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Arts-chipels.fr

PHÈDRE, LES FEUX DE L’AMOUR : RETOUR AU META UP DE POITIERS

© Photo NR-CP Laurent Favreuille

© Photo NR-CP Laurent Favreuille

Anne Laure Liégeois offre, dans le Méta Up nouvellement installé sur le campus universitaire de Poitiers, une version dépouillée de la tragédie de Jean Racine, fondée sur les mécanismes du pouvoir patriarcal. Monter Phèdre c’est, pour elle, « lever ce voile qui pèse sur les femmes ».

Le Méta Up prend racine au cœur du campus universitaire de Poitiers

Nous avons découvert la mise en scène d’Anne-Laure Liégeois en même temps que le nouveau lieu du Méta Up, CDN de Poitiers qui ne disposait pas jusque-là de salle permanente. Le CDN a fait l’acquisition de trois bâtiments existants, ayant eu d’autres vies culturelles ailleurs. Réassemblées sous la houlette d’architectes, ces structures démontables et reconfigurables font peau neuve. Le  Méta Up s’ouvre sur une cabane, « La Baraka », qui entame sa troisième vie : après avoir été salle des fêtes d’un village suisse, elle s’est posée au Théâtre Vidy-Lausanne pendant les travaux du grand théâtre. Elle se veut, dans ce nouvel environnement, espace d’accueil et de rencontres, avec un bar, un petit podium pour concerts, performances, lectures et événements festifs. Le public y est invité à rencontrer les artistes, les étudiants à faire une pause entre deux cours, lire ou travailler en coworking. Elle abrite aussi les bureaux, un studio de répétition, des loges et des salles de travail. La Baraka est reliée par un long couloir à la salle de spectacle modulable de 20x25m, qui offre 200 places assises ou 500 places debout. Enfin, un lieu de stockage voisine l’ensemble.

Pour Pascale Daniel-Lacombe, la directrice, avec l’implantation du Méta CDN sur le campus universitaire, « Il ne s’agit pas simplement d’habiter à l’université mais de cohabiter avec la vie étudiante. Le challenge va être d’amener tous les étudiants, qu’ils suivent ou non un cursus culturel, à passer par ce Méta. » 

Phèdre a été le premier spectacle présenté au Méta Up et sera repris en ce début de saison, après l’inauguration des lieux avec Radio Live.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phèdre: la passion met le feu aux poudres

Phèdre, seconde épouse de Thésée, roi d’Athènes, aime à en crever son beau-fils Hippolyte, fils de Thésée et de l’Amazone Antiope. Mais le jeune homme aime Aricie, une princesse retenue prisonnière au palais. On annonce la mort de Thésée, dans la guerre qu’il mène contre les Enfers. Phèdre avoue alors sa flamme à Hippolyte. Il la repousse avec horreur. Mais Thésée n’est pas mort : il revient à Trézène ! La nourrice, pour sauver sa maîtresse, accuse le garçon d’avoir séduit la reine. Thésée bannit son fils et demande vengeance à Neptune. Quand Aricie lui apprend qu’Hippolyte est innocent, il est trop tard : un monstre marin a eu raison de lui. S’ensuit une avalanche de morts : la nourrice se suicide, Phèdre s’empoisonne et avant de mourir avoue la vérité à Thésée. En mémoire de son fils, le roi décide d’adopter Aricie. 

Mettre en scène Phèdre aujourd’hui

Pourquoi Phèdre, tragédie inspirée à Jean Racine par Euripide, s’appuyant lui-même sur les récits de la mythologie grecque, continue-t-elle d’interpeller les metteurs en scène de théâtre ? Les plus prestigieux s’y sont attelés, de Lars Norén à Bob Wilson, Krzysztof Warlikowski, et dernièrement Ivo van Hove et Simon Stone. En France, les plus mémorables mises en scène ont été les versions d’Antoine Vitez et de Patrice Chéreau. Le fantaisiste Suisse François Gremaud, lui, en a proposé un « digest » hilarant : Phèdre ! Chacun a traduit à sa manière ce que la pièce peut nous dire aujourd’hui du pouvoir, de la passion et des relations humaines.

