio, imprésario), Florence Viala (Madame Sciormand, sœur de monsieur Rigadon), Denis Podalydès (Monsieur Rigadon, maître de danse), Clotilde de Bayser (Lucrezia, mère de Rosina), Loïc Corbery (le Comte Anselmo, amant de Giuseppina), Stéphane Varupenne (Ridolfo, courtier, amant de madame Sciormand), Noam Morgensztern (un notaire), Claire de La Rüe du Can (Felicita, élève), Pauline Clément (Giuseppina, élève), Jean Chevalier (Filippino, élève), Marie Oppert (Rosalba, élève), Adrien Simion (Tognino, serviteur de monsieur Rigadon), Léa Lopez (Rosina, élève), Charlie Fabert (Carlino, élève) et Diego Andres, Lila Pelissier, Alessandro Sanna, membres de l’Académie de la Comédie-Française (élèves), Philippe Cavagnat (le Pianiste) S Collaboration artistique Frédérique Plain S Assistanat à la scénographie Anaïs Levieil S Assistanat aux costumes Kali Thommes (membre de l’Académie de la Comédie-Française) S Assistanat à la lumière Enzo Cescatti S Durée 2h

Du 14 novembre 2025 au 3 janvier 2026
Comédie-Française
, salle Richelieu – Place du Palais-Royal, Paris

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