26 Septembre 2025
Pour le spectacle de sortie de l’École supérieure de Théâtre de l’Union, Ambre Kahan a vu grand en choisissant une pièce-fleuve de Tankred Dorst qui règle son compte à la mythologie wagnérienne du cycle arthurien.
C’est dans un joyeux délire, grinçant comme les années soixante-dix du siècle passé savaient le faire, que s’installe cette pièce écrite par Tankred Dorst en 1978. Son propos : réinterroger, sur le mode burlesque, ce qu’on appelle l’humanité. « Comment se peut-il, écrit l’auteur en parlant de l’homme, qu’existe dans le monde un pareil être, chaos de fermentation ou de pourriture, à l’image de l’arbre mort, incapable de maturité ? Comment la Nature tolère-t-elle ce verjus dans la douceur de ses vignes ? » Le ton est donné, on ne fera pas dans la dentelle dans cette histoire pleine de merde, de stupre et d’exterminations proposée à la relecture d’une bande de jeunes gens. Les chevaliers n’y sont plus grands, nobles et généreux, mais des humains comme tout le monde, et les rois font erreur sur erreur et se retrouvent cocus.
Un voyage aux pays du cycle arthurien, dans un passé où Tankred Dorst fustige au passage un monde qu’il connaît bien, celui qui se gargarise de la grandeur teutonne en allant fouiller dans les grands mythes de quoi lui trouver une justification et des racines qui rendent légitimes les massacres qu’on commet en son nom. À quoi l’auteur rétorque : « Ces histoires ont une profondeur et un sérieux qui ont été enfouies sous l’emphase ou le savoir germanistique. Le Parzival [de Wolfram von Eschenbach, non le Parsifal de Wagner], comme Tristan et Iseut, sont parmi les plus grandes histoires qui soient au monde, des histoires incroyablement belles. » C’est leur exemplarité, dépouillée de tout folklorisme, qu’il va explorer.
Sous la lie de l’idéalisation, un matériau pathétique
« Sous la patine précieuse se cache une histoire passionnante », dit-il du cycle arthurien . Des histoires d’hommes, non de héros, qui ne cessent de se tromper, prennent de mauvaises décisions qui ont des conséquences terribles même si l’idée de départ était bonne, qui se trompent les uns les autres et qui tuent, parfois même en toute innocence. Aussi ses chevaliers n’auront-ils pas la sauvage beauté et l’éclat des paladins sans peur et sans reproche mais leurs travers, comme tout le monde, et Arthur, en créant cette table ronde abolissant toute hiérarchie entre ceux qui y siègent et en faisant de son idéal loi absolue – pureté, que de crimes on commet en ton nom ! – se fera l’instrument même de sa destruction.
Les chevaliers de Dorst, eux, vivent entre des mondes et pourront rencontrer le « Yankee à la cour du roi Arthur » de Mark Twain, qui débarque en bon Américain du Connecticut en plein VIe siècle pour se confronter aux personnages d’alors, Galaad et Lancelot, et au « magicien de pacotille » qu’est Arthur. La réponse à la question qu’il se pose de savoir ce qu’il vient faire dans cette galère est simple : « Devenir le boss ! ». On ne peut pas se tromper : c’est depuis notre temps qu’il parle et regarde.
Merlin à l’aune 2025
Dans cette pièce géante qui compte 97 scènes, une sélection s’imposait pour arriver aux quelque trois heures de spectacle, entracte compris, de la représentation. Ambre Kahan la réalisera avec ses élèves comédiennes et comédiens en invitant chacun à s’investir dans une portion de l’histoire qu’elle leur propose et à partir de laquelle ils travailleront en improvisation, laisseront libre cours au développement de leur imagination, de leur rêverie, et feront des propositions. « Partir de ce trop, dit la metteuse en scène, ne pas le restreindre, ne pas le contenir, mais ouvrir des désirs » sans perdre de vue le but ultime : la pièce. « L’idée est de rester fidèle à l’énergie, à la langue, à la dramaturgie ».
Pour les étudiants, au terme de trois années d’études, au-delà « d’un résultat à partager avec le public, il s’agit surtout de se livrer à corps perdu dans un processus qui marque à la fois un début et une fin », l’aboutissement de leur apprentissage et le début de leur parcours professionnel
Pour le public, il s’agira d’appréhender ce que Tankred Dorst a mis dans cette quête du Graal aussi illusoire qu'autodestructrice : « Penser à soi-même sans effroi », comme l’affirme l’auteur, pour pouvoir un jour oublier cette « Terre dévastée » et rebâtir sur ses ruines ?
De plan séquence en plan séquence
Le spectacle qui résulte de ce cheminement témoigne du souci de perfection qu’on connaît déjà à Ambre Kahan. Dans cette atmosphère de crépuscule qui symbolise la fin d’un monde, c’est avec une insolence foutraque et débridée que ces jeunes comédiens qui n’économisent ni leur énergie ni leur engagement démarquent leurs personnages où rôles masculins et féminins ne sont pas affaire de sexe.