Anne-Laure Liégeois, elle, s’interroge sur ce qui, dans la réception de la tragédie, relève du regard masculin et s’emploie à inverser ce point de vue : « Phèdre n’est pas ce qu’on m’a longtemps enseigné : une hystérique qui détruisait tout par sa passion, sa folie d’aimer. Ce n’est pas ce qu’a écrit Racine. Il est beaucoup plus féministe que le furent l’ensemble de mes professeurs ! » Elle s’est donc contentée de suivre ce que raconte Racine, et d’entrer dans la belle musique de ses alexandrins, ici dits sans emphase par les comédiens.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

L’amour empêché, étoffe de la tragédie

Le dispositif scénique éclaté renvoie les femmes en marge de l’action. L’aire de jeu, un plateau carré gris cerné de tentures sombres, est flanquée de trois canapés de cuir noir à jardin, à cour et au lointain. Ils figurent les espaces privés du palais de Thésée où sont cantonnées Phèdre et sa nourrice (Œnone) d’une part, Aricie et sa suivante (Ismène) de l’autre. Isolées dans leurs appartements, souvent affalées, inactives, en petites robes noires ou en déshabillés, les femmes semblent figées dans une éternelle attente, tandis que les hommes, vêtus de manteaux et costumes de ville foncés, vont et viennent. Dès la première scène, Hippolyte et son ami Théramène sont sur le départ, à la recherche de Thésée, mystérieusement disparu. Le jeune homme fuit-il Phèdre, sa « dangereuse marâtre » ?, demande Théramène au jeune prince. Rien à craindre d’elle, pourtant, car elle est malade : « Lasse enfin d'elle-même, et du jour qui l'éclaire ». Hippolyte, de son côté, brûle d’un amour interdit pour Aricie qui l’aime en retour : « Mon père la réprouve... D'une tige coupable il craint un rejeton. » Tant Hippolyte – le fils  – que Phèdre  – l’épouse  – et Aricie  – la captive – sont victimes d’un pouvoir patriarcal et tyrannique. Système dans lequel Thésée est lui même enfermé : aveuglé par son orgueil de père et d’époux offensé, il condamne son fils à mort sans chercher à s’enquérir de la vérité et se préoccuper de Phèdre prétendument abusée. 

« Que ces voiles me pèsent  »

La mise en scène se focalise sur le parcours des femmes : Phèdre ose avouer son amour. Œnone, la servante zélée, n’a d’autre recours que la ruse et, pour toute récompense, ne récolte que blâme – ingratitude des maîtres ! Aricie, d’abord petite chose discrète et prudente, trouve le courage de prendre son destin en main en plaidant la cause d’Hippolyte auprès de Thésée. Chacune à sa manière, sortie du gynécée, nous éclaire sur l’oppression qui pèse sur elle et s’en évade. « C’est un étonnement permanent de lire la pièce, en tirant ce fil », dit Anne-Laure Liégeois. « Un vers me hante, confie-t-elle : ‘‘que ces voiles me pèsent’’. Racine parlait des voiles du XVIIe siècle, ceux des costumes du plateau de l’Hôtel de Bourgogne, et il parle encore d’un autre voile, celui qui a valu la mort à Mahsa Amini, en Iran. Cela est très signifiant en 2024. »

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Thésée, un héros peu sympathique

La mise en scène, en suivant le parcours des femmes, offre aussi un nouvel éclairage sur celui des hommes. En particulier sur le personnage de Thésée. Son retour, qui coïncide avec le milieu de la pièce, marque un tournant vers la tragédie. À l’instar de Louis XIV, à l’époque de Racine, il représente la monarchie absolue. Lui qui dicte ses lois et sa morale n’est pourtant pas un parangon de vertu. Comme tous les héros antiques, Thésée collectionne les conquêtes féminines : Ariane, la sœur de Phèdre, qu’il a abandonnée après qu’elle l’a aidé à vaincre le Minotaure, Antiope, l’Amazone mère d’Hippolyte qu’il délaisse pour Phèdre... Et bien d’autres. Qu’est-il allé faire aux Enfers ? Ecoutons ce que dit Théramène au début de la pièce, quand chacun s’interroge sur son sort : « Qui sait même, qui sait si le roi votre père/ Veut que de son absence on sache le mystère ?/ Et si lorsqu’avec vous nous tremblons pour ses jours,/ Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours/ Ce héros n'attend point qu'une amante abusée... » Si l’on se demande quel sera le sort de la jeune Aricie à la mort de Phèdre, la mise en scène ne permet pas d’en douter. Aujourd’hui, on peut mettre en question, avec cette version de Phèdre, le « consentement » des héroïnes tragiques. 

