27 Septembre 2025
S’appuyant sur le recueil de témoignages de femmes soviétiques combattantes durant la Seconde Guerre mondiale, rassemblés par Svetlana Alexievitch, Julie Deliquet offre une partition chorale authentique et sensible du vécu quotidien de femmes engagées dans la guerre. Une manière de raconter l’Histoire par un autre bout de la lorgnette et de questionner ce qui la compose et qui la fabrique.
Le décor annonce d’entrée la couleur : il sent le stalinisme ou ses relents, ces appartements communautaires censés mettre fin à la pratique bourgeoise de l’appartement privé, où s’entassaient des familles. Les installations ont vieilli, respirent le bricolage, le manque de confort et l’usure. Les valises s’empilent au-dessus du piano, vestige d’un temps plus faste. Dans la cuisine, commune, du linge sèche sur les fils tendus en hauteur. Construit de manière presque hyperréaliste, le décor, tout en surcharges, fait cohabiter plusieurs espaces : un couloir, une chambre dont on aperçoit le mobilier et une salle de bains fatiguée. La lumière qui passe par la large double fenêtre qui éclaire la cuisine indiquera le passage du temps, du matin jusqu’à la nuit. Un temps long, nécessaire pour que la parole se déploie.
Femmes dans la guerre
Les femmes rassemblées dans cette cuisine nous font face, assises sur des chaises. Elles ont la cinquantaine – seule l’une d’entre elles est plus âgée et approche les soixante-dix ans, apportant par sa présence un témoignage sur le monde soviétique qui précède la guerre. Seule celle qui les interviewe, figure de l’autrice, alors âgée de vingt-cinq ans, se déplace dans ce lieu figé dans un passé de triste mémoire. Elle n’a pas vécu la guerre, mais elle a rassemblé ces femmes pour offrir, de l’Histoire, une autre vision.
Elles ont été entre huit cent mille et un million de femmes à s’engager, en Union soviétique, dans le combat, mais pourtant les manuels d’histoire – qui ont déjà connu trois versions, dira l’une d’elles, mentionnant au passage les « révisions » pour des raisons d’adéquation au dogme dominant qui y ont été apportées, en particulier au cours de la dictature stalinienne – ne leur font aucune place.
Non seulement la journaliste-autrice entend réparer cet « oubli » mais elle veut offrir un autre regard sur la guerre que celui, événementiel, que propose l’histoire officielle. Montrer comment les femmes, au-delà de leur participation à la grande Histoire, l’ont vécue dans leur ressenti individuel. Elles évoqueront les voyages en wagons à bestiaux, les horreurs qu’elles ont contemplées quotidiennement, les tortures qu’elles ont, pour certaines, subies, et les répercussions sur leurs vies de ce qu’elles ont vécu.
« Je pose, dit l’autrice, des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. […] C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… » C’est au travers du presque rien, dans l’accumulation des micro-événements du quotidien, qu’on verra émerger le traumatisme que la guerre a engendré.
Dix personnages féminins pour une approche plurielle
Chacune des femmes, à sa manière, représente une partie de l’échantillonnage féminin de la société. Elles viennent de différents pays de l’ex-URSS, de Biélorussie, de Sibérie, d’Ukraine. Il y a les rurales et les urbaines et les motifs de leur engagement dans la guerre sont divers. Il y a celles qui ont vu leurs terres envahies par les Allemands et ont dû affronter les horreurs commises par les occupants. Il y a celles qui sont animées par un sentiment patriotique, celles qui, politiquement, se veulent solidaires des « camarades » et même celles pour qui s’engager signifie s’affranchir d’une tutelle parentale trop lourde. Certaines deviendront femmes-soldats, d’autres entreront dans la résistance. Elles représentent aussi, à elles toutes, la diversité des rôles qu’elles vont occuper durant la guerre : brancardières, infirmières et médecins pour beaucoup, tant on considère que les femmes n’ont pas leur place au sein des combats ; mais aussi pilote d’avion de chasse, tireuse d’élite, chef d’une pièce de DCA ou agent de renseignement. Elles sont sur terre dans l’infanterie, les tanks ou la cavalerie, dans les airs ou dans la clandestinité. Elles forment un microcosme éclairant dans lequel chacune des comédiennes développera son personnage.
