16 Septembre 2025
En traitant de l’histoire de l’indépendance congolaise jusqu’à l’assassinat de Patrice Lumumba, Johan Grimonprez offre une manière inusitée d'en raconter les péripéties et de pratiquer le documentaire. Replaçant les événements dans un contexte mondial, aussi bien culturel qu’historique, le réalisateur et scénariste met à nu les rouages d’une société mondialisée et bipolarisée confrontée à la décolonisation.
30 juin 1960 : le Congo belge qui deviendra le Zaïre puis la République démocratique du Congo acquiert son indépendance. Une année phare qui voit la plus grande partie des pays africains, auparavant sous la tutelle de la Belgique, de l’Italie, de la France ou de la Grande-Bretagne, accéder à l’indépendance. Après la moisson d’indépendances des années 1950 – la Libye, l’Éthiopie et l’Érythrée, le Soudan, le Maroc, la Tunisie, le Ghana et la Guinée –, le Cameroun ouvre le bal des années 1960, suivi par le Togo, le Sénégal, le Mali, Madagascar et la Somalie. Après le Congo belge viendront le Bénin, le Niger, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Tchad, la République Centrafricaine, la République du Congo, le Gabon et la Mauritanie pour la seule année 1960. Une véritable lame de fond. Les empires coloniaux se disloquent et l’Afrique est aux premières loges.
Une histoire « belge »
Le film nous plonge dans la réalité complexe de la décolonisation, nous faisant pénétrer dans une histoire qui, entamée de manière unitaire par les Africains autochtones du Congo belge, aboutit à de graves dissensions internes et au meurtre de Patrice Lumumba, l’âme et la voix d’une libération qui se voulait pacifique.
Il dresse un portrait de la colonisation belge et des exactions qu’elle commet, depuis la confiscation à son profit du territoire par le roi des Belges jusqu’au sort réservé au noirs : infériorité affirmée de la population noire, chair à canon des guerres « blanches », mainmise policière et militaire, privation de droits civiques, exploitation colonialiste et travail forcé. Les discours inspirés de Patrice Lumumba, leader charismatique à l’éloquence convaincante, apportent aux événements leur regard sensible et inspiré, tandis qu’un montage serré, empilant les interventions, donne un éclairage éclaté où se révèlent et se débattent les points de vue. « Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers, dénonce Lumumba. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des ‘‘nègres’’. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. [...] Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut: tout cela est désormais fini. »
Après avoir mis en place les forces en présence, le film déborde sur l’après et les premiers temps de l’indépendance. Dans cette accélération du temps marquée par le montage, on voit la situation se dégrader, les dissensions apparaître et occuper le terrain, alimentées par les intérêts internationaux : diamants au Kasaï, uranium et exploitations minières au Katanga. En l’espace de six mois, de juin 1960 à janvier 1961, luttes d’influence, séparatisme du Katanga, ingérences étrangères et coup d’État vont conduire à la mise à l’écart de Lumumba, débarqué de son poste de Premier ministre et mis en résidence, puis en fuite, repris, torturé, avant d’être fusillé.
Les femmes aussi
Le film réserve une place de choix aux voix féminines qui furent mêlées à l’aventure congolaise. On y découvre ainsi Renée Blouin, militante panafricaine et féministe, qui fut cheffe du protocole et rédactrice des discours de Lumumba. Métisse – son père était français et sa mère d’origine banziri –, figure majeure des luttes anticoloniales – on la retrouve dans les mouvements indépendantistes en Guinée et au Ghana –, elle mobilise des milliers de femmes à travers le Mouvement féminin pour la solidarité africaine. Surveillée par les services secrets occidentaux, accusée de sympathies communistes, elle sera expulsée du Congo peu avant l’assassinat de Lumumba. Elle raconte en particulier comment elle cache dans son chignon un document crucial pour le sortir en secret. Quant à Léonie Abo, qui rejoint Pierre Mulele, un ancien ministre proche de Lumumba, marxiste et influencé par la révolution chinoise, elle s’engage dans l’armée de libération du Congo et milite pour l’émancipation des femmes. Elle sera emprisonnée et torturée en 1968, puis contrainte à l’exil. Elle incarne ces femmes qui se sont battues, les armes à la main ou à travers l’éducation, pour la liberté et la justice.