Les hénins moyenâgeux sont devenus cônes pointus d’une longueur démesurée, l’ombre et la lumière combattent au rythme du choc des épées, l’exactitude vestimentaire est jetée aux orties, la terre et l’eau viennent prendre leur place dans un monde plein de bruit et de fureur où vivre vite, et parfois en mourir, rappelle étrangement des attitudes contemporaines.
Tankred Dorst, au début de son processus d’écriture, avait imaginé non une vraie pièce mais une sorte de collage, né d’une suite d’images, de fragments de dialogues, un assemblage de pensées éparses portées par une multitude de personnages. Puis l’épure est venue, et l’élimination des personnages auxiliaires pour recréer une trame. Le cycle arthurien, en lui-même et vu par Tankred Dorst, n’en demeure pas moins une histoire foisonnante dans laquelle le spectateur d’aujourd’hui qui n’aurait pas révisé sa copie a du mal à se repérer.
À certains moments l’histoire s’échappe et nous échappe. On voudrait comprendre d’où vient la référence et pourquoi elle est là mais déjà le moment suivant l’a effacée et le spectacle, dans son éclatement tous azimuts, se perd et nous perd dans les terminaisons que le choix de séquences et la multiplicité des points de vue offerts par la mise en scène proposent.
L’image d’une « Terre dévastée »
Une image revient cependant comme un leitmotiv dans cette histoire où le bien et le mal ne cessent de se répondre et de se correspondre et où Merlin, magicien visionnaire en même temps que pitre, est le fils du diable. Les hommes ont semé la désolation et la destruction. Le monde est devenu « une terre dévastée, recouverte d’un tapis fait de civilisation, de morale, de conventions ; lorsqu’on le retire apparaît à nouveau le vide, le roc, la pierre », affiche Tankred Dorst dans un entretien de 1989. Comment ne pas voir dans le chaos que représente la pièce cette œuvre des hommes qui aujourd’hui menace la planète ? Comment ne pas s’interroger sur l’échec des utopies au nom desquelles on s’est joyeusement étripé durant des siècles ? Et que penser du « Sois toi-même » qui lui répond ? S'il était était celui d’un criminel, d’un meurtrier sanguinaire ?
Tankred Dorst ne nous annonce pas un avenir radieux : « Il dit aux plantes: je fus un jour pareil à vous, aux astres purs : je deviendrai comme vous, dans un autre monde ! Entre-temps, il se disloque : il exerce sur lui-même tous ses tours, comme si l’on pouvait reconstruire, à l’instar d’un ouvrage de maçonnerie, de la substance vivante une fois désagrégée ! […] Moi aussi j’ai sombré parfois dans cette pensée, criant : ‘‘Que ne portes-tu la hache à mes racines, esprit cruel ?’’ et je suis encore là. »
De la gueule de bois des années 1970 qui voyaient s’effondrer les utopies de la décennie précédente à aujourd’hui, la route n’a pas changé d’orientation. Être toujours là est-il un signe de résistance ? On ne peut que l’espérer…
Merlin ou la Terre dévastée de Tankred Dorst, avec la collaboration d'Ursula Ehler
S Mise en scène Ambre Kahan S Dramaturgie Louison Rieger Création lumière Zélie Champeau Création son Mathieu Plantevin Décor & costumes Ateliers – Théâtre de l’Union CDN du Limousin S Production École supérieure de théâtre de l’Union S Coproduction Théâtre de l’Union - CDN du Limousin S Avec les élèves comédien.nes (2022-2025) de la Séquence 11 de l’École supérieure de théâtre de l’Union : Inès Musial (Le roi Arthur), Justine Canetti (La Reine Guenièvre), Samy Cantou (Lancelot), Hector Chambionnat (Merlin), Nils Farré (Gauvain, le Clown), Lilou Benegui (Le diable, La demoiselle d’Astolat), Anna Budde (L’ange, Trévizent, reprise de rôle par une comédienne professionnelle), Sidi Mamadou Camara (Le menuisier, Galaad, Jeshute), Juliette Menoreau (La fée Morgane- Morgause, Berthe, Yder-Orilus, Blanchefleur), Marcel Farge (Yvain, Lamorak, Kaï, Viviane), Anna Mazzia (Monique Wittig, Iseult, Gareth l’enfant), Cyrielle Rayet (Agravain, Hélène, un lutin, reprise de rôle par une comédienne professionnelle), Barthélémy Pollien (Perceval, un lutin), Ayat Ben Yacoub (Garieth, La belle Orgeluse, Herceloïde, Le Pape), Baptiste Thomas (Mordret) S Création Mercredi 18 juin 2025 au Théâtre de l’Union - CDN du Limousin à Limoges S Durée 3h avec entracte S À partir de 15 ans
Du 22 au 26 septembre 2025
Aux Plateaux sauvages – 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris
https://lesplateauxsauvages.fr