Une libération progressive de la parole
Empruntées, raides, hostiles même parfois lorsque la journaliste commence son entretien, elles vont peu à peu se livrer. Ce qui émerge en premier lieu, c’est la revendication d’une reconnaissance « officielle » à laquelle elles aspirent. Elles se sont battues comme des hommes, ont parfois été décorées, mais pourtant, passé la guerre, elles ont cessé d’exister à parts égales avec les hommes. Pire : on les a stigmatisées d’avoir voulu s’occuper d’affaires d’« hommes ». Elles sont devenues des femmes perdues, objet d’opprobre, impossibles à marier. Mères, elles évoquent leurs difficultés, le sacrifice auquel elles ont consenti en allant se battre et la culpabilité qu’elles portent de n’avoir pas élevé leurs enfants.
Peu à peu remontent à la surface les blessures invisibles, les vies foutues. À mesure qu’elles avancent dans leur confession, elles quittent leur immobilité contrainte sur leur chaise, s’animent, se contredisent les unes les autres, se querellent même, laissant apparaître leurs divergences sur le « message » à faire passer. L’espace devient un lieu dynamique où s’affrontent pensées et expressions. Elles s’affranchissent progressivement de ce qu’il « faut » dire pour dire ce qui est.
Vivre la guerre en tant que femme
La durée est un élément essentiel pour que se mette en place la corrélation avec l’intime. Ce que ces femmes évoquent, aiguillonnées par la journaliste qui ajoute chaque fois un degré d’intimité au récit de soi qu’elle leur demande, c’est le vécu, dans leur corps, de la guerre : la trouille qui leur bloque les boyaux, leur relation aux hommes, faite de fraternité au combat mais aussi de peur, confrontées qu’elles sont à ces présences masculines en manque de sexe ; leur crainte permanente d’être violées lorsqu’elles sortent le soir pour leurs besoins ; les subterfuges auxquels elles sont réduites par la non-prise en compte de leurs particularités de femmes, en particulier lorsqu’elles ont leurs règles ; ou leur angoisse, quand celles-ci se sont interrompues, de n’être plus capables d’avoir des enfants et, de ce fait, de cesser d’être femmes.
Elles évoqueront aussi les stratagèmes qu’elles mettent en place pour supporter l’horreur, le recours à l’art comme un refuge face à la barbarie, l’appel à la poétesse Anna Akhmatova quand elle évoque « la peur qui grelotte au fond d’un rire cassé », l’opéra. Elles nous rappellent que, si les causes sont collectives, le prix à payer reste individuel et qu'en tant que femmes, elles l'ont payé deux fois.
Et tout cela, pour quoi ?
Dans cette traversée de l’intime aux accents touchants de vérité s’ajoute la question des enjeux, pour les femmes, de la guerre. À quoi aspiraient-elles, ces femmes qui ne demandaient qu’à vivre en paix et qui, éprises d’idéal, ont pris les armes à 16-17 ans et sont parties la fleur au fusil ? et qui est réellement l’ennemi ? Elles évoquent la rage, la haine qu’elles ont alors vécues, le cataclysme qui leur a fait oublier les leçons élémentaires d’humanité, les plongeant parfois dans le meurtre gratuit ou la torture, arguant une vengeance légitime, un juste retour de l’agression subie, ou le devoir dû au Parti, un Parti qui déporte à tour de bras ses opposants et a affamé des millions d’Ukrainiens qui ont vu passer des trains entiers de céréales confisqués par les Russes.
Elles évoquent aussi les difficultés pour réapprendre à vivre. Comme si la guerre avait aussi laissé un champ de ruines à l’intérieur. Éviter la folie qui guette d’en avoir trop vu, retrouver la capacité de rire, ne plus se réveiller en proie aux cauchemars, ne plus trouver le « normal » « anormal » constituent autant d’épreuves pour réapprendre à vivre.