Toutes deux rejoignent la cohorte des femmes africaines et afro-américaines artistes qui se sont battues pour les droits civiques et que le film présente : Miriam Makeba, chanteuse sud-africaine et militante anti-apartheid, bannie de son pays où elle ne reviendra qu’en 1990, après la libération de Nelson Mandela, qui voit en Patrice Lumumba le symbole du rêve africain trahi ; Maya Angelou, poétesse, chanteuse et actrice proche de Malcolm X et de Martin Luther King, investie dans les réseaux de solidarité noire, figure tutélaire des mouvements de justice raciale et de libération des peuples opprimés ; Nina Simone, qui utilise la musique et le chant comme outil de résistance et de protestation et apporte son soutien à la lutte pour l’indépendance des nations africaines ; Abbey Lincoln qui, avec Max Roach, utilise la scène comme tribune politique et la tromboniste et compositrice Melba Liston, qui travaille avec les grands du jazz, Count Basie, Dizzy Gillespie, Duke Ellington et, elle aussi, participe à des missions culturelles, notamment au Congo.
Panafricanisme et africanité
Le film fait toucher du doigt la réalité géopolitique dans laquelle le conflit congolais est plongé. Chez les ex-colonisés, on trouve la volonté d’un grand nombre de pays de s’associer pour sortir de la colonisation et échapper à la mainmise occidentale. Un grand mouvement panafricain se développe et réclame voix au chapitre sur le terrain politique international, faisant alliance avec des pays d’Asie comme l’Inde, tissant des liens avec ce que le monde oppose à l’impérialisme occidental, prônant en même temps une fraternité de l’ensemble de la communauté noire pour lutter contre les ségrégations, les discriminations et le racisme dans le monde entier et effacer les résidus nauséabonds du colonialisme.
Parmi les figures que le film convie, on trouvera des personnalités politiques : le président du Ghana, ex Côte-de-l’Or britannique, Kwame Nkrumah, qui organise en 1958 la Conférence des États africains, puis en 1963 participe à la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine, une figure majeure du panafricanisme, mais aussi Gamal Abdel Nasser, devenu président de la République d’Égypte en 1956, partisan d’un axe afro-arabe solidaire, qui est l’un des piliers, avec Nehru et Tito, du Mouvement des non-alignés.
Malcolm X, orateur charismatique de la fierté noire, affirmera la solidarité entre les luttes des noirs Américains et celles des peuples africains. Éloigné des positions pacifistes et non violentes d’un Martin Luther King, il est un passeur entre l’Afrique et la diaspora noire et souligne le lien entre oppression raciale aux États-Unis et impérialisme en Afrique.
Tripatouillages internationaux
Ce que le film montre clairement, c’est la manière dont l’histoire s’écrit à ce moment-là. Aux extraits de discours des dirigeants politiques, telles les déclarations du Premier ministre belge, Gaston Eyskens, chargé de mettre en place une décolonisation précipitée mais incapable de rompre avec les logiques coloniales, celles du roi de Belgique et les déclarations publiques de Lumumba, Johan Grimonprez ajoute des aspects plus souterrains de l’histoire de l’indépendance congolaise, que l’accès à des archives auparavant classifiées et interdites autorise.
Ainsi de l’ingérence de la CIA dans les affaires congolaises, qui porte Mobutu au pouvoir. Allen Dulles, le directeur de la CIA à l’époque, dira de Lumumba : « Nous avons décidé que son éloignement est notre objectif le plus important et que, dans les circonstances actuelles, il mérite grande priorité dans notre action secrète », et l’on comprendra à demi-mot que cet « éloignement » est envisagé de manière définitive. Son interview, pleine d’assurance tranquille, fait froid dans le dos, parce qu’elle contient aussi en creux toute la politique de la CIA à cette époque, en particulier en Amérique latine.