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Des corps qui parlent

L’engagement physique des acteurs est central dans cette mise en scène épurée et alerte, où le mouvement et le langage corporel jouent autant que la parole. Les gestes sont chargés de tension intérieure. Phèdre, n’est pas simplement une victime de ses désirs, mais une figure qui lutte contre des forces invisibles. Anna Mouglalis, telle une louve blessée, refugiée en sa tanière, semble dévorée de l’intérieur par les brasiers de la passion. Sa voix grave, doublée d’une présence animale, a des accents d’outre-tombe. Contrastant avec cette sauvagerie à fleur de peau, la blonde et lumineuse Liora Jaccottet est une Aricie empreinte de sagesse, droite de détermination. Quant à Œnone, Laure Wolf, aux petits soins pour sa maîtresse, elle se rebiffe avec dignité avant de mettre fin à ses jours, mortellement blessée de s’être fait maudire. Hippolyte paraît bien falot dans cette configuration et Ulysse Dutilloy-Liégeois tient avec justesse son rôle de fils vertueux et obéissant. On oublie qu’il est ce fier chasseur, fils d’une Amazone. À la fois innocent et impuissant, il est ballotté au gré des événements qui se déchaînent autour de lui.

Olivier Dutilloy donne à Thésée sa dimension ambiguë. Il affiche une sécheresse et une dureté tant dans sa colère contre son fils qu’à l’annonce de sa mort. Quant à David Migeot – Théramène –, il reste sur sa réserve de témoin, y compris dans son récit final,  particulièrement réussi. Ce Phèdre dirigé tout en finesse nous fait découvrir le chef-d’œuvre de Racine sous un jour nouveau.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phèdre de Jean Racine
S Mise en scène et scénographie Anne-Laure Liégeois S Avec Anna Mouglalis (Phèdre), Ulysse Dutilloy-Liégeois (Hippolyte), Olivier Dutilloy (Thésée), Laure Wolf (Œnone), Liora Jaccottet (Aricie), Anne-Laure Liégeois (Panope), David Migeot, en alternance avec Olivier Werner (Théramène), Ema Haznadar (Ismène) S Lumières Guillaume Tesson S Musique Lucie Antunes S Costumes Séverine Thiebault S Construction décor Atelier de La Comédie de Saint-Étienne S Administration et production Mathilde Priolet S Production Le Festin – Cie Anne-Laure Liégeois S Coproduction La Filature - Scène nationale de Mulhouse, Equinoxe - Scène nationale de Châteauroux, La Maison de la Culture d’Amiens - Scène nationale d’Amiens, Le Méta – Centre dramatique national de Poitiers, La Comédie de Saint-Étienne – Centre dramatique national, Le Manège - Scène nationale de Maubeuge, La Maison / Nevers– Scène conventionnée Art et territoire, Le Cratère – Scène nationale d’Alès, L'Azimut - Théâtre La Piscine - Théâtre Firmin Gémier / Patrick Devedjian - Espace Cirque S Création 27 janvier 2025 au Meta CDN de Poitiers S Avec le soutien de L’École de la Comédie de Saint-Étienne / DIESE # Auvergne-Rhône- Alpes S Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National S Durée 2h

TOURNÉE
Les 8 (20h) et 9 octobre (19h) 2025 au Centre d'animation de Beaulieu
les 4 et 5 novembre 2025 à La Maison de la Culture d’Amiens, Scène nationale d’Amiens
les 13 et 14 novembre 2025 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque
le 18 novembre 2025 au Manège, Scène nationale de Maubeuge
les 25 et 26 novembre 2025 au Meta, Centre dramatique national de Poitiers

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