Un ouvrage dans son contexte
Écrit en 1983, La guerre n’a pas un visage de femme n’est publié, après bien des atermoiements, qu’en 1985, au moment où Mikhaïl Gorbatchev accède au pouvoir et où l’espoir d’une démocratie renaît dans la sphère soviétique. Quoiqu’il suscite une levée de boucliers, l’ouvrage est un succès et le tirage atteint, à la fin des années 1980, les deux millions d’exemplaires.
Russe de culture, Ukrainienne de naissance, Biélorusse de par son parcours, Svetlana Alexievitch, en parlant du passé, ne cesse de dénoncer les violences d’État, à travers ce livre comme dans tous ses ouvrages. Participante active de la révolution biélorusse de 2020 suivie par l’élection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko, elle vit à l’heure actuelle en exil à Berlin et dénonce l’agression russe en Ukraine. Les réactions ne se sont pas fait attendre. Son livre est aujourd’hui retiré des programmes scolaires russes et biélorusses et on ne peut plus mettre ses œuvres en scène, ce qui donne une bonne idée de la censure qui s’exerce.
Ses écrits, cependant, continuent de circuler. Ils ont aujourd’hui valeur d’alerte et de mise en garde. L’autrice n’a pas pris les armes pour se battre, manu militari. Mais elle mène un combat pacifique pour que soit ramenée au niveau de l’humain notre vision de l’Histoire. Elle nous dit aussi que les femmes ont un rôle à jouer pour penser la résistance et pour l’organiser.
La guerre n'a pas un visage de femme d'après le livre de Svetlana Alexievitch (éd. J’ai lu)
S Mise en scène Julie Deliquet S Traduction Galia Ackerman, Paul Lequesne S Version scénique Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos S Avec Julie André Valentina (sergent, chef d’une pièce de DCA), Astrid Bayiha Olga (brancardière d’une compagnie de fusiliers-voltigeurs), Évelyne Didi Antonina (agent de renseignement d’une brigade de partisans), Marina Keltchewsky Tamara (sergent de la garde, brancardière), Odja Llorca Alexandra (lieutenant de la garde, pilote), Marie Payen Lioudmila (médecin, résistante), Amandine Pudlo Klavdia (tireuse d'élite), Agnès Ramy Nina (adjudant-chef, brancardière d’un bataillon de chars), Blanche Ripoche Svetlana (journaliste, écrivaine), Hélène Viviès Zinaïda (brancardière dans des escadrons de cavalerie) S Collaboration artistique Pascale Fournier, Annabelle Simon S Scénographie Julie Deliquet, Zoé Pautet S Lumière Vyara Stefanova S Costumes Julie Scobeltzine S Régie générale Pascal Gallepe S Construction du décor Ateliers du Théâtre Gérard Philipe S Réalisation des costumes Marion Duvinage S Régie plateau Bertrand Sombsthay S Régie lumière Sharron Printz S Régie son Vincent Langlais S Accessoiriste Élise Vasseur S Habillage Nelly Geyres S Production Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis S Coproduction Cité Européenne du théâtre – Domaine d’O, Montpellier ; Comédie – CDN de Reims ; Nouveau Théâtre de Besançon – CDN ; La Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France ; Théâtre National de Nice – CDN ; L’Archipel – scène nationale de Perpignan ; Équinoxe – scène nationale de Châteauroux ; Les Célestins, Théâtre de Lyon ; La Rose des vents – scène nationale Lille Métropole-Villeneuve d’Ascq ; l’EMC91 – Saint-Michel-sur-Orge ; Le Cercle des partenaires du TGP S Avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT S Durée 2h30
Du 24 septembre au 17 octobre 2025, lun.-ven. à 19h30, sam. à 17h, dim. à 15h, sf mar.
Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis - 59, boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis
Billetterie : 01 48 13 70 00 www.theatregerardphilipe.com