Le film mettra également l’accent sur le rôle trouble que jouent les puissances occidentales à travers l’OTAN et l’ONU. Les soldats et moyens militaires, en partie d’origine américaine, acheminés au Congo par la Belgique lors du conflit sont prélevés dans la zone militaire s’étendant de la frontière belge au rideau de fer avec l’accord de l’OTAN, en pleine guerre froide. Le rôle de l’ONU n’est pas moins ambigu. Si les Nations-Unies ont pris une position de principe en faveur de l’indépendance des colonies au nom des droits de l’homme, elles n’adoptent pas moins, au travers des interventions du secrétaire général de l’Organisation, Dag Hammarskjöld, des résolutions confuses et contradictoires pour ce qui concerne le Congo.
L’Afrique, entre deux blocs. En texte et en musique.
Le combat anticolonial apparaît totalement intégré dans le contexte géopolitique du début des années 1960 et le film en souligne les caractéristiques et l’impact sur le paysage des indépendances. Dans ce monde coupé en deux par la guerre froide, l’ONU sert de terrain d’affrontement entre les deux blocs et ceux-ci font feu de tout bois dans leur opposition. On avait oublié la virulence anticolonialiste de Nikita Khrouchtchev, se faisant le héraut de la décolonisation et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et sa protestation, non exempte d’humour lorsqu’il tape avec sa chaussure sur son pupitre en pleine séance. Le film met par ailleurs en avant, en contrepoint, le refus des indépendantistes et des non-alignés de s’engager d’un côté ou de l’autre, conservant une position « ni…ni », en dépit des ouvertures qui leur sont faites.
La question du marxisme et de la lutte antimarxiste est, à ce moment de l’histoire mondiale, l’un des facteurs d’évaluation des positions alors qu’un jeune « Líder máximo », qu’on retrouvera dans le film, pointe son fusil à Cuba. C’est au nom d’une volonté de contrer l’influence d’une culture socialiste que les Américains mettent en place une opération séduction en faisant tourner « leurs » artistes noirs Américains en Europe et sur le continent africain. Louis Armstrong, par exemple, devient ainsi un « ambassadeur culturel », envoyé par le Département d’État pour promouvoir l’image du pays. Son concert au Congo, qui rassemble les foules, illustre l’ambivalence des positions de certains musiciens. La prise de conscience de la manipulation organisée par le gouvernement américain conduira, pour certains, soit à un refus de continuer, soit à un refus, d'entrée de jeu, de participer à ce système.
La place qu’occupe la musique dans la « soundtrack » du film illustre à la fois l’émergence, au niveau mondial, de la musique noire, protestataire ou non, et la place que prend le thème « africain » dans l’environnement de l’époque. De la Vie en rose repris par Louis Armstrong, Wild Is the Wind de Nina Simone ou Groovin’ High de Dizzy Gillespie jusqu’à Vive Patrice Lumumba par le groupe African Jazz, Tears for Johannesburg, remasterisé par Max Roach ou Malcolm, Malcolm, Semper Malcolm par Archie Shepp, c’est sur tous les tons et dans tous les styles que s’exprime la musique noire. Engagement politique, histoires d’amour, ballades tristes, petites scènes du quotidien, blues ou cha-cha, tout fait concert dans cette africanité qui se déploie.
Dans le tourbillon des interprétations proposées
De ces bandes sonores et des images qui les accompagnent, entrecoupées, de manière très brechtienne ou façon cinéma muet, de panneaux de textes, de citations, d’indications de temps et de lieux, on retiendra la volonté d’exposer, avec une certaine « objectivité », même si la neutralité n’est pas inscrite au programme, une situation pour le moins complexe.
L’oscillation permanente du propos entre l’histoire congolaise, le contexte des luttes africaines et afro-américaines pour l’indépendance et les droits civiques, le positionnement face à un impérialisme occidental et la situation internationale déborde largement du cadre de la seule histoire belge. Elle vient nous rappeler qu’au-delà du seul propos africain, il n’est pas toujours aisé, pour écrire l'histoire, de démêler causes et effets pour trouver la « vérité » et que l’histoire est tout sauf une chaîne simplement linéaire et logique.
Soundtrack to a Coup d’État S Belgique - France - Pays-Bas, 2024 S 2h30 S Format image 1, 85 :1 S Gagnant du Festival Sundance 2024, Nomination aux Oscars 2025 du Meilleur documentaire, Grand prix du Documentaire musical FIPADOC 2025
Sortie en salles le 1er octobre 2025
S Réalisateur et scénariste Johan Grimonprez S Avec les interventions de Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Abbey Lincoln, Max Roach, Nina Simone, Miriam Makeba, John Coltrane, Duke Ellington, Melba Liston, Eric Dolphy, Charles Mingus, Ornette Coleman, Le Grand Kallé, Rock-A-Mambo, Docteur Nico, Marie Dauline, Eddy Wally, Willis Conover, René Magritte, Andrée Blouin, Nikita Krouchtchev, In Koli Jean Bofane, Malcolm X, Conor Cruise O’Brien, Allen Dulles, John F. Dulles, etc. S Tracklist : Triptych Prayer / Protest / Peace (Max Roach), Dinah (Louis Armstrong), Take the “A” Train (Duke Ellington & His Famous Orchestra), St. Louis Blues (Dizzie Gillespie), Wild Is the Wind (Nina Simone), Lullaby of the Leaves (Dizzie Gillespie), I’m Confessin’ (That I Love You) (Louis Armstrong I’m Confessin’ (That I Love You) : Pop’s Confessin’ (I’m Confessin’) (Joe Carroll, Dizzie Gillespie et le Dizzie Gillespie Quintet), Tin Ti Deo (Dizzie Gillespie), Groovin’ High (Dizzie Gillespie), My Reverie (Quincy Jones Big Band), And Then She Stopped (Dizzie Gillespie), Black and Blue (Louis Armstrong), The Ballad of Hollis Brown (Nina Simone), Mbube (Miriam Makeba), Just a Gigolo (Thelonious Monk), Table Ronde (Grand Kalle), Independance Cha-Cha (Grand Kalle et l’African Jazz), Lonely Woman (Ornette Colman), Take the “A” Train (Charles Mingus et Eric Dolphy), La Brabançonne (François Van Campenhout, R.P O’Donnell, Central Band of the RAF), A Night in Tunisia, Remastered 2005 (Art Blakey & The Jazz Messengers, In a Sentimental Mood (Duke Ellington et John Coltrane), Freedom Day – Remastered (Max Roach), Blue in Green (Miles Davis), The Drum Also Waltzes (Max Roach), Vive Patrice Lumumba (African Jazz), Fleurette African (African Flower) – Remastered (Duke Ellington), Tears For Johannesburg – Remastered (Max Roach), Manteca (Dizzie Gillespie), Qué Rico El Mambo (Pérez Prado), Blue Tune – Take A (Duke Ellington), La Vie en Rose (Louis Armstrong), Free Jazz – Parts 1 & 2 (Ornette Colman), Malcolm, Malcolm, Semper Malcolm (Archie Shepp), My Favorite Things (John Coltrane), Alabama (John Coltrane), El Cant Del Ocells (Pablo Casals), St. Louis Blues (Dizzie Gillespie) S Productrice des archives Sara Skrodzka S Monteur Rik Chaubet S Archivistes Judy Aley, Rémonde Panis, Pauline Burgaud, Alexander Markov S Ingénieur du son Ranko Paukovic S Musique et son Céline Bernard, Florent Gailly, Alek Goosse, Jurriaan Van Dijck, Jonathan Vanneste S Caméra Jonathan Wannyn S Producteurs Daan Milius (Onomatopee Films), Rémi Grellety (Warboys Films) S Coproducteurs Katja Draaijer, Frank Hoeve S Distributeur France Les Valseurs S Ventes internationales Mediawan